1 roi 19,16-21 : Elie n'est pas très clair...
Par Editeur le dimanche 30 mai 2010, 23:08 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 30 mai 2010.
- 19.16 Tu oindras aussi Jéhu, fils de Nimschi, pour roi d'Israël; et tu oindras Élisée, fils de Schaphath, d'Abel Mehola, pour prophète à ta place.
- 19.17 Et il arrivera que celui qui échappera à l'épée de Hazaël, Jéhu le fera mourir; et celui qui échappera à l'épée de Jéhu, Élisée le fera mourir.
- 19.18 Mais je laisserai en Israël sept mille hommes, tous ceux qui n'ont point fléchi les genoux devant Baal, et dont la bouche ne l'a point baisé.
- 19.19 Élie partit de là, et il trouva Élisée, fils de Schaphath, qui labourait. Il y avait devant lui douze paires de boeufs, et il était avec la douzième. Élie s'approcha de lui, et il jeta sur lui son manteau.
- 19.20 Élisée, quittant ses boeufs, courut après Élie, et dit: Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai. Élie lui répondit: Va, et reviens; car pense à ce que je t'ai fait.
- 19.21 Après s'être éloigné d'Élie, il revint prendre une paire de boeufs, qu'il offrit en sacrifice; avec l'attelage des boeufs, il fit cuire leur chair, et la donna à manger au peuple. Puis il se leva, suivit Élie, et fut à son service.
Alors, vous êtes plutôt Jésus ou Elie ?
Normalement, nous sommes chrétiens, et donc plutôt Jésus.
Mais en lisant ces deux textes, pour moi, j'ai un doute.
Dans les textes des évangiles que nous avons lu, si on doit suivre Jésus, c'est immédiatement, en laissant tout, en ne prenant pas le temps d'aller dire au revoir aux gens qu'on aime.
Ceux qu'on aiment son assimilés à l'ancienne vie, aux morts, et pas à ceux qui ont trouvé la nouvelle vie en Jésus.
Ils sont assimilés au passé, il faut regarder devant.
Avec Elie c'est différent. Il peut aller voir sa famille.
Non seulement, il peut aller dire au revoir, mais il a le temps de tuer les boeufs, de les découper en morceaux, de détruire son matériel agricole, d'en faire un feu, de faire cuire les boeufs, et d'organiser un grand repas.
Dans l'Israël de l'époque, il faut ajouter les ablutions, les prières, etc, etc.
Tout ça prend au moins deux ou trois jours, même si dans le texte c'est expédié en deux lignes.
Voilà bien du temps pour mûrir une décision. Pour savoir s'il veut changer de vie, suivre Elisée.
Et il a bien raison de réfléchir parce que ce qui l'attend n'est pas rigolo : c'est tuer, faire mourir, des milliers d'Israélien, ceux qui n'auront pas été massacrés par le roi de Syrie et celui d'Israël.
Le voilà troisième lame d'un bien cruel rasoir divin. Quand la lame du premier roi n'a coupé la tête, quand la lame du deuxième roi n'a pas coupé la tête, la lame du prophète la coupera, pour que les Israéliens qui ont adoré Baal ne repoussent plus...
Sacré changement pour Elisée : lui le cultivateur, lui qui faisait pousser la vie dans ses champs et ses étables, le voilà massacreur.
Elie fait deux choses pour le laisser réfléchir à ce changement de vie.
Il le laisse retourner voir sa famille.
Et il y a ce geste bizarre avec le manteau et un échange pas clair.
Car Elie ne dit jamais clairement : "Dieu m'a dit d'aller te consacrer comme mon successeur et tu deviendras le massacreur numéro 3".
Ce geste du manteau n'existe que là dans l'ancien testament. Le manteau est sans aucun doute un signe du pouvoir de celui qui le porte.
Un peu plus tôt, Elie a frappé sur les eaux avec son manteau et les eaux se sont ouvertes. C'est l'habit qui fait le Moïse.
Mettre son manteau sur quelqu'un, cela peut aussi vouloir dire qu'on prend possession, qu'on fait une alliance avec lui.
Dans le livre de Ruth, Booz met son manteau sur elle pour lui signifier qu'il accepte de qu'elle devienne sa femme.
Le geste peut se comprendre, mais il n'est pas si explicite.
Et l'échange qui suit est bizarre. Tellement bizarre, que les traducteurs ont du mal à se mettre d'accord suivant les bibles.
Elisée dit : "Laisse-moi aller embrasser mon père et ma mère après quoi je te suivrai".
Là tout le monde est d'accord, mais c'est dans la réponse d'Elie qu'il y a divergence.
Dit-il : Va et reviens, car tu sais ce que je t'ai dit.
ou dit-il exactement le contraire : Mais tu peux retourner à ton travail, est-ce que je t'ai demandé quelque chose ?
Pour que Elisée puisse prendre sa décision en toute liberté, c'est comme si Elie restait ambigüe dans sa question. Pour qu'Elie puisse éventuellement ne pas avoir à dire non, puisque la question ne lui aurait pas été vraiment posée.
Elie laisse la question ouverte à l'extrême.
J'ai dit au départ, que c'est très différent du texte des évangiles. Mais l'est-ce vraiment ?
A première vue, oui.
Il faut que la personne s'engage immédiatement auprès de Jésus, sans aller dire au revoir.
Mais la situation est différente. Dans le cas d'Elie, c'est Dieu qui par le biais d'Elie va recruter Elisée. Dieu est demandeur. Et il laisse Elisée réfléchir.
Dans le cas des évangiles, c'est un homme, puis un autre homme qui viennent demander à Jésus.
Et que fait Jésus quand il leur dit : si vous me suivez, c'est sans retourner dire au revoir à votre famille ?
Il rappelle au premier que s'il le suit, il n'aura plus de lieu où dormir, qu'il sera un prêcheur itinérant, renonçant au confort d'une maison, d'un foyer, d'une famille. Qu'il ne verra plus ceux qu'ils aiment.
Il leur met brutalement devant les yeux que suivre Jésus, cela coûte.
Sous l'apparence de demander une décision immédiate, il les oblige à réfléchir à la décision qu'ils semblent avoir pris de le suivre.
Finalement, dans les deux cas, il y a un plaidoyer pour que les engagements ne soient pas pris à la légère.
Il y a un plaidoyer pour regarder d'abord les conséquences, les coûts, les effets de la prise d'une décision.
Il y a un plaidoyer pour qu'il soit laissé aux personnes le temps de prendre la décision.
C'est tout le contraire de l'économie et de la politique aujourd'hui.
Dans les bourses, les décisions d'achat ou de vente des actions se prennent en quelque milli secondes, ce ne sont plus des hommes mais des machines qui les prennent, de manière automatique.
Dans le débat sur les retraites, au lieu d'une négociation, d'une vraie négociations, qui prenne son temps, au lieu d'un vrai débat public où le gouvernement dit clairement ses intentions, les conséquences de ses propositions, que tout le monde les comprenne, et qu'ensuite le débat démocratique se développe, et bien on va prendre les décisions vite, pendant l'été, avec un vote en septembre.
Parfois dans la vie de La Maison verte, on est tellement pris par le temps, par la pression qu'on prend des décisions, vite, sans en discuter, sans échanger, sans prendre le temps de savoir pourquoi on fait les choses.
Et dans tous les cas, ça donne des résultats très moyens.
Finalement, les personnes sont plus sages.
On dit que les jeunes aujourd'hui, ne savent plus ce qu'ils veulent faire dans la vie, alors qu'hier, ils voulaient dés 12 ans être boulanger ou banquier comme papa.
Mais finalement, leur indécision est une manière de prendre le temps de savoir où ils veulent aller dans la vie.
On sait qu'aujourd'hui, les gens habitent un an, trois ans, sept ans ensemble avant de se marier ou de signer un Pacs. Ils prennent le temps de l'engagement et de ses conséquences.
Quelqu'un m'a raconté lors de la retraite des chrétiens inclusifs comment se prenaient les décisions chez les Quakers, ces évangéliques pacifistes et inclusifs.
Quand on discute d'un sujet, chacun donne son avis et réfléchit avec les autres. Et la parole tourne, tourne, on échange, sans chercher à imposer son avis, en continuant à réfléchir ensemble.
C'est comme si on laissait les choses décanter, prendre leur temps, avec l'idée que l'esprit saint se glisse dans cette discussion et laisse les choses s'aiguiller, se diriger tout doucement vers la bonne décision.
Et quand le modérateur sent que quelque chose a émergé, il dit une "minute", il dit ce qui lui semble émerger de la discussion, et chacun dit s'il est d'accord avec ça.
Avec ces textes, il est dit à ceux qui demandent aux autres de prendre une décision, un engagement, d'être honnêtes avec eux sur les conséquences de ce qu'ils demandent, d'être honnête sur ce qu'ils vont devoir perdre dans le nouvel engagement.
Il est dit à ceux qui demandent aux autres de prendre une décision, un engagement, de leur laisser le temps de mûrir la décision, d'aller voir les gens qu'on aime pour partager avec eux cette décision.
Avec l'ambiguïté de la question d'Elie, il est montré qu'il faut savoir poser la question sans forcer la réponse, en laissant la question la plus ouverte possible.
Il est dit la même chose à ceux à qui il est demandé de décider. Avant de décider, il nous est demandé de réfléchir aux conséquences, de prendre le temps de mûrir la décision, d'en parler avec ceux qui nous entourent.
Trop souvent, nous réfléchissons aux bonnes manières présenter les choses, aux bonnes tactiques pour que ce soit notre décisions déjà prise que prennent les autres, nous n'arrivons pas à prendre de la distance dans la prise de décision, car nous n'avons pas confiance dans les autres, nous avons peur qu'ils prennent une mauvaise décision, nous avons peur des conséquences de ces décisions.
Ce manque de confiance dans les autres, n'est-il pas un manque de confiance en nous, au fait que nous sommes des gens bien, qu'autour de nous il n'y a pas que des gens qui veulent pas prendre des décisions pour nous faire du mal ?
N'est-ce pas un manque de confiance en Dieu ?
Prendre ce temps, c'est prendre le temps de la réflexion, mais c'est aussi celui de la prière. La prière directe pour déposer nos décisions devant Dieu.
Le temps du discernement dans la prière comme on dit.
Et quand Elisée tue les deux boeufs, il ne les tue pas pour un simple méchoui : il les sacrifie dit le texte, c'est un geste d'offrande c'est un geste rituel, une prière en actes.
Prendre le temps de la réflexion, de la parole, de l'écoute dans la décision, c'est faire de la place pour que l'esprit de Dieu puisse s'infiltrer dans notre décision collective.
Cela implique de ne pas vouloir à tout prix convaincre car on voudrait imposer son avis,
ça implique de ne pas s'être déjà fait une opinion sur la situation avant d'avoir discuté,
ni de s'être imaginé dix millions de choses sur les intentions de l'autre.
Cela implique de s 'ouvrir à l'autre, de s'ouvrir au tout autre pour lui demander : Seigneur, à ce moment-là, suis-je sur ton chemin ou sur un autre ? Seigneur, je te fais confiance, pour que tu me guides, pour que tu nous guides.