Dans l'immeuble du 127 rue Marcadet, à l'adresse de La Maison Verte, vit une petite dame aux lunettes noires que beaucoup connaissent : Françoise Demeure. Une octogénaire qui se veut « comme tout le monde », mais dont la vie a été et continue d'être un grand périple. Françoise me reçoit à l'heure du thé, en compagnie de Charles, jeune comédien lyonnais qu'elle héberge régulièrement. Elle chausse rapidement ses lunettes sombres, car ses yeux supportent mal la lumière. Elle accepte de répondre à mes questions, bien qu'elle craigne aussi la lumière des projecteurs. « Ce qui compte, c'est la qualité de la relation. Dans un présent tout simple, sans référence à un passé », explique-t-elle. Si la vie de Françoise avait été rectiligne, c'est au monastère bénédictin de Vanves que nous aurions dû nous rencontrer. A l'âge de 20 ans, pendant l'Occupation, elle est en effet entrée dans cette congrégation. « Officiellement, je fais toujours partie de l'ordre. J'ai des contacts très fraternels avec les religieuses, même si nous ne mettons pas en commun nos interrogations profondes. »

Plus de vingt ans au Vietnam

Après une période de formation, la jeune sœur est envoyée en 1954 au Vietnam, pour fonder un monastère dans la région montagneuse du Dak Lak. Le contact avec une population malayo-polynésienne animiste, les Rhadé (littéralement les « fils du maître du ciel »), conduit la jeune missionnaire à remettre en cause certaines catégories de pensée occidentales et « l'assurance » qu'elle a dans sa foi. Après douze années passées en communauté, la religieuse obtient d'être détachée, avec une autre sœur, dans les petits villages des hauts plateaux. « Nous voulions nous détacher de nos avoirs, de nos savoirs, de nos certitudes pour vivre au milieu des gens. » Pendant ce temps, la guerre du Vietnam s'intensifie et les deux bénédictines passeront de nombreuses nuits abritées dans des tranchées, en compagnie des villageois. Puis, en 1975, le gouvernement du Vietnam réunifié les expulse, au nom de la lutte contre la subversion étrangère. Françoise réintègre donc le monastère de Vanves. Après trois ans de vie en communauté, la religieuse part respirer et découvrir « les groupes qui sont autres ». Elle suit des cours à la fac de théologie protestante et fait la connaissance de La Maison Verte. Elle finit par rencontrer le pasteur Hédrich. « J'avais rendez-vous à 11 h. Je portais mon habit religieux, j'étais complètement décalée. J'avais une trouille incroyable. L'entretien devait durer une heure, il faisait nuit quand je suis partie. » Françoise participera, pendant deux ans, aux réunions du soir de La Maison verte, à l'écoute des exclus et du « peuple du 18e ».

Coordinatrice à la chapelle Saint-Bernard

En 1980, la religieuse s'installe rue Marcadet. Et bien sûr, elle travaille. « Nous avions été habituées à gagner notre vie au Vietnam. Il m'était difficile de retourner dans un système auquel chacun se donne pleinement, mais où on est aussi assisté. » Françoise fait des heures de ménage, du secrétariat au siège de la Mission populaire. Puis les circonstances la conduisent à la chapelle Saint-Bernard de la gare Montparnasse, « une halte pour qui veut venir sans être interrogé ni catalogué ». Pendant dix ans, elle sera coordinatrice dans ce lieu où « la porte était toujours ouverte ». Françoise est à la « retraite » depuis plus de vingt ans. Elle a recueilli des contes et mythes rhadé en collaboration avec une association.

Mémoire de la mission bénédictine

Elle écrit l'histoire de la mission bénédictine au Dak Lak. « J'y travaille tous les jours, je ne fais pratiquement que ça », dit-elle en riant, tandis que Charles lui rappelle que son thé refroidit. « Je ne sais pas faire deux choses à la fois », répond-elle. C'est peut-être vrai, mais quand Françoise fait une chose, elle la fait jusqu'au bout.

Grégoire Ader