Luc 5,1-11 : Ne pas repartir seul...
Par Editeur le dimanche 7 février 2010, 18:59 - Prédications - Lien permanent
Prédication du 7 février de Stéphane Lavignotte
Luc 5
5.1 Comme Jésus se trouvait auprès du lac de Génésareth, et que la foule se
pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu,
5.2 il vit au bord du lac deux barques, d'où les pêcheurs étaient descendus
pour laver leurs filets.
5.3 Il monta dans l'une de ces barques, qui était à Simon, et il le pria de
s'éloigner un peu de terre. Puis il s'assit, et de la barque il enseignait la
foule.
5.4 Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Simon: Avance en pleine eau, et
jetez vos filets pour pêcher.
5.5 Simon lui répondit: Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien
prendre; mais, sur ta parole, je jetterai le filet.
5.6 L'ayant jeté, ils prirent une grande quantité de poissons, et leur filet se
rompait.
5.7 Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l'autre barque de
venir les aider. Ils vinrent et ils remplirent les deux barques, au point
qu'elles enfonçaient.
5.8 Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus, et dit:
Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur. 5.9 Car
l'épouvante l'avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la
pêche qu'ils avaient faite.
5.10 Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés
de Simon. Alors Jésus dit à Simon: Ne crains point; désormais tu seras pêcheur
d'hommes.
5.11 Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout, et le
suivirent.
Pendant les cinq premiers chapitres de l'évangile de Luc, et pendant une
bonne partie du passage que nous avons lu, on peut se demander si Jésus n'est
pas un looser, s'il n'est pas un perdant.
Cela fait cinq chapitres que Jean Le baptiste dit que Jésus est le messie qu'on attend, cinq chapitres qu'il qu'il fait des guérisons, cinq chapitres qu'il prèche, il a commencé à 12 ans et il a maintenant 32 ou 33 ans...
et pour quel résultat ?
Il n'a toujours aucun disciple. Il marche toujours seul dans la vie.
Et dans un premier temps, dans ce passage de la pêche miraculeuse, tout
semble parti pour que cela continue à ne pas marcher.
Il prêche près du lac, et cette prédication semble très pénible. Pour prêcher
dans les habitudes de l'époque, on se met assis. Mais là, ça ressemble au métro
à l'heure de pointe : Jésus ne peut pas rester assis, il est tellement
pressé par la foule, qu'il doit se mettre debout, et ensuite se réfugier sur
une barque. Certes, il a une grosse audience, il y a une abondance d'auditeurs,
mais cela semble plus gêner la communication de son message qu'autre
chose.
Il s'adresse ensuite aux pêcheurs. Il leur demande de retourner pêcher. Mais on
voit bien qu'il n'y connaît rien : la pêche c'est la nuit ou tôt le matin,
comme me l'a rappelé Dorte se souvenant de sa vie de pasteur à Boulogne sur
mer, les bateaux rentrent au port vers 5-6h du matin, ensuite ce n'est plus
l'heure.
Donc il commence par leur demander d'aller pêcher alors que ce n'est pas
l'heure, et ensuite la pêche manque de tourner à la catastrophe : il y a
tellement de poissons que les filets menacent de se déchirer. L'abondance
devient une catastrophe. Enfin, troisième catastrophe, ce miracle ne convainc
pas les pêcheurs, au contraire.
Pierre comme les pêcheurs sont saisis de crainte. Ils ont peur face à ce
miracle d'abondance.
Pierre lui-même a cette phrase terrible pour Jésus : Eloigne-toi de moi
!
Eloigne-toi de moi car je suis un homme pêcheur dit-il. Il ne se sent pas digne
de Jésus, et l'amour abondant de Jésus, Jésus qui lui donne tout son amour, en
abondance, c'est trop.
Tout est réuni pour que tout cela échoue et que Jésus reparte une fois de
plus tout seul. Il y a une abondance d'auditeurs, de personnes qui viennent
demander des miracles à Jésus. Il y a abondance de poissons qui pourraient
assurer un peu de richesse aux pécheurs. Il y a abondance d'amour de la part de
Jésus.
Mais visiblement, cette abondance de tout ce qu'il faut, l'abondance de
reconnaissance, l'abondance de message, l'abondance de richesse matériel,
l'abondance d'amour ne suffit pas ou au contraire : trop d'abondance,
c'est trop.
Peut-être ne savent-ils pas faire face à l'abondance. Comme ceux qui gagnent au
loto et que la Française des Jeux encadre très sérieusement pour que cela ne
vire pas à la catastrophe. Comme beaucoup de personnes qui se sentent mal quand
ils reçoivent trop d'amour ou de compliments.
Alors qu'est-ce qui fait que finalement, Pierre, Jacques et Jean vont suivre
Jésus ?
Que la rencontre va finalement se faire ?
Parce qu'en parallèle de cette histoire d'abondance, et sur la fin de cette
histoire d'abondance, il y a une autre histoire, une autre rencontre, qui se
passe.
Au début, Jésus écrasé par l'abondance d'auditeurs, demande un service à
Pierre : qu'il éloigne la barque sur laquelle il est monté. Ils partagent
ce moment où Jésus est fragilisé par son succès et où il a besoin de
Pierre.
Jésus semble alors rendre le service qui lui a été rendu en leur offrant une
pêche miraculeuse. Mais ce faisant, il reconnaît qu'il n'y connaît rien en
pêche, et prend le risque que cela ne marche pas. Il vit avec eux, même si on
ne sait pas s'il est dans une barque ou sur le bord, il vit avec eux cette
prise de risque, d'abord de ne rien prendre parce que ce n'est plus l'heure,
puis le risque de ne rien prendre parce que le matériel se sera cassé, parce
que la pêche aura été trop importante.
Il y a cette première dimension que Jésus n'a pas vécu jusque là ni en
enseignant aux foules, ni en faisant des miracles : vivre avec eux les
expériences de la vie où chacun reconnaît ses faiblesses, sa fatigue des
autres, sa difficulté à gêrer la pénurie ou l'abondance. Ils partagent une
vraie expérience d'humanité, dans tout ce qu'elle a de fragile, même quand on
est un Jésus qui fait des pêches miraculeuses.
Donc d'abord, partager une expérience.
Et puis Jésus donne un sens à cette expérience. Pierre et les pêcheurs ont
peur.
Il leur dit : n'ayez pas peur. Il reconnaît leur peur, il fait preuve
d'empathie en disant qu'il a compris et ressenti qu'ils avaient peur. Il les
invite à la confiance, les rassure. Il ne leur reproche pas leur peur comme il
le fera lors de l'épisode de la tempête apaisée : il prend en compte et
rassure.
Enfin, il ne leur donne pas quelque chose. Comme au début où il a demandé
refuge sur leur barque, il leur demande de faire quelque chose avec lui :
de venir pêcher prendre des hommes vivants. Il leur propose de continuer
l'expérience ensemble, de continuer à prendre des risques, mais de prendre des
risques qui sont de l'ordre non pas du magique, ou du religieux, mais du
vivant.
Et quelle est la réponse des pêcheurs ? Ils ramènent leur barque à
terre, leur seul bien, ils l'abandonnent, comme ils abandonnent cette pêche si
abondante.
Ils laissent tout, et suivent Jésus. Ils abandonnent l'abondance, cette
abondance qui les a finalement plus gêné qu'autre chose. Ils laissent tout,
sauf Jésus, sauf être ensemble sauf la volonté de continuer une expérience
ensemble, de continuer à rencontrer des hommes vivants.
Et cette fois-ci, après cinq chapitres, Jésus ne repart pas seul.
Ne pas repartir seul, repartir avec Jésus. Un voilà un beau
programme.
Et contrairement à ce qu'on pense souvent, pour ne pas repartir tout seul,
pour repartir avec Jésus, l'important ce n'est finalement pas des beaux bla
bla, des belles prédications, même qui ont du succés. Cette abondance là, elle
encombre plutôt qu'autre chose. Pour faire amitié, solidarité avec d'autres,
pour faire famille avec ceux qu'on aime, il n'y a pas besoin de savoir tenir
une belle conversation dans les dîners en ville.
Pas besoin de faire la leçon à ses enfants ou de tenir de longs monologues à
ses amis pour leur donner des kyrielles de conseils avisés sur ce qu'ils
devraient faire dans la vie.
Ni nos amis, ni Jésus ne nous jugent sur nos beaux discours, ni sur le fait
qu'ils ont du succès, qu'ils attirent du monde, qu'ils sont brillants.
Contrairement à ce qu'on pense souvent, pour ne pas repartir tout seul, pour
repartir avec Jésus, l'important n'est pas non plus de faire des exploits, des
miracles. Pas besoin de s'obliger de faire dix millions d'activité avec nos
enfants ou nos amis. Ils n'ont pas besoin de cela.
Pas besoin de cette abondance, qui peut au contraire nuire, ennuyer, envahir
l'autre, ne pas laisser l'espace à l'autre, ne pas laisser s'épanouir le simple
plaisir de juste être ensemble.
Ce qui fait que Jésus ne repart pas seul, et que les disciples repartent
avec Jésus, ce qui fait que nous ne repartons pas seul, et que nous repartons
avec Jésus, c'est que nous vivons des choses ensemble, avec d'autres êtres
humains, pas dans l'abondance des belles paroles parfaites ou des exploits
surhumains, mais dans la fragilité reconnue de l'un et de l'autre, qui permet à
l'autre de me rendre service, que je lui rende service, que l'on soit attentif
l'un à l'autre, que je suis puisse être dans l'empathie de l'autre, et lui dans
l'empathie pour moi, que je le rassure par ma simple amitié indéféctible, comme
Jésus nous rassure en nous disant qu'il ne nous laissera jamais tomber. Alors,
ce qu'on partage, ce n'est pas l'abondance d'une pêche miraculeuse ou d'une
foule admirative mais la pauvreté simple de notre humanité.
Un partage qui nous fait marcher ensemble, suivre Jésus, pour prendre,
rencontrer en chemin des humains vivants, non pas des humains riches ou savants
ou bavards, mais vivants, donc fragile comme nous, près à partager le vivant,
et à rendre vivants d'autres humains.
N'ai pas peur, ce sont des humains vivants que maintenant tu prendras.