Esaïe 66, 8-14
 66.8 Qui a jamais entendu pareille chose ? Qui a jamais vu rien de semblable ? Un pays peut-il naître en un jour ? Une nation est-elle enfantée d'un seul coup ? A peine en travail, Sion a enfanté ses fils !
66.9 Ouvrirais-je le sein maternel, Pour ne pas laisser enfanter ? dit l'Éternel ; Moi, qui fais naître, Empêcherais-je d'enfanter ? dit ton Dieu.
66.10 Réjouissez-vous avec Jérusalem, Faites d'elle le sujet de votre allégresse, Vous tous qui l'aimez; Tressaillez avec elle de joie, Vous tous qui menez deuil sur elle;
66.11 Afin que vous soyez nourris et rassasiés Du lait de ses consolations, Afin que vous savouriez avec bonheur La plénitude de sa gloire.
66.12 Car ainsi parle l'Éternel : Voici, je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve, Et la gloire des nations comme un torrent débordé, Et vous serez allaités; Vous serez portés sur les bras, Et caressés sur les genoux.
66.13 Comme un homme que sa mère console, Ainsi je vous consolerai ; Vous serez consolés dans Jérusalem.
66.14 Vous le verrez, et votre coeur sera dans la joie, Et vos os reprendront de la vigueur comme l'herbe ; L'Éternel manifestera sa puissance envers ses serviteurs, Mais il fera sentir sa colère à ses ennemis

Samedi il y a quinze jours, nous étions plusieurs de La Maison verte dans la marche des Fiertés.

Nous avions des pancartes, et celle qui a eu assurément le plus de succès fut celle-ci : Dieu est une lesbienne noire.

On nous a applaudi, photographié, on s'est fait photographié aussi.

Pas tous les jours que Dieu dans notre société a un tel accueil !

Innatendu dans cet endroit dont on se dit que Dieu et les religions auraient toutes les raisons de ne pas être bien accueilli.

Nous avons eu aussi les honneurs d'un site catholique d'extrême droite qui montrait des photos de la Gay pride comme exemple de la christianophobie de cette marche. Notre pancarte serait christianophobe...

Dieu en femme, visiblement, même noire et même lesbienne, c'est plus sympathique pour beaucoup. Et ça provoque la colère de quelques uns.

Mais est-ce biblique ? est-ce chrétien ?

Vous avez entendu le texte d'Esaïe : Je prendrai soin de vous comme une mère le fait pour l'enfant qu'elle allaite, qu'elle porte sur la hanche et cajole sur ses genoux. Oui comme une mère qui console son enfant, moi aussi je vous consolerai, et ce sera à Jérusalem.

On n'est pas habitué, ou on ne fait pas attention à tous ces passages de la bible ou des images féminines sont associées à Dieu. Et pourtant.

Au psaume 91,4, l'image de la maman oiseau qui couvre ses oisillons de son plumage est employée pour comparer les relations de Dieu et son peuple.

Dieu est souvent comparé à une femme qui prend soin de son fils, lui donne à manger, le cajole. Ainsi au psaume 132, en Esaïe 1,2, en Néhémie 9,21, Osée 11,3, en Nombre 11,12.

L'image la plus courante est celle où Dieu enceinte va accoucher de son peuple.

Ainsi, au début de notre texte d'Esaïe, et aussi en Esaïe 42, 14 : Depuis toujours, je garde le silence, je me tais, je me contiens, comme une femme en travail, je gémis, je suffoque, je suis haletante.

Dieu est haletante...

Et cette image, on la trouve aussi en Esaïe 49,14-15, en Nombres 11,12, en Deutéronome 32,18.

Enfin, en Luc 15,8, Dieu est comparée à une femme qui cherche sa drachme perdue.

Dieu est elle un femme ?

Si l'accouchement est une spécificité féminine, le fait de cajoler, de prendre soin, de donner à manger devrait aussi pouvoir être une image masculine.

Ces images sont donc double bénéfice pour nous faire réfléchir :

- elles mettent en critique nos façons stéréotypées d'être homme ou femme et nous rappelle que la tendresse devrait - et est de plus en plus aussi - une caractéristique masculine,

- elle mettent en critique les images dominantes de Dieu dans les religions et même dans la bible : Dieu ce n'est pas que la colère, la toute puissance, la jalousie, ça peut être le soin, la proximité, la douceur.

Et c'est bien là qu'on rejoint le fond de la question.

Ce sont des images de Dieu.

On ne saura jamais si Dieu est homme ou femme, et sans doute est-il au-delà de tout ça.

Le mot qui compte dans le texte d'Esaïe, qui donne le sens à la notion d'image de Dieu, c'est le mot "comme" :

"je prendrai soin de vous comme une mère le fait".

On pense souvent que nous devons ressembler à Dieu. Nous sommes à son image et à sa ressemblance : nous qui avons été créé à son image, nous devrions travailler le plus possible pour être de plus en plus à sa ressemblance.

Mais là, c'est Dieu qui prend une image humaine et qui dit : je vous ressemble.

Comme ça signifie : bien qu'au fond je sois très différent, je vais prendre votre forme presque totalement à l'identique.

C'est n'est plus nous qui faisons le chemin vers lui, mais lui vers nous.

Et c'est bien tout le mouvement du texte que nous avons lu.

Tout le début du texte, c'est Dieu qui prend au sérieux tous les sentiments des hébreux vis-à-vis de cette ville de Jérusalem qu'ils ont perdu, eux qui sont en exile en Babylonie : Vous aimez, vous vous réjouissez, enthousiasmez, êtes en deuil, êtes en joie.

Dieu rejoint son peuple dans ses sentiments et aussi dans ses besoins les plus basiques : ceux de l'enfant qui a besoin de nourriture, les besoins matériels, et aussi affectifs et de sécurité : elle console, cajole, cajole sur les genoux, prend sur la hanche.

Dieu est très loin de nous, il est inaccessible, il est sans doute d'une nature toute autre. Mais justement, il fait le chemin vers nous pour nous rejoindre, dans nos sentiments et nos besoins les plus basique. Et il prend la forme qui nous parle le plus.

Et Dieu ne fait pas cela n'importe quand.

En Esaïe, il se fait mère quand le peuple se sent le plus orphelin de son pays, de Jérusalem.

Il se fait mère quand les sentiments sont les plus vifs, les plus forts, les plus "montagne russe" apparaissent face à cette perte dououreuse.

Dieu ne vient pas quand tout va bien.

Il vient, il trouve le moyen de nous rejoindre quand tout va mal. Quand ça va le plus mal.

C'est pour cela qu'il peut être une lesbienne noire, comme une lesbienne noire.

Ce n'est pas seulement parce que ce n'est pas plus ridicule de penser que c'est une lesbienne noire que de penser - comme le font sans l'assumer les églises traditionnelles - que c'est un homme hétérosexuel blanc.

C'est aussi qu'il nous rejoint là où ça va le plus mal.

Il rejoint le peuple d'Israël, là où il a mal, dans son exile, dans sa tristesse de Jérusalem perdue

C'est pour cela que dans les années 60, les églises noire américaines et un grand théologien comme James Cone ont pu dire que Dieu était noir, ont pu parler de la noirceur de Dieu.

Le Dieu de l'ancien testament rejoint le peuple dans son exile, et se fait comme une mère pour les consoler de leur abandon.

Dieu rejoint le peuple noir américain dans ce qu'il subit, les discriminations, le chômage, la misère.

Voilà sa noirceur.

C'est encore plus fort avec le Nouveau testament.

En Mathieu 25, on nous dit que quand on accueille le prisonnier, le rejeté, l'affamé, l'étranger c'est Jésus lui-même qu'on accueille.

Dans l'Ancien testament, Dieu se fait celle qui console la victime. Là, il devient carrément la victime...

Quand il est sur la croix, Jésus subit le châtiment le plus humiliant, celui qu'on réserve aux pires brigands, et d'ailleurs il se trouve entouré des pires brigands.

Dieu nous rejoint par Jésus dans les situations où nous sommes le plus brisés, humiliés, rejetés.

A ce moment là, sur la croix, Dieu incarné en Jésus,

A ce moment là, sur la croix, Dieu est un blasphémateur, délinquant, incapable de se défendre.

Dieu est dans la situation des plus humiliés du temps de Jésus.

Et Dieu nous rejoint quand nous sommes le plus rejetés.

Il est noir avec les noirs, comme en Jésus il s'est fait blasphémateur délinquant.

Il est lesbienne avec lesbiennes, femme avec les femmes, enfants abusé avec les enfants abusés. Avec chacun de nous, comme chacun de nous quel que soit notre sexe, notre couleur de peau, notre orientation sexuelle quand nous n'allons pas bien.

Il nous rejoint dans le plus dur de nos vies et il rejoint ceux pour qui la vie est la plus dure.

Il le fait en étant comme eux, car il veut porter avec eux leur croix, et leur dire : "quand vous êtes rejetés parce que femme, noire, lesbienne, ou étranger moi je ne vous rejette pas, je suis avec vous, je suis vous".

Mais il ne le fait pas pour qu'on en reste là. Pas pour qu'ils supportent stoïquement.

Dans Esaïe, avant cette image de Dieu-femme qui rejoint le peuple dans ses brisures et ses besoins de base,

il y a un de ces passages qui revient souvent dans Esaïe, qui annonce d'abord la justice sociale : Ils ne bâtiront pas des maisons pour qu'un autre les habite, Ils ne planteront pas des vignes pour qu'un autre en mange le fruit,

puis qui annonce immédiatement après une création réconciliée : Le loup et l'agneau paîtront ensemble, Le lion, comme le boeuf, mangera de la paille.

Dans les évangiles, après la croix, il y a la résurrection, et l'annonce que la fin des temps de souffrance viendra. Paul nous dit qu'en Jésus Christ, il n'y a plus ni homme, ni femme, ni juif, ni grec, ni esclave, ni libre.

Ainsi, Dieu nous rejoint dans nos douleurs pour nous dire aussi qu'elles doivent être dépassées,

et que les boites qui nous enferment aujourd'hui, qui font que les uns oppressent les autres,

humain-animal, riches-pauvres, et on peut ajouter pour aujourd'hui homo-hétéro, français-étrangers,

ces frontières qui produisent de la violence sont faites pour être dépassées.

Quand les gens réagissent positivement à notre pancarte, c'est sans doute par humour, avec un petit frisson blasphémateur,

c'est parce que comme nous, ils rejettent cette image d'un Dieu homme, blanc, dominant.

Mais n'est-ce pas aussi parce que quelque chose les touche dans ce Dieu qui les rejoint dans ce qu'ils sont, et dans la violence qu'ils subissent en raison de ce qu'ils sont ?

Nous ne sommes pas rejoints par Dieu là où nous sommes pour y rester,

mais lui qui était loin, il vient nous chercher, là où nous sommes,

pour qu'avec ce que nous sommes, nous dépassions les violences que nous subissons.

Son espérance n'est pas un demain pour nous faire accepter stoïquement les violences,

c'est une espérance qui nous met en marche aujourd'hui, avec lui à nos côtés.

Et avec cette promesse qui nous montre le chemin :

Vous le verrez, et votre coeur sera dans la joie, Et vos os reprendront de la vigueur comme l'herbe.