17.5 Les apôtres dirent au Seigneur: Augmente-nous la foi.
17.6 Et le Seigneur dit: Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore: Déracine-toi, et plante-toi dans la mer; et il vous obéirait.
17.7 Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs: Approche vite, et mets-toi à table?
17.8 Ne lui dira-t-il pas au contraire: Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu'à ce que j'aie mangé et bu; après cela, toi, tu mangeras et boiras?
17.9 Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?
17.10 Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.

Vous connaissez sans doute l'expression : l'alliance de la carpe et du lapin.

Dans le même genre, il y a : on ne mélange pas les torchons et les serviettes.

Ce texte à la première écoute mélange torchon et serviette, allie la carpe et le lapin.

La première partie est un peu folle. Elle parle de foi comme un grain de moutarde ; elle raconte une histoire où on dirait à un mûrier de se déraciner et d'aller se planter dans la mer.

Ça ressemble à Alice au Pays de merveilles où les lapins ont des montres et les pièces d'échec sont de vraies rois et reines.

La deuxième partie est au contraire extrêmement raisonnable. Les serviteurs servent leur maître, ils mangent après lui, les serviteurs doivent faire leur devoir.

Et ça ressemble à un mélange de torchon et de serviette, à une alliance de carpe et de lapin aussi pour une autre raison.

La première partie parle de foi, la seconde de devoir.

Or, de nos jours, nous avons l'habitude de séparer conviction et devoir : on fait les choses soit parce qu'on y croit, soit parce qu'on le doit.
Dans la bagarre politique, ça donne même la fameuse opposition automobilistique entre ceux qui mettent les main dans le cambouis – le devoir, la responsabilité - et ceux qui restent les mains propres – par conviction.
Ou dans la vie quotidienne, certains insisteront sur le fait que ce sont des pragmatiques, sous-entendant que ceux qui se posent plus de questions, qui sont plus hésitants, qui ont peur que ça blesse les faibles, eux, ne seraient pas des pragmatiques.

Alors, est-ce que c'est une erreur de mise en page dans la bible que ces deux passages se trouvent mis ensemble ?

Bien sûr que non. C'est beaucoup plus logique qu'il n'y paraît.

L'histoire du grain de moutarde arrive après deux consignes données aux disciples.
Et deux consignes particulièrement dures à suivre.

La première, c'est de ne pas faire scandale. Il dit à ses disciples : malheur à celui qui scandalise, qui choque celui qui est fragile dans sa foi. Tout en leur ayant dit avant : il est impossible qu'il n'y ait pas de scandale.
Il ne faut pas, mais il est impossible que vous n'en provoquiez pas.

La seconde est de pardonner. Mais non seulement de pardonner à celui pèche contre moi, mais de pardonner à chaque fois à celui qui sept fois par jour pèche et chaque fois recommence et chaque fois promet que c'est la dernière fois et recommence quand même.

Ces deux consignes sont très difficiles à suivre. Alors les disciples demandent : pour y arriver, il faut que tu nous augmente notre quantité de foi.
C'est très matériel, plein de bon sens, concret comme vision des choses :
face à un très gros travail, j'ai besoin de plein d'énergie.
Plein de grosses pierres à déplacer, il faut que je mange avant plein de patates et de steack.
Des gens très embêtants à supporter, il me faut plein de foi.

Mais Jésus n'accède pas à leur requête. Il ne leur donne pas de la foi comme quinze sacs de patate et 1,5 kilos de steack, il répond : vous en avez comme un grain de moutarde, ça suffit.
Jésus veut les faire rentrer dans une autre façon de voir les choses.

Leur vision : pierre, patate, steack, c'est la vision de la rationalité, ce qu'on pourrait appeler la logique d'équivalence, celle qui dit : « pour dépenser de l'énergie dans un effort, il faut des réserves d'énergie », c'est dur, augmente notre foi ; c'est la logique du 1+1=2 ; trois, c'est mieux que deux ; je te donne, tu me rends ; je ne te fais pas de méchanceté parce que je ne voudrais pas qu'on me les fasse. La logique d'équivalence

Et globalement, appliquer la plupart du temps cette vision là, c'est nécessaire.
Vous l'avez entendu dans le Lévitique, c'est ce oeil pour oeil, dent pour dent, qui est déjà admirable : ce n'est plus les deux yeux pour un oeil, toute la dentition pour se venger d'une dent cassée.
On aimerait que cette logique d'équivalence du 1 pour 1 s'applique parois aujourd'hui.
Pour gérer le budget de l'Etat, il vaut mieux appliquer la logique de « plus vous êtes riche, plus vous ête imposé », que de faire des cadeaux à ses copains avec les deniers publics.
Pour rendre la justice, dire : un délit entraîne une peine proportionnée à la gravité du délit, c'est mieux que de juger à la tête du client ou de donner deux peines au lieu d'une à quelqu'un parce qu'il est sans-papiers.
Dans les relations avec ses enfants, c'est mieux d'être cohérent entre les règles et les sanctions, que de passer d'une saute d'humeur à une saute d'humeur.
Pour soi-même, c'est mieux de bien manger et de bien dormir si on veut faire des efforts.
Ça n'a rien de glorieux. Quand on s'est comporté comme cela, on peut dire comme à la fin du texte biblique de ce jour : nous avons fait que ce nous avions à faire, notre devoir, sérieusement.

Mais ça ne marche pas toujours.
Si on applique uniquement ces raisonnements, face aux exemples que donne Jésus, est-ce qu'on y arrive ?
Il donne l'exemple de la personne qui est fragile. On doit aller au-delà du donnant-donnant avec elle, on doit prendre sur soi, avoir de la patience, faire appel à l'amour.
Il donne l'exemple de la personne qui sans arrêt refait les mêmes bêtises, et sans arrêt recommence, et sans arrêt s'excuse. Rapidement, on en a marre et on dit ça suffit, si on reste dans la logique d'équivalence.
Mais si on sent que, certes elle n'arrive pas à changer son comportement, mais qu'elle est sincère, et qu'elle fait vraiment l'effort de changer, là aussi, est-ce qu'on reste dans la logique d'équivalence – tu as recommencé, maintenant ça suffit, ciao – ou est-ce qu'on prend sur soi, on essaie d'avoir de la patience, de faire appel à l'amour.
On essaie de ne pas être dans la logique d'équivalence mais dans la logique de surabondance.
De celle qu'a Jésus avec ses disciples et de Dieu avec l'humanité :
toujours donner plus de grâce, d'amour que nous n'en mériterions.

Cette logique d'abondance apporte autre chose à la logique d'équivalence.
Etre gentil avec les fragiles, être patient dans le pardon, c'est risqué, c'est difficile. Et certains d'entre vous pensent sans doute en ce moment que ça ne marche pas.
La logique d'équivalence revient avec ses grosses chaussures pour dire : c'est irréaliste votre truc.
Et elle n'a pas tort.
Comme est irréaliste qu'on puisse dire à un murier 1) de se déraciner, 2) d'aller se planter dans la mer.
Mais justement, cette image nous dit aussi : oui, la logique de surabondance, la logique de l'amour c'est la logique face à l'impossible. Mais comme l'impossible devient possible dans le cas de l'ordre donné au murier, la logique de surabondance, c'est avoir la foi que l'impossible peut devenir possible.
Je ne sais pas moi...
Qu'un alcoolique arrête de boire.
Qu'une femme ne soit plus cognée par son copain.
Qu'un gars stressé comme moi se la coule douce.
Qu'un célibataire sans-papier soit régularisé.
Qu'un gars mort sur une croix ressuscite...
Bref, tout ces impossible qu'on poursuit tout le temps, dans la logique de surabondance, de l'amour, de la patience, et qui des fois se réalisent.

Voilà pourquoi, la logique d'équivalence, celle de la bonne gestion des choses, est certes nécessaire mais à besoin de la logique folle du grain de moutarde, de l'histoire délirante du murier pour ne pas baisser les bras et pouvoir aller jusqu'au bout de ses promesses.

Mais dans l'autre sens ? Parce que là, je n'ai répondu qu'à la première partie. Après le grain de moutarde, il y a toutes ces indications très sages où les serviteurs servent leur maître, où ils mangent après lui, bref où les serviteurs doivent faire leur devoir.
Peut-être parce que si la logique d'équivalence a besoin de la logique de surabondance, l'inverse est vraie aussi. La logique de surabondance, d'amour, de fol espoir, a besoin à son tour de la logique d'équivalence et son côté raisonnable.

Parce que franchement, c'est n'importe quoi cette histoire de murier.
A quoi ça sert qu'un murier se déracine pour aller dans la mer ?
C'est un super tour de magie, on est très fiers qu'avoir la foi nous serve à faire des trucs pareils : mais c'est complétement idiot ! Le murier va mourir et il faudra une barque pour aller chercher les murs !
Comme le dit Paul : si j'ai assez de foi pour déplacer les montagnes, si je n'ai pas l'amour, ça ne sert à rien !

C'est en cela que la logique de surabondance, d'amour, de fol espoir, a besoin à son tour de la logique d'équivalence et son côté raisonnable.

Face à certaines situations, il faut que la logique d'amour fou nous désoriente, nous oblige à sortir de nos raisonnements trop calculés. Mais il faut ensuite que la logique d'équivalence nous réoriente, nous dise quoi faire de raisonnable pour régler la situation.
Que la logique d'abondance nous pousse à ne pas lâcher le morceau, à toujours y croire surtout quand ça a l'air perdu, mais que la logique d'équivalence nous redise à nouveau vers où aller.
Et peut-être même qu'à un moment, elle nous dise de nous arrêter, de laisser tomber.

Il faut que la foi et son grain de moutarde magique nous donnent la folie pour être capable de parler aux mûriers et d'y croire assez pour penser qu'on peut leur dire de se déraciner puis de se planter dans la mer,
et il faut que l'esprit de service, de serviteur, l'esprit très raisonnable de la fin du texte, nous indique concrètement ce qu'on doit faire, quels sont les voies du service pour l'autre.

La question n'est donc pas la quantité de foi comme le demandent les disciples, mais la qualité de foi,
une foi suffisamment folle pour désorienter le raisonnable et le pousser à l'amour, à la prise de risque, à la patience,
mais une foi suffisamment habitée par le sentiment de service pour se laisser ensuite guider par le raisonnable de la logique de l'action, l'action de service, l'action dans ce qu'elle est utile, la foi dans ce qu'elle n'est pas juste un tour de magie ou une démonstration prétentieuse.

Il y a tout ça dans ce petit grain de moutarde. Et encore plus. Il y a là une porte vers le Royaume de Dieu, que Luc compare plus tôt dans son évangile à une toute petite graine « qu'un homme a pris et jeté dans son jardin; il pousse, devient un arbre, et les oiseaux du ciel habitent dans ses branches ».

En faisant confiance à cette graine de moutarde, à ce qu'elle nous fait accueillir la logique d'équivalence comme la logique de surabondance, nous pouvons nous aussi semer dans ce monde cet arbre où habiteront tous les oiseaux du ciel, et puis les carpes, et puis les lapins et puis les torchons sans oublier les serviettes.