On a rencontré dans le 18e : Françoise Demeure, une vie au milieu des autres
Par Editeur le lundi 1 février 2010, 15:24 - Visages de La Maison Verte... - Lien permanent
Elle a rangé son habit de religieuse il y a près de trente ans pour partir
« à la rencontre des bons et des méchants ». 
Dans l'immeuble du 127 rue Marcadet, à l'adresse de La Maison Verte,
vit une petite dame aux lunettes noires que beaucoup connaissent :
Françoise Demeure. Une octogénaire qui se veut « comme tout le
monde », mais dont la vie a été et continue d'être un grand périple.
Françoise me reçoit à l'heure du thé, en compagnie de Charles, jeune comédien
lyonnais qu'elle héberge régulièrement. Elle chausse rapidement ses lunettes
sombres, car ses yeux supportent mal la lumière. Elle accepte de répondre à mes
questions, bien qu'elle craigne aussi la lumière des projecteurs. « Ce qui
compte, c'est la qualité de la relation. Dans un présent tout simple, sans
référence à un passé », explique-t-elle. Si la vie de Françoise avait été
rectiligne, c'est au monastère bénédictin de Vanves que nous aurions dû nous
rencontrer. A l'âge de 20 ans, pendant l'Occupation, elle est en effet
entrée dans cette congrégation. « Officiellement, je fais toujours partie
de l'ordre. J'ai des contacts très fraternels avec les religieuses, même si
nous ne mettons pas en commun nos interrogations profondes. »
Plus de vingt ans au Vietnam
Après une période de formation, la jeune sœur est envoyée en 1954 au
Vietnam, pour fonder un monastère dans la région montagneuse du Dak Lak. Le
contact avec une population malayo-polynésienne animiste, les Rhadé
(littéralement les « fils du maître du ciel »), conduit la jeune
missionnaire à remettre en cause certaines catégories de pensée occidentales et
« l'assurance » qu'elle a dans sa foi. Après douze années passées en
communauté, la religieuse obtient d'être détachée, avec une autre sœur, dans
les petits villages des hauts plateaux. « Nous voulions nous détacher de
nos avoirs, de nos savoirs, de nos certitudes pour vivre au milieu des
gens. » Pendant ce temps, la guerre du Vietnam s'intensifie et les deux
bénédictines passeront de nombreuses nuits abritées dans des tranchées, en
compagnie des villageois. Puis, en 1975, le gouvernement du Vietnam réunifié
les expulse, au nom de la lutte contre la subversion étrangère. Françoise
réintègre donc le monastère de Vanves. Après trois ans de vie en communauté, la
religieuse part respirer et découvrir « les groupes qui sont
autres ». Elle suit des cours à la fac de théologie protestante et fait la
connaissance de La Maison Verte. Elle finit par rencontrer le pasteur Hédrich.
« J'avais rendez-vous à 11 h. Je portais mon habit religieux, j'étais
complètement décalée. J'avais une trouille incroyable. L'entretien devait durer
une heure, il faisait nuit quand je suis partie. » Françoise participera,
pendant deux ans, aux réunions du soir de La Maison verte, à l'écoute des
exclus et du « peuple du 18e ».
Coordinatrice à la chapelle Saint-Bernard
En 1980, la religieuse s'installe rue Marcadet. Et bien sûr, elle travaille.
« Nous avions été habituées à gagner notre vie au Vietnam. Il m'était
difficile de retourner dans un système auquel chacun se donne pleinement, mais
où on est aussi assisté. » Françoise fait des heures de ménage, du
secrétariat au siège de la Mission populaire. Puis les circonstances la
conduisent à la chapelle Saint-Bernard de la gare Montparnasse, « une
halte pour qui veut venir sans être interrogé ni catalogué ». Pendant
dix ans, elle sera coordinatrice dans ce lieu où « la porte était
toujours ouverte ». Françoise est à la « retraite » depuis plus
de vingt ans. Elle a recueilli des contes et mythes rhadé en collaboration avec
une association.
Mémoire de la mission bénédictine
Elle écrit l'histoire de la mission bénédictine au Dak Lak. « J'y
travaille tous les jours, je ne fais pratiquement que ça », dit-elle en
riant, tandis que Charles lui rappelle que son thé refroidit. « Je ne sais
pas faire deux choses à la fois », répond-elle. C'est peut-être vrai,
mais quand Françoise fait une chose, elle la fait jusqu'au bout.
Grégoire Ader