E lle avait le verbe souple et clair, lumineux. Cette historienne évoquait le traitement des émotions en parlant d’un musée de la guerre à Saïgon. C’était lors d’un colloque organisé à la veille du 11 novembre, sur le chemin des Dames. L’idée était nouvelle : étudier l’histoire en traitant des émotions véhiculées par les hommes qui la font. De retour à Paris, nous nous rencontrons, chez elle, dans le 18 e , non loin de la mairie. Sophie Wahnich s’avère être « historienne des émotions ». « Les émotions, c’est la dimension d’une faculté de juger qui est stratifiée et incorporée, énonce-t-elle. C’est important d’en tenir compte parce que c’est aussi fondateur des positions politiques et des sensibilités politiques. D’ailleurs, on parle bien de sensibilité, et non pas de raison… »

L’intuition d’un malaise

Directrice de recherche au CNRS, recrutée en sciences politiques, elle travaille dans le laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisa- tions sociales (LAIOS). Naviguer entre plusieurs disciplines lui « permet d’élargir certains horizons et de questionner à nouveaux frais certains enjeux qui ont tendance à devenir un peu poussiéreux, comme celui qui est au cœur de son travail : la période de la Révolution française. » Elle considère que nous vivons à l’heure actuelle une situation de crise qui était bien prévisible. « La voix du peuple n’a jamais été entendue. Elle a été refoulée dans toutes sortes de processus qui ont empêché les transformations. » Quel est le risque pour que cette retenue cède ? Dans un contexte comme celui-ci, Sophie Wahnich pense que tout ce qui permet de refuser la soumission sans avoir à passer à l’affrontement violent est bon à prendre. Car le peuple veut une révolution de velours et non pas un bain de sang.

S’emparer du langage

L’idée de créer une université populaire dans le 18 e vient de cette volonté de réarmer la société civile. Créée en 2010 par quelques intellectuels, elle a pour objectif de pourvoir les bons outils pour parvenir à formuler ce qui ne va pas : les intui- tions sont fortes, mais les mots ne suivent pas. Car faire de la politique (au sens civique et non pas politicien du terme), c’est aussi s’emparer du langage. « Notre objectif est de redonner des armes politiques en partant d’une tradition classique d’histoire et de phi- losophie, sur des sujets qui nous semblent être d’actualité, mais qui ne collent pas à l’actualité. » La Révolution française aujourd’hui, l’étranger dans la cité, l’Europe au Moyen-Orient… toute une série de sujets qui permettent d’approfondir la réflexion sur la démocratie, au sens où elle animerait la recherche commune d’un bien commun. Les séances (une heure de cours et une heure de débat) ont lieu le vendredi de 20h15 à 22h15 aux Ateliers Francœur. Elles sont ouvertes à tous et gratuites. Les cours sont dispensés par les philosophes Frank Burbage et Nathalie Chouchan, ainsi que par Sophie Wahnich : « C’est très gratifiant d’être dans un dialogue avec des gens de tous horizons et qui viennent pour réfléchir ensemble, conclut-elle. Il y a du désir réciproque. C’est dynamisant. » Citoyen, tu es en quête de savoir, d’échanges, de réflexion, de liberté, d’émancipation ? Rendez-vous le vendredi 22 mars pour le prochain cycle. Au pro- gramme : Bien vivre.

CAROLINE LANGLOIS