Le rendez vous a été fixé le soir à 18 heures, place Jules-Joffrin. Jean-Marc est arrivé en retard. Les yeux cernés, encore un peu alourdis par le sommeil, emmitouflé dans son blouson, il accepte volontiers un petit café. La nuit précédente avait été dure, il avait fait la manche toute la soirée avec sa compagne Véronique, mais cela n’avait pas été suffisant pour arriver à obtenir les 40 euros nécessaires pour payer leur chambre d’hôtel à tous deux. Il y était parvenu au petit jour. Le matin, il avait débarqué à l’hôtel et avait dormi toute la journée. Depuis le début du mois, Jean Marc tente avec Véronique de dormir à l’hôtel presque tous les jours : « On commence en général à 19 heures, parfois on met deux heures, mais le plus souvent on ne sait pas à quelle heure on va pouvoir récupérer l’argent. » Avant, ils dormaient dehors, lui dans un parc et elle près d’un métro. « C’était pas tenable, dit-il. Et pas bon pour notre couple. » Ils se sont rencontrés il y a huit ans, près de la porte Montmartre. « J’ai tout de suite bien aimé son côté déjanté, un peu fofolle, se plaît-il à raconter. Dommage qu’on se dispute souvent, mais pour rien au monde je ne la laisserais partir. »

Petite cabane

Il y a deux ans, Jean-Marc et Véronique se sont installés au fond du jardin de La Maison Verte. Il avait construit une petite cabane dans laquelle ils logeaient ensemble. Ça a duré un an. Une période très pénible : « J’étais sur les nerfs, j’avais l’impression de vivre comme un homme des cavernes. » Progressivement, Jean-Marc a commencé à donner des petits coups de main à La Maison Verte, notamment au moment de l’incendie l’été dernier, pour ranger les meubles puis pour préparer les salles de concert. « J’ai compris petit à petit la vocation de la maison : aider les gens. On s’est sentis accueillis avec Véronique, presque privilégiés. Alors c’est normal de donner en retour. Et puis, en aidant, on reçoit l’énergie des autres… » Depuis quelque temps, quand il le peut, Jean- Marc s’occupe aussi de l’accueil, sert le café, il aime bien : « C’est sympa, c’est décontract, et puis bien accueillir quelqu’un, c’est l’aider à faire la moitié du chemin dans ses démarches. » Il porte le badge des bénévoles.

La passion du cheval

Jean-Marc a eu plusieurs métiers dans sa vie. Enfant de la Ddass, c’est à l’âge de 12 ans qu’il se découvre une passion pour le cheval. Tous les mercredis, il aide aux écuries, nettoie les boxes dans un centre de la région parisienne. Il a une quinzaine d’années lorsqu’il devient cavalier soigneur. Il obtient les 1er et 2e degrés et se prépare pour les concours complets : obstacle, dressage, voltige. « Ça m’a cassé le dos. Les médecins ont diagnostiqué plusieurs hernies discales, je n’ai pas pu poursuivre », s’attriste Jean-Marc. Dure étape car monter à cheval, c’était toute sa vie. Il s’oriente vers l’imprimerie, passe un CAP de reliure et brochure. Et travaille quelque temps dans le secteur. Puis il rencontre Sylvana, Guyanaise d’origine, vendeuse de prêt-à-porter, et décide de la suivre dans son pays.

Il s’accroche

Là-bas, il trouve du travail dans une entreprise de bâtiment, assure des travaux de construction, d’aménagement, de peinture. Il y restera quatorze ans. Une fille naîtra de leur union – il ne la revoit plus aujourd’hui… Jean Marc s’arrête, soupire, un silence s’installe. « Ma vie, je n’aime pas beaucoup en parler, confie-t-il. Cette situation, je ne l'ai pas choisie, c’est arrivé comme ça. De retour en France, je n’ai pas pu retravailler. » Depuis une dizaine d’années, il est donc sans domicile fixe. Mais il n’a plus envie que sa nouvelle compagne dorme dehors. Alors, à 48 ans, il s’accroche. Voilà un an qu’il est domicilié administrativement à La Maison Verte, alors que Véronique l’est déjà depuis une dizaine d’années. Il n’aime pas les paperasses mais dit entreprendre des démarches pour refaire ses papiers d’identité, et peut-être, qui sait, le RSA. Le temps file, il est bientôt 19 heures, Véronique lui fait signe. « Quand on fait la manche ensemble, c’est plus facile, les gens sont plus réceptifs », explique Jean Marc avant de s’engouffrer dans la nuit. Nathalie Pollet