« En 1971, dans le quartier de la Goutte d’Or, à Paris, un concierge tue un adolescent maghrébin : Djellali Ben Ali. A la suite de ce crime raciste, l’organisation maoïste du Secours rouge se mobilise. Quelques intellectuels la rejoignent au sein du Comité Djellali. Mon père, pasteur de la Maison verte, paroisse protestante du quartier, s’y engage aussi. C’était plus par une inflexible foi chrétienne et par de solides convictions du respect de l’homme que par conscience politique.

Je me revois à dix ans descendant les marches menant à la salle basse de la Maison verte, juste au-dessous de notre appartement. Je ne sais quel prétexte j’avais pris pour me faufiler parmi les personnes qui se ras- semblaient. J’ai le privilège de l’enfance. La réunion n’a pas tout à fait commencé. Il règne encore un léger brouhaha de retrouvailles. On rap- proche une chaise. On retire un manteau. J’erre parmi ces personnalités. Je serre des mains. Il y a là Michel Foucault au crâne chauve et luisant, Claude Mauriac à la silhouette altière, Jean Genêt, Jean-Paul Sartre, Michel Drach, Catherine von Bulow, l’abbé Galimard et des militants du Secours rouge. J’ignore que j’ai la chance d’avoir devant moi réunis quelques grands noms de la littérature et de la pensée du XX e siècle. (...) La gloire de mon père, ce sont ces instants où il a rencontré l’Histoire en sachant dire non à un système établi. Lui n’en parlera pas. Il cultive l’humilité, mais j’imagine que ces moments l’exaltent. »

Extrait de «Dans les coulisses du Nouvel Observateur. Récit d’un maquettiste au coeur d'un grand hebdomadaire» (L’Harmattan, 2006)