20.27 Quelques-uns des sadducéens, qui disent qu'il n'y a point de résurrection, s'approchèrent, et posèrent à Jésus cette question:
20.28 Maître, voici ce que Moïse nous a prescrit: Si le frère de quelqu'un meurt, ayant une femme sans avoir d'enfants, son frère épousera la femme, et suscitera une postérité à son frère.
20.29Or, il y avait sept frères. Le premier se maria, et mourut sans enfants.
20.30 Le second et le troisième épousèrent la veuve;
20.31 il en fut de même des sept, qui moururent sans laisser d'enfants.
20.32 Enfin, la femme mourut aussi.
20.33 A la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle donc la femme? Car les sept l'ont eue pour femme.
20.34 Jésus leur répondit: Les enfants de ce siècle prennent des femmes et des maris;
20.35 mais ceux qui seront trouvés dignes d'avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts ne prendront ni femmes ni maris.
20.36 Car ils ne pourront plus mourir, parce qu'ils seront semblables aux anges, et qu'ils seront fils de Dieu, étant fils de la résurrection.
20.37 Que les morts ressuscitent, c'est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson, il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob.
20.38 Or, Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants; car pour lui tous sont vivants.

Il y a quelque chose d'émoustillant dans ce texte là.
Une odeur de transgression dans cette idée que cette femme se retrouverait, non pas polygame, mais polyandre, avec plusieurs maris.
Il y a quelque chose d'intrigant à entendre que serons "égaux aux anges" une fois le Royaume advenue : pas de sexe ? pas de désir ?
Ou alors tout rondouillards et un peu lubriques avec des arcs et des flèches pour provoquer le désir comme Cupidon ?
Et du coup une question intéressante : y-aura-t-il du désir, de la sexualité, de la tendresse amoureuse dans le Royaume, dans le paradis ?
Et s'il n'y en a pas, si nous n'y sommes que de pauvres ectoplasme sans désir, est-ce vraiment si désirable que ça le Royaume ?
Le genre de question absolument impossible à trancher, non seulement parce que personne n'est jamais revenu pour nous le dire, mais qu'en plus le texte biblique reste très flou - comme celui-là - sur à quoi ressemblera cet autre monde.

Je ne me défilerai pas, pas complètement en tout cas. Je ferais juste un long détour pour donner un petit élément de réponse trop court.

Commençons le détour. Il faut d'abord souligner que si nous nous intéressons d'abord à la fin - et dans le paradis, ce sera comment la sexualité ? - la question centrale du texte est plutôt au début :
Y-a-t-il une résurrection ?
Dans cet épisode, les sadducéens veulent démontrer que la résurrection est une thèse qui ne marche pas.
Ils utilisent pour cela une méthode classique : montrer des cas-limites où cela devient absurde.
C'est bien ce qui se passe dans l'exemple donné : en collant la résurrection et le remariage en cas de veuvage, appelée règle du lévirat, la femme se retrouve avec sept maris.
Cet exemple pourrait être complété par bien d'autres :
les animaux vont-ils ressusciter ?
Les bois et les minéraux ?
Et si Dieu est tout amour, ne sauve-t-il pas aussi les pires dictateur ?
Oui, mais en même temps, il peut pas les sauver puisque cela ferait de lui un Dieu d'injustice !

Quel est le raisonnement des sadducéens ? De la démonstration que la règle du lévirat et la thèse de la résurrection fonctionnent mal ensemble, ils en tirent la conclusion de l'impossibilité de la seconde. Un peu comme si on décidait que la déclaration des droits de l'homme était caduque parce que les pratiques d'un dictateur entrait en contradiction avec elle !
Il y a donc une question de hiérarchie de la norme, dirait-on dans le vocabulaire juridique :
qu'est-ce qui est le plus important ? Le réglement intérieur d'un lycée ou la loi du parlement ? La loi du parlement ou les traités internationaux signés par le pays ? La loi du lévirat ou la résurrection ?

Pour nous, la résurrection est quelque chose de plus important dans notre foi - c'est même le centre - que la loi du lévirat qui a disparu.
Pour eux, c'est l'inverse. Il y a une règle évidente : le lévirat, et puis quelque chose qui est une simple hypothèse qui provoque beaucoup de discussions : la résurrection.

Et c'est à vrai dire ce que pensent la plupart des auditeurs de Jésus à ce moment. C'est pour cela que Paul doit argumenter avec férocité comme on l'a entendu tout à l'heure.
Les sadducéens ont donc pour les auditeurs un raisonnement parfait.
C'est d'autant plus malin que pour l'époque - aujourd'hui, ça nous parait à raison sexiste - c'est une bonne règle puisqu'elle évite que des veuves se retrouvent dans la misère.
Comme le mariage est une bonne chose en ce qu'il soutient la stabilité et la durée des couples, qu'il organise la solidarité entre les personnes, qu'il évite que les faibles ne se retrouvent répudiés sans droit.
Si c'est si bien que cela, pourquoi cela n'existe-t-il pas dans l'autre monde, celui du Royaume, de l'autre siècle ?

Parce que c'est justement un autre monde, où tout fonctionne différemment.
L'erreur des sadducéens est celle-là : appliquer les règles – y compris les bonnes - de notre monde dans le monde d'après.
Un peu comme si vous mettiez du diesel dans votre mobylette : ça fait beaucoup de fumée mais ça ne marche pas.

Les sadducéens entendent-ils qu'il y a un fantastique retour de bâton à leur tentative ?
Car si les règles de notre monde ne s'appliquent pas au Royaume, en revanche, l'existence du Royaume n'est pas sans conséquence sur notre monde.
Parce que certes, si le lévirat est une règle supérieure à l'hypothèse de la résurrection, alors c'est cette dernière qui est fragilisée par l'absurde de la situation de la femme aux sept maris.
Mais si c'est la résurrection qui est plus important que la loi du lévirat, alors c'est cette dernière qui est énormément fragilisée.
Et voilà où se situe le retour de bâton : dans cet échange, ce sont des institutions apparemment bien installées, des institutions auxquels les sadducéens tiennent, eux qui gèrent le temple et collaborent avec le pouvoir romain, qui sont relativisées :
le lévirat,
le mariage qui n'existe plus dans le Royaume nous dit le texte, puisque nous ne prendrons plus femme, ni mari.
Voir même la différence des sexes : si les humains sont des anges dans l'autre monde, s'ils ne sont plus des maris et des épouses, seront-ils encore des hommes et des femmes ?

Bien sûr, c'est dans l'autre monde que cela se passera.
Ici, il y a encore la règle du lévirat, le mariage, la différence des sexes.
Mais n'existant pas dans le Royaume, elles n'existent ici que comme vérités secondes, comme réalités sociales temporelles, vérités appelées à disparaître.
Et donc vérités secondes par rapport à quoi ?
A la résurrection, qui est l'enjeu de la polémique avec les sadducéens, à une résurrection dont Jésus donne une définition incroyablement précise comme sans doute nulle part ailleurs dans la Bible :
« Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants ; car pour lui tous sont vivants. »
Et il dit cela au présent, ici et maintenant, pas seulement dans le futur du Royaume.
Si ces réalités sont encore celles de ce siècle, elles sont entraînées vers leur disparition et doivent s'effacer, passer au second plan quand elles jouent le jeu de la mort, font obstacle au vivant et à la résurrection.
Mieux vaut supprimer la loi du lévirat quand elle n'est plus un moyen de solidarité face à la misère et n'est plus qu'une manière de faire que les femmes restent propriété des hommes.
Mieux vaut un mariage qui s'arrête et permet aux conjoints de repartir vers la vie que de continuer quand l'union écrase l'un, l'autre ou les deux conjoints.
Mieux vaut relativiser la différence homme-femme quand elle enferme des hommes et des femmes dans une hétérosexualité qui les fait mentir à leur partenaire et les empêche de vivre une homosexualité qui leur permet de s'épanouir affectivement.
Il ne s'agit pas seulement de hiérarchiser entre deux niveaux de règle.
Il s'agit de choisir en permanence la vie, de ne pas fermer la porte aux résurrection que nous permet Dieu dans ce monde.
D'être vivant dans ce monde avant de l'être pleinement dans l'autre.

Et c'est là que je reviens après un long détour à ma question du début :
et le désir, la sensualité, la sexualité dans le Royaume ?
si la suprématie de la résurrection comme victoire du vivant sur le mortel s'applique par effet de contagion du Royaume sur ici, elle s'applique a fortiori dans le Royaume.
Contrairement à l'expression, le royaume est plus royal que les royalistes.

Dans le royaume, les divisions qui provoquent la violence entre les individus disparaîtront comme le raconte l'image d'Ésaïe 11:6 : Le loup habitera avec l'agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau, et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant les conduira.
Ici, dans ce monde-ci, nous sommes invités à essayer aussi de passer de la confrontation à la réconciliation.

Ici, nous sommes appelés à être vivants. Etre appelés, ce la veut dire que nous sommes aspirés par cela, nous sommes poussés par Dieu, accompagnés par Jésus dans chaque combat que nous menons pour être vivants.
Mais c'est dans l'autre monde que nous serons vivants pleinement.

Alors, y-aura-t-il dans l'autre monde le désir comme ici ? La sexualité comme ici ? de la tendresse et de l'amour ?
Si être vivant ici, c'est vivre toutes ces dimensions, alors être vivant dans l'autre monde, ce ne sera pas vivre moins que ces dimensions.
Bien sûr, nous ne savons pas quelle forme que cela prendra et se lancer dans l'imagination de cela risquerait soit de tourner à la pornographie, soit au kitsch le plus échevelé.
Demain comme aujourd'hui, aujourd'hui comme demain, nous pourrons dire au présent : "« Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants ; car pour lui tous sont vivants. »