11 Pour toi, homme de Dieu, fuis ces choses, et recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur.

12 Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d'un grand nombre de témoins.

13 Je te recommande, devant Dieu qui donne la vie à toutes choses, et devant Jésus Christ, qui fit une belle confession devant Ponce Pilate, de garder le commandement,

14 et de vivre sans tache, sans reproche, jusqu'à l'apparition de notre Seigneur Jésus Christ,

15 que manifestera en son temps le bienheureux et seul souverain, le roi des rois, et le Seigneur des seigneurs,

16 qui seul possède l'immortalité, qui habite une lumière inaccessible, que nul homme n'a vu ni ne peut voir, à qui appartiennent l'honneur et la puissance éternelle. Amen !

Il ne faut plus du monde qui nous entoure.

Voilà ce qu'on entend dans l'entourage de la communauté de Timothée, cette communauté installée dans l'actuelle Turquie à laquelle écrit Paul.

Pas besoin de se soucier de demain, de l'avenir, de ce qui nous arrivera ensuite.

Pas besoin de s'occuper d'aujourd'hui, du monde qui nous entoure.

La communauté de Timothée doit faire face à des contradicteurs qui lui disent cela.

Pourquoi ? Parce que les contradicteurs se disent que puisque Jésus est venu et ressuscité, c'est bon, tout est fini, tout est déjà arrivé.

On peut déjà vivre comme tout avait été donné, qu'on était déjà des saints.

Pas besoin d'essayer de bien se comporter, pas besoin de se soucier des autres qui ne croient pas ou de ceux qui souffrent : ils pensent que tout n'est qu'une illusion, et qu'eux sont déjà dans le paradis.

Alors, ils ne vivent que de prière, de présence du saint esprit, de religion.

Et après tout, n'est-ce pas ce que Jésus dit lui-même quand il dit de se comporter comme les oiseaux du ciel quand ils ne soucient pas du lendemain ?

A chaque époque, on a cette tentation.

Aujourd'hui, beaucoup se disent : à quoi bon se soucier du monde, de savoir si le climat se dérèglerera, de savoir si nos enfants verront encore des oiseaux, que les espèces disparaissent par milliers chaque année...

Ils se disent : la technologie, l'argent m'a donné le confort, le bonheur matériel est déjà là, qu'attendre de plus ? Après tout, je serai mort quand tout ça arrivera.

C'est à cette tentation que répond Paul dans sa lettre.

Il affirme que oui, il y a quelque chose qui s'est déjà passé, et qui change tout.

Il y a Christ qui est venu, qui a agit, qui est passé en procès devant Ponce Pilate, qui est mort et ressuscité.

Il y a Dieu qui donne vit à toute chose et qui donc nous offre sa présence à travers toutes ces choses auxquelles il donne vie : les humains, mais aussi la nature, les animaux.

Et ça bien sûr ça change tout. On sait que la mort a été une première fois battue par la résurrection, que les puissances de mort, qu'elle soient économiques, politiques, culturelles, ont été blessées à mort.

Que ce qui tue ma vie, ce qui me fait mal dans l'intime est affaibli par la puissance d'amour de Dieu.

Ce qui nous tue est en train de mourir, mais pour l'instant, ce n'est que blessé.

ça c'est ce que des théologiens appellent le "déjà là".

Mais ce n'est que le premier round du combat, il y en aura un deuxième.

Le moment où - comme le dit le texte - Jésus reviendra, le moment où il se montrera, l'épiphanie dit le texte en grec.

C'est ce moment là où les puissances de mort blessées mourront enfin définitivement.

Où Dieu sera définitivement le roi des régnants, le pouvoir sur ceux qui ont la puissance.

Ce sera demain, ce n'est "pas encore".

Et on est dans cet entre deux entre le "déjà là" de la résurrection et le "pas encore" du retour de Jésus.

Ce déjà-là de Jésus qui est venu, des puissances de mort blessées mortellement

mais le pas encore de la deuxième venue qui n'est pas encore advenue, et donc de puissances de morts qui sont encore opérantes.

Pour les gens de l'époque de Paul, ce n'est pas évident.

Quand Jésus a disparu après sa mort et sa résurrection, ils pensaient qu'il allait revenir tout de suite.

Et ça n'a pas été le cas.

C'est ce moment délicat que vit la communauté de Timothée.

Elle réalise que cette situation d'entre deux va durer dans le temps.

Que ça va prendre du temps avant que Jésus revienne.

Elle ne sait pas combien de temps. Et nous non plus.

Elle réalise qu'elle va devoir faire avec le monde qui l'entoure.

Le monde qui l'entoure, ce sont les personnes autour de la communauté, qui ne lui veulent pas toujours du bien.

Le monde qui l'entoure et qui rentre petit à petit avec sa diversité dans la communauté :

d'un petit groupe homogène, on a des personnes d'âges, de milieux économiques, d'état de vie de plus en plus différents, plus seulement des hommes célibataires qui peuvent tout quitter pour suivre Jésus mais des couples ou des familles.

Et nous sommes toujours dans cette situation. Nous, communauté chrétienne, mais nous citoyens de cette planète.

On ne peut pas faire comme si notre vie ne se déroulait pas dans un temps qui va durer.

Nos actes ont des conséquences sur des milliers d'années.

Les grammes de CO2, les polluants, les déchets nucléaires que nous rejetons sont dans le climat, dans la nature, nous les stockons, ils s'accumulent dans les corps des autres humains, ils sont là pour des dizaines, des centaines voir des milliers ou des millions d'années.

Il n'y a pas que le déjà là d'un certain niveau de richesse au nord - bien mal réparti y compris au nord - il y a le pas encore de ce temps qui va durer et dans lequel s'inscrivent les conséquences de nos actes.

On ne peut pas faire comme si le monde n'était pas là pour longtemps... ni comme s'il n'était pas déjà en nous, dans nos communautés, dans nos familles, nos entourages.

Le monde de la nature dont on ne peut s'extraire, les atteintes à ce monde qui ont des conséquences sur notre santé, mais aussi le monde humain.

Nos modes de vie dépendent du pétrole qui vient du sud et du Moyen Orient, du cacao, du café d'Afrique et d'Amérique du sud, de l'uranium du Niger, du soja du Brésil ou de l'Asie du sud-est qu'on donne à manger aux boeufs qui font nos steacks, et tout ça a des conséquences sur la situation politique, sociale, économique de ces peuples.

Le monde, il est rentrée aussi dans nos communautés comme dans la communauté de Corinthe. C'est la belle diversité de nos assemblée du dimanche matin, de notre 18e arrondissement, de notre région l'Ile-de-France.

Comme citoyens, comme chrétiens, nous ne pouvons être ni hors du temps, ni hors du monde.

Nous sommes des humains de Dieu dit le texte,

nous sommes appelés et avons confessés notre foi,

ça pourrait nous mettre à part, hors du monde.

Alors peut-être que ça nous met à part, mais dans le monde.

Parce que le texte nous dit que nous sommes, nous vivons, nous agissons en étant devant Dieu qui fait vivre toute chose, donc ce que fait vivre Dieu dans ce monde.

Parce que le texte nous dit que nous sommes, nous vivons, nous agissons en étant devant Christ qui a confessé devant Ponce Pilate. Comment être plus dans ce monde que de dire "mon royaume n'est pas de ce monde" mais de le dire en tenant tête à un représentant d'une des puissances, négative, de ce monde.

Il y a un mot qui n'est pas dans ce texte mais ailleurs à deux reprises dans les lettres de Paul à Timothée, c'est la maison. La maison de la famille, la maison qu'est l'église. Et nous pouvons l'élargir à la maison du monde.

Maison, en grec, ça se dit oikos. Ce petit mot oikos a donné oikonomie, économie, les règles de la maison et oikologi, écologie, la raison pour la maison.

Ce que réalisent les membres de la communauté de Timothée, c'est qu'il va falloir que pendant un sacré moment encore, ils s'occupent des maisons que leur a laissé Dieu : Leurs familles, leurs communautés, le monde.

Qu'ils sont en plein dedans, qu'ils ne peuvent pas s'en abstraire, qu'ils doivent "faire avec" jusqu'à ce moment, dont on ne sait pas quand il arrivera, où ce sera la fin.

Mais "faire avec" n'est-ce pas un peu court comme projet, comme un long moment à passer ?

Là, ce serait comme si il n'y avait que la "pas encore".

Si croire qu'il n'y a que le "déjà là" peut inciter à faire comme si le monde n'existait pas, ne voir dans un extrême inverse que le "pas encore", c'est prendre le risque de ne considérer cette vie sur terre que comme un purgatoire.

Il y a le "déjà là" et le "pas encore".

C'est dit avec le début du texte.

Oui, la vie sur cette terre est un combat. Mais le beau combat de la foi.

Parce que nous sommes humains de Dieu, nous ne sommes pas uniquement dans un combat pour la survie, nous sommes dans la recherche de la justice, de la piété, de la foi, de l'amour, de la patience, de la douceur.

En vivant cela, dans ce combat, dès maintenant, on peut saisir - dit le texte - l'éternelle vie à laquelle nous sommes appelés, la saisir comme on saisit une corde, un fil, qui nous accompagne dans ce monde-ci et nous mènera demain à vivre pleinement la vie éternelle.

Il y a en même temps, le "déjà là" et le "pas encore".

Et donc on peut vivre comme les oiseaux du ciel, car Dieu nous donne cette corde pour nous tenir, et nous pouvons réduire nos inquiétude pour la nourriture du lendemain,

on peut vivre comme les oiseaux du ciel, car nous commençons à entrevoir la vie éternelle qui sera la vie de la totale insouciance.

Du ciel, mais des oiseaux, donc aussi de ce monde.

Des oiseaux, mais du ciel, donc aussi de l'autre monde.

Ne pas soucier comme si c'était déjà là,

goûter déjà la vie éternelle, comme si c'était déjà là,

mais s'engager parce que ce n'est pas encore,

combattre parce que ce n'est pas encore.

Amen.