Matthieu 4,1-11
4.1 Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable.
4.2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
4.3 Le tentateur, s'étant approché, lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.
4.4 Jésus répondit: Il est écrit: L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
4.5 Le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple,
4.6 et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit: Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet; Et ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre.
4.7 Jésus lui dit: Il est aussi écrit: Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu.
4.8 Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire,
4.9 et lui dit: Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m'adores.
4.10 Jésus lui dit: Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
4.11 Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient.

Nous sommes le premier dimanche de carême.

Dans la tradition chrétienne, depuis le VIIe siècle, cela consiste à ne prendre qu'un repas quotidien en fin de journée et à s'abstenir de toute nourriture les jours du Vendredi et du Samedi saints.

En souvenir des 40 jours de jeûne de Jésus dans le désert, on mange donc moins les 40 jours qui précèdent Pâques.

Dans le protestantisme, en raison de la critique des rites catholiques qu'on estimait trop liés à une vision magique de la religion, dont on avait peur qu'ils soient une manière de chercher son salut par ses propres oeuvres et non par la seule décision de Dieu de nous faire grâce, on a abandonné cette habitude.

Et puis, depuis quelques temps, on cherche des manières nouvelles de le vivre. Il y a par exemple une campagne venue d'Allemagne qui incite à faire un Carême de l'automobile pendant cette période.

Que nous dit le texte de Matthieu qui pourrait nous inspirer pour penser le carême aujourd'hui ?

Enormément de choses. Alors, ne comptez pas sur moi pour épuiser tous les sens de ce texte, je choisirai seulement quelques éléments...

A n'en pas douter, la nourriture est très importante.

Jésus lui-même jeûne quarante jours. Comme Moïse avait jeûné quarante jours avant de recevoir les tables de la loi.

Le premier message est sans doute sur la nourriture.

La relativisation de la nourriture par rapport à la parole de Dieu – l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole... - est une critique implicite de l'importance des rites alimentaires dans le judaïsme de son temps.

A ceux qui croiraient que l'important c'est de manger beaucoup ou peu ou pas du tout, ou certains aliments et pas d'autres, Jésus répond : précocuppez-vous de cette question avec modération, car l'important c'est la parole.

Faites donc un carême – souciez un peu, et pas totalement – du jeûne, car l'important, ce n'est pas la nourriture mais la parole.

Dans le texte, il y a trois autre carêmes qui me frappent. Et qui me parlent, et j'espère qu'ils vous parleront à vous aussi.

Le premier carême, c'est celui de paroles. Non pas l'appel au silence, mais à la sobriété langagière, c'est un carême, pas un jeûne.

D'un côté, on a Satan. Il parle d'une manière particulière.

Il cite à chaque fois les écritures.

La première fois, il cite un livre qui n'est pas encore écrit, mais que les lecteurs qui lisent l'histoire ont sous le nez, puisque c'est l'Evangile de Matthieu : la scène du baptême se termine par un voix dans les cieux qui dit : Celui-ci est mon fils bien aîmé...

La deuxième fois, le psaume 91 qu'on a entendu tout à l'heure,

enfin la troisième fois, la citation est dans le geste : il emmène Jésus sur une haute montagne, comme Dieu avait ordonné à Moïse de monter sur une haute montagne à la fin de son épopée pour voir ce pays d'Israël dans lequel il n'entrerait pas.

Satan, cite donc les écritures, ce qui n'est déjà pas banal, mais à chaque fois, c'est pour y ajouter quelque chose qui en détourne le sens.

Etre fils de Dieu, avoir Dieu à ses côtés qui évite que nous chancelions, qui envoie ses anges quand nous sommes en difficulté, ce serait pour le diable avoir des actes de magie, de puissance, alors que Jésus lui sera le fils donné par Dieu pour son humanité, donné pour vivre jusqu'au bout.

Voir le pays de justice que nous ouvre Dieu, ce serait en devenir les chefs politiques, économiques et militaires.

Comment répond Jésus ?

Je suis frappé par la simplicité de ses réponses.

Les deux premières fois, il se contente de citer d'autres passages des écritures. Point, juste la citation, rien d'autre.

A la troisième fois, il le fait précéder par cette simple phrase, va-t-en satan, qui est encore plus brève en grec : upage satana, deux mots, recule satan.

Il y a donc deux manière de faire.

Le Diable qui a des citations biblique et des explications. Il prend un texte biblique et ensuite il dit : c'est comme cela qu'il faut penser.

Jésus se contentent presque, à part ce « arrière Satan », de donner une autre citation biblique.

Mais en faisant cela, que fait-il ?

En mettant en vis-à-vis deux citations bibliques au sens contradictoire, il n'impose pas un sens, il crée un espace où l'on est amené à réfléchir.

Il n'impose par à l'autre un sens au texte, il lui laisse la liberté, celle de réfléchir, et la responsabilité de prendre position.

Le diable ferme la compréhension de la bible en remplissant par son interprétation l'espace qu'ouvre la citation biblique.

Jésus ouvre un espace de réflexion et de débat en mettant en vis-à-vis deux citations bibliques et en y ajoutant quasiment rien.

N'est-ce pas aussi ce carême de parole auquel nous pouvons aspirer ?

Dans nos vies associatives, ou dans la politique, nous parlons beaucoup.

Mais nous parlons aussi sur le même mode que le Diable : il y a tel problème puis on ajoute « la maison verte c'est ça », « la braderie c'est ça », « la france c'est ça » et donc, toc, telle solution.

Un problème, une référence incontestable, et une solution ou le refus d'une solution qui ferme le débat.

Je fais souvent ça, et chacun on le fait souvent.

On n'aime pas trop ceux qui font comme Jésus et qui par exemple, posent des questions au lieu de donner des réponses toutes faites, qui compliquent le sujet au lieu de désigner des boucs-émissaires ou des recettes miracles, qui interrogent ou mettent en avant des contradictions.

A la télé, une des choses qui énervent le plus les journalistes, ce sont les gens qui ne répondent que par quelques phrases.

Les journalistes adorent couper les bavards, mais ils ont peur du blanc.

Voilà donc un premier carême : parler peu, et dire des choses qui ouvrent, qui laissent du vide pour que s'y déploie la réflexion, la liberté, la responsabilité.

Qui ouvrent l'appétit à la réflexion et laissent de la place à l'autre.

Le second carême est un carême de l'action.

Que cherche à faire le diable ? Il cherche absolument à faire agir Jésus.

Il veut qu'il transforme les pierres en pains.

Qu'il ne se jète du haut d'une montagne.

Et enfin, c'est moins une demande d'action, mais ça passe par une action, qu'il lui fasse allégeance, qu'il se mette à genoux pour l'adorer;

Est-ce si étonnant après l'action du diable sur la parole ?

Ça me rappelle ce qu'écrit Jacques Ellul sur la propagande.

Il dit que la propagande, bataille de mots, détournement des vérités, ne cherche pas dans un premier temps à changer l'opinion de personnes, mais à les faire entrer dans une action – voter, consommer, aller à la guerre...- et à travers cela les faire entrer dans un mode vie, une habitude, et petit à petit les faire changer d'allégeance, de fidélité.

N'est-ce pas ce qu'essaie là le diable ?

Le diable cherche à faire agir Jésus, et lui-même s'agite beaucoup : c'est même un peu comique cette façon de promener Jésus en haut du temple, puis en haut d'une montagne... C'est frénétique !

Face à cette volonté du diable de faire agir Jésus, quelle est l'attitude de Jésus ?

On a l'impression qu'il ne bouge pas. Qu'il reste en place. Si on faisait un dessin animé, on verrait le diable courir dans tous les sens, avec sous le bras un Jésus, un diable sautant d'un bout à l'autre de la terre, en disant : action ! Action ! Agis ! Bouge toi !... et Jésus restant impassible.

Jésus qui n'agit pas et se contente dire une citation biblique, une autre, et puis « recule satan ».

Nous-mêmes dans nos vies, ne sommes-nous pas souvent en danger d'agitation permanente, poussés à agir par tout ce qui nous entoure, travail, publicité, envie de gagner plus d'argent, de croire qu'on sera plus ceci ou plus cela en agissant plus...

Et dans cette agitation, ne voyant pas que nos actions, comme ce que risque Jésus, nous font glisser d'une allégeance à Dieu, d'une fidélité à autre chose : qu'est-ce qui nous sauve Dieu ou notre travail ? Qu'est-ce qui nous rend heureux ? Profiter de la libération des péchés que nous a offert Dieu, de l'amour qu'il nous donne, y compris par les gens qu'il nous aime ou avoir plus de bien, d'objets, de médaille de reconnaissance ?

On voit donc un Jésus qui lui est dans un Carême d'action. Qui en fait un minimum et incite à en faire un minimum, puisque ça se résume à : Recule Satan !

Là aussi, on voit ce qu'aurait de subversif un carême d'action. J'en fais moins, de ralentis.

Le troisième carême est un carême de Père, et ce sera ma conclusion.

On ne peut pas dire un carême de Dieu, puisque ce texte ne nous parle que de Dieu mais de Dieu dans la personne de son fils.

En revanche, tout le dialogue entre le Diable et le fils est sur le thème : où est ton Père ? Lui es-tu fidèle ? Fais-tu appelle à lui ?

Et la grand surprise, c'est le silence du Père. Il a parlé juste avant, à la fin du baptême, en disant : celui-ci est mon fils bien aimé. Et depuis : silence.

Il va réapparaître à la fin en envoyant ses anges donner à manger à Jésus.

Mais qu'est-ce que ça veut dire un Carême de Père ?

Dans ce texte, on l'impression, que c'est se passer - un temps - du Dieu en ce qu'il est puissance, intervention tonitruante dans le monde, en ce qu'il donne le pouvoir à Jésus de faire des trucs incroyables comme de transformer des pierres en pain.

Que c'est être fils, obeissant, sans puissance, affronter le diable sans pouvoir spécial – et le vaincre quand même - en étant juste un juif fidèle qui puise sa force de résistance passive, sans action et avec peu de paroles, dans l'obeissance aux écritures. La force de la résistance passive face à l'agitation du mal.

Voilà, Jésus qui gagne contre le diable, et nous dit à nous aussi, que nous pouvons gagner contre tous les diables qui se présentent sur notre route.

Nous le pouvons, avec comme arme, le carême de la parole, le carême de l'action et beaucoup de non-puissance, comme un force intérieure tranquille qui puise dans cette conviction :

mon père n'a pas l'air présent, mais je sais qu'il me fait confiance et m'a donné la force de résister, par la fidélité même que j'ai envers lui.

Adore le Seigneur ton Dieu et ne rend de culte à lui seul : ni au Dieu du bavardage, ni au Dieu de l'agitation, ni au Dieu des puissances économiques et politiques.

Ton carême, ta résistance passive, foi active, est la plus forte des armes.