32.7 L'Éternel dit à Moïse: Va, descends; car ton peuple, que tu as fait sortir du pays d'Égypte, s'est corrompu.
32.8 Ils se sont promptement écartés de la voie que je leur avais prescrite; ils se sont fait un veau en fonte, ils se sont prosternés devant lui, ils lui ont offert des sacrifices, et ils ont dit: Israël! voici ton dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte.
32.9 L'Éternel dit à Moïse: Je vois que ce peuple est un peuple au cou roide.
32.10 Maintenant laisse-moi; ma colère va s'enflammer contre eux, et je les consumerai; mais je ferai de toi une grande nation.
32.11 Moïse implora l'Éternel, son Dieu, et dit: Pourquoi, ô Éternel! ta colère s'enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d'Égypte par une grande puissance et par une main forte?
32.12 Pourquoi les Égyptiens diraient-ils: C'est pour leur malheur qu'il les a fait sortir, c'est pour les tuer dans les montagnes, et pour les exterminer de dessus la terre? Reviens de l'ardeur de ta colère, et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple.
32.13 Souviens-toi d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, tes serviteurs, auxquels tu as dit, en jurant par toi-même: Je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel, je donnerai à vos descendants tout ce pays dont j'ai parlé, et ils le posséderont à jamais.
32.14 Et l'Éternel se repentit du mal qu'il avait déclaré vouloir faire à son peuple.

Vous avez sans doute déjà entendu cette expression : perte de confiance généralisée.

On en a beaucoup parlé au moment de la dernière crise financière : on ne croit plus à solidité des banques, à la stabilité de l'euro, à la capacité de l'économie à redémarrer.

On en parle aussi en politique : quand les scandales se multiplient, que les gouvernants reviennent sur les promesses qu'ils ont fait etc.

C'est bien une perte de confiance généralisée qui touche les relations entre Dieu et son peuple.

Le peuple est dans le désert depuis trois mois et ça fait huit chapitres que Moïse a disparu, monté sur le mont Sinaï pour entendre la deuxième série de lois qu'il veut communiquer à son peuple. Au début du chapitre 32, il est dit que le peuple a l'impression que Moïse « tarde » à descendre.

Le peuple est moins impatient qu'inquiet : et si nous avions été abandonnés ?

Le peuple a l'impression que parce qu'il ne voit pas Dieu, qu'il n'y a plus de miracles comme la manne ou la mer rouge qui s'ouvre, parce que Moïse n'est plus là, il se retrouve seul. Et Israël n'est pas encore Israël, ce n'est pas encore un peuple adulte, c'est encore un peuple dans l'enfance qui apprend dans le désert à devenir lui-même. Alors, puisque « papa Dieu » et « Maman Moïse » (ou l'inverse) ne sont pas là, il a peur, il se sent abandonné et il cherche des parents de substitution : il s'adresse à Aaron et obtient de lui qu'on fasse un veau d'or, une idole en métal !

Le peuple a perdu sa confiance en Dieu – et en Français, confiance et foi ont la même racine latine, fides – et Dieu également.

Que voit Dieu ?

Non seulement que le peuple ne croit plus en lui puisqu'ils se sont confectionnés un veau d'or qu'ils adorent à sa place, mais bien pire que ça : c'est à ce Dieu qu'ils attribuent le bénéfice de les avoir fait sortir d'Egypte ! Il n'est plus reconnu par eux dans ce qu'il a fait pour eux ! Et c'est à ce Dieu qu'ils veulent confier le privilège de marcher devant eux pour leur montrer la voie vers le pays qui a été promis. Enfin, ils n'ont pas choisi n'importe quoi comme symbole : un veau – un taurillon sans doute – qui est symbole de puissance, et très important, de fécondité. Si le peuple se sent abandonné de Dieu, Dieu se sent nié par le peuple. Point par point, la nouvelle idole le remplace dans le contenu de la promesse faite par Dieu : la sortie de l'esclavage, aller vers un nouveau pays, et une descendance nombreuse. On lui a piqué sa place ! Il est vexé et se met en colère ! Il est amusant de voir que pour les auteurs de l'Ancien testament, Dieu est comme nous, réagit avec les mêmes sentiments que nous. Ne sommes-nous pas aussi atrocement vexé quand le mérite d'une action que nous avons brillamment menée est attribuée à d'autres ? Quand le rôle, le poste qui nous semblait promis par notre mérite est offert à un autre ? Dans ce cas, nous préférons souvent voir le fruit de notre travail détruit, effacé plutôt qu'attribué à d'autres. Et bien Dieu est pareil : il est prêt à tout effacer, à rayer ce peuple de la carte ! A tout détruire malgré tout le chemin déjà parcouru et à recommencer à zéro en redonnant ensuite un nouveau peuple à Moïse.

Si le peuple a perdu sa confiance en Dieu, Dieu n'a plus non plus foi en son peuple.

C'est donc Moïse qui va sauver la situation. Il réussit à retenir le bras de Dieu. Comment fait-il ? Comment arrive-t-il à rattraper cette confiance qui s'est évanouie du côté de Dieu ?

Il est intéressant de voir qu'à aucun moment, il ne fait appel à la pitié de Dieu, à aucun moment il n'essaye de l'apitoyer sur le sort du peuple. Dans des cas comme ça, la perte de la confiance, ça signifie justement que les ressorts pour ce genre de sentiments ont disparu et qu'il faut donc trouver autre chose.

Trois éléments sont centraux dans la reconquête de la confiance par Moïse. Trois éléments qui peuvent nous inspirer quand dans nos vies, dans nos société, la confiance s'évapore ainsi.

Le premier, c'est la réaffirmation de la promesse. Il rappelle qu'une promesse, ça se tient à deux. Que si une des parties ne tient pas sa promesse, l'autre a certes envie de ne plus la ternir non plus, mais dans ce cas là, elle se met dans la même faute que l'autre partie. Moïse rappelle que contrairement à ce qu'on dit souvent les promesses n'engagent pas que ceux qui les écoutent, mais aussi ceux qui les font. Et que tenir bon sur une promesse, même quand l'autre ne se sent plus tenu, cela peut sauver la relation. Moïse rappelle, et donc réaffirme comme confession de foi, que c'est bien Dieu qui a fait sortir le peuple d'Egypte. Rappeler ainsi la promesse initiale qui faisait le lien repose le socle de la confiance. Il redit : « moi, j'y crois. Ne te sens plus nié dans cela ». Il reprend la place du peuple défaillant dans la promesse et permet ainsi à Dieu de ne pas céder à son tour sur la promesse qu'il a faite.

Le second élément, c'est le lien avec des personnes précises. Si le problème, c'est cette masse informe, cette foule rebelle sans visage ni prénom qui s'appelle « le peuple », il faut personnaliser à nouveau. Moïse dit « je » et fait se déplacer le débat : ce n'est plus entre Dieu et la masse informe du peuple que ça se passe, mais entre Dieu et Moïse. Et Moïse rappelle d'ailleurs à Dieu, qu'il a toujours fait la promesse à des individus précis, à qui il faisait confiance : Abraham, Isaac et Israël. Dans une situation de perte de confiance entre une personne et un collectif – une classe, une famille, une paroisse – c'est le lien de personne à personne qui peut reconstruire les choses. C'est pour cela que le refus actuel du gouvernement de se remettre à discuter avec les syndicats sur le sujet des retraites est grave. Quand le tricot a semblé se défaire, c'est de deux aiguilles qui tricotent à nouveau ensemble qui peut reprendre l'ouvrage.

Le troisième élément, c'est la fidélité de Dieu à ses propres valeurs. Moïse explique que s'il détruit son peuple, non seulement c'est réduire à néant tout l'effort qu'il a déployé jusque là pour son peuple, mais les Egyptiens penseront que c'est par méchanceté, pour mieux les tuer dans les montagnes qu'il les a fait sortir d'Egypte. Moïse s'inquiète-t-il de la réputation de Dieu ? De la mauvaise image que cela donnerait de lui ? C'est plus que cela. Ce n'est pas en raison des qualités des victimes – justes, coupables, purs, impurs... - mais de la qualité du détenteur de l'autorité que la décision se prend. La question de la pureté est déplacée. Quand on est l'autorité, qu'on affiche certaines valeurs, on ne peut pas agir à l'encontre de ces valeurs. Dans un autre texte de prière pour le juste, en Genèse 18,20-32, Abraham explique à Dieu que, si en détruisant Sodome il tue aussi les justes qui s'y trouvent, il se profanera lui-même, il perdra sa pureté, sa sainteté. Cela pose différemment bien des débats. La peine de mort pour les violeurs d'enfant ? La question n'est pas la profondeur du crime du coupable, mais qu'une telle peine transforme à son tour l'autorité en assassin, et profane son message de « tu ne tueras point ». Au lendemain de la défaite allemande, Jacques Ellul fit scandale avec un article en « une » du premier numéro de l'hebdomadaire protestant Réforme dont le titre était : « Victoire d'Hitler ». Il dénonçait la destruction de la ville de Dresde par les alliés : en utilisant les mêmes moyens que les nazis pour gagner la guerre, n'avions-nous pas été gagnés par Hitler et son idéologie ? Combien de fois, à notre tour nous pourrions et nous devons renvoyer à notre tour aux pouvoirs de ce monde : autorité, ne te profane pas toi-même !

Voilà comment Moïse reconquit la confiance de Dieu. Certes, la méthode est plus brutale du côté du peuple. S'il va empêcher le massacre de tout le peuple, il va quand même faire un ménage sanglant : redescendu il lancera « Ceux qui sont pour le Seigneur, à moi ! » (32,26), et ceux qui ne le rejoindront pas seront tués. 3 000 personnes ce n'est pas rien d'autant que ses partisans étaient invités à ne pas faire de quartier, même pas parmi les frères, amis, parents...

Mais restons du côté de la confiance regagné par Dieu. Ce qui me semble fort dans ce texte, c'est l'importance donnée à l'homme seule, à la personne seule, au juste isolé. Moïse aurait toute les raisons de baisser les bras, puisqu'aussi bien Dieu que le peuple n'y croient plus. Qui est-il lui, dont on nous dit qu'il ne sait pas bien parler, pour convaincre tout ce monde ? Et bien, il se lance. Se mettre en avant comme juste, ce n'est pas chercher à apitoyer Dieu sur son sort, ce qu'il ne fait à aucun moment. La prière pour le juste, ce n'est pas faire pitié.

C'est le juste qui dit « je », et tient bon, rappelle, se rappelle et rappelle à l'autre les promesses, dit que lui la tient, rétablit une relation de confiance individuelle, et redit à l'autre qu'il doit être à la hauteur de lui-même, comme soi-même on tente de l'être à ce moment là.

Ce chemin est dur, mais dans nos histoires entre parents et enfants, dans nos histoires de couple, dans nos histoires collectives, dans les histoires des justes et des résistants pendant la guerre et aujourd'hui, n'y-a-t-il pas là un chemin qui nous est indiqué ?

Oui, dans les situations impossible, les situations qui nous semblent désespérées, dans les situations où toute confiance est envolée, l'amitié brisée, un seul juste peut tout changer pour tout le monde. Il rappelle aux hommes et aux Dieu leur promesse. Il permet aux hommes et à Dieu d'être à la hauteur d'eux-mêmes et des promesses qu'ils se sont fait.