Tite 2,11-15

2.11 Car la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée.

2.12 Elle nous enseigne à renoncer à l'impiété et aux convoitises mondaines, et à vivre dans le présent selon la sagesse, la justice et la piété,

2.13 en attendant la bienheureuse espérance, et la manifestation de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus Christ,

2.14 qui s'est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, et de se faire un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les bonnes oeuvres.

2.15 Dis ces choses, exhorte, et reprends, avec une pleine autorité. Que personne ne te méprise.

"Ah, je voulais vous dire, votre galette des rois, elle était vraiment fantastique !". C'était la veille de la rédaction de ma prédication, à la boulangerie d'à côté, là à droite en sortant de la Maison Verte". Et la boulangère de se lancer dans des explications sur l'attention toute particulière que son mari de boulanger attachait à sa confection. On sentait de la fierté, de la volonté de faire de la belle oeuvre.

Cela faisait plusieurs jours que j'avais décidé de faire la tête aux galettes. Franchement, deux pâtes à tartes feuilletés et au milieu un mélange de pate d'amande et de beurre pour 15 à 35 euros, je trouvais que c'était du vol. Drôle de manière fêter le généreux geste des rois mages, d'amener, d'offrir, de faire don, à un bébé, de belles richesses. Drôle de manière de fêter l'épiphanie. Alors l'épiphanie allait-elle être sauvé par le boulanger du coin ?

La réponse se trouve peut-être dans ce texte que nous avons lu, cette toute petite épitre à Tite dont on entend parler si peu souvent. Pourquoi ? Parce qu'elle parle d'épiphanie. Non, effectivement, on n'y trouve aucune référence aux rois mages. Mais à deux reprises, dans le texte grec de l'épitre, le mot revient. Epéphané au début. Epiphaneiav ensuite. Le texte est rythmée par l'annonce de deux épiphanies. Le texte annoncerait-il clandestinement deux ventes géantes de gâteaux avec couronnes en carton à la clé ? Bien sûr que non. Epiphané, ça veut dire manifester. Avec la venue des rois mages est manifestée, rendue visible au monde entier la naissance de Jésus, la venue de Dieu dans la chair humaine.

C'est d'ailleurs cette première manifestation qu'annonce la lettre à Tite : "A été manifestée la grâce de Dieu sauveur pour tous les humains" dit le texte. Avec la naissance, la grâce de Dieu a été manifestée à tous les humains, au monde entier, par le biais des rois mages. C'est le début de l'histoire. Et quelle deuxième épiphanie est annoncée dans le texte ? Le texte dit que nous sommes "attendant la bienheureuse espérance et manifestation - épiphanéian - de la gloire du grand Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ". La seconde épiphanie, ce sera quand Jésus, mort, ressuscité et monté au ciel, reviendra, en gloire, pour renverser définitivement ce monde où dominent les puissances de mort, d'argent, d'égoïsme, de discrimination.

Ainsi, le temps est encadré selon le texte par deux épiphanies, deux moments où se manifestent l'amour d'abord puis la gloire de Dieu : Hier, la venue de Jésus, demain, son retour. La première, c'était donc il y a à peu près 2 000 ans. Mais la prochaine ? Celle du retour ? Et c'est bien le problème de ces chrétiens qui reçoivent cette lettre de Tite. Ceux qui ont vécu à l'époque de Jésus, pensait qu'il allait revenir immédiatement. Puis, les premiers témoins sont morts. Et la seconde génération, a pensé que ce serait de leur temps. Et cette seconde épiphanie, ce retour n'a pas eu lieu non-plus. Et c'est comme ça depuis 2 000 ans. Et nous sommes toujours dans cette attente du retour.

Comment on s'organise dans ce temps de l'attente ? Qu'est-ce qu'on fait en attendant ? Comment on s'organise ? Cette lettre à la communauté de Tite est comme la précédente dans la bible, celle à Timothée. On les appelle épitres pastorales parce que justement, celui qui les écrit, peut-être Paul, sans doute un de ses successeurs, donne des conseils sur la manière d'organiser la communauté dans le temps : quel partage des responsabilités, des pouvoirs, quel mode de vie, etc. Sacrée question : comment passe-t-on de l'enthousiasme de "Jésus revient tout de suite, le champagne est au frais" à "on ne sait pas quand il va arriver, essayons de continuer à vivre son message" ? Et ça nous intéresse, car aujourd'hui, on ne se réveille pas chaque matin en se disant : "jésus revient aujourd'hui". Comment vivre ce temps entre les deux épiphanies ? Le texte propose des pistes très actuelles.

La première, c'est le détachement. Le texte ne dit pas que vivre sans rien, c'est en soi bien ; il ne décrit pas un nouveau mode de vie ascétique plein de règle et de loi comme une nouvelle prison. Il nous appelle à "renoncer", ou plus fort, à nous "libérer". Il pointe qu'un certain nombre de choses nous maintiennent prisonnier : les gadgets et les possessions du monde, toutes les choses qui nous font envie mais qui vont ne nous donner qu'un plaisir bref, les fausses croyances, le fait de se comporter avec les autres de manière injuste, sans respecter aucune des règles du respect de l'autre et du vivre ensemble.

Voilà pour la partie négative : de quoi se séparer.

Mais en positif ?
C'est très court, mais je crois, très fort.

La deuxième piste, c'est de vivre l'instant présent. Alors que cette communauté est dans le souvenir de l'épiphanie de la naissance de Jésus, et dans l'attente de l'épiphanie de son retour, tiraillé entre deux temps, l'épître dit d'accorder de l'importance au présent. Ce n'est pas un temps seulement d'attente, où il n'y aurait rien à faire. Ce temps compte d'une manière particulière. Pour reprendre la distinction du philosophe Giogio Agamben, dans ce temps qui reste avant la deuxième épiphanie, ce n'est pas la fin des temps qui comptent seulement, et qu'on se contenterait d'attendre bêtement. Ce n'est pas la fin des temps qui compte, c'est le temps de la fin. Ce temps qui nous sépare de la fin, et qui a été inauguré par la première épiphanie, il est d'une qualité spéciale. Dans ce temps de la fin, déjà des choses de la fin des temps - où il n'y aura plus de misère et de pleur, plus de violences et de dominations - peuvent s'anticiper, se préparer. A nous de les provoquer, de les tenter, de les expérimenter. Et c'est à nous de le faire, à nous chrétien d'être moteur dans cette aventure, car nous sommes un "peuple choisi" pour cela nous dit le texte, "zélé" à le faire rajoute-t-il.

Et plus concrètement ?
Le texte nous parle d'agir avec sagesse, et avec justice. On peut imaginer ce que cela veut dire. Il dit aussi que nous sommes invités à faire de "belles oeuvres". Ce terme est un terme qui parait désuet. Mais dans le vocabulaire grec de l'époque, il a un sens précis, qui a été reprise par des philosophes contemporains comme Hanna Arendt, Paul Ricoeur ou plus récemment Guillaume Leblanc.

En grec l'oeuvre s'oppose au travail. Le travail dans la conception de l'époque, c'est ce qui est lié à la reproduction de la vie biologique : produire ce qu'il faut pour que le corps puisse reproduire sa force de travail pour produire ce qu'il faut pour gagner de l'argent et acheter de quoi reproduire sa force de travail etc. : Le cercle infini du temps mais qui ne laisse aucun surplus, aucune créativité.

L'oeuvre au contraire, c'est ce qui est produit par les humains et qui durent plus longtemps que le cycle biologique, et peut durer indépendemment d'eux. Quand Le Corbusier est mort, ses bâtiments sont restés debout.
Après un concert qu'il a organisé, Adrien peut boire un café et ne plus s'occuper des concerts, les spectateurs du concerts ont encore le souvenir des notes de musique. Quand un bénévole de La Maison Verte aide une personne, il lui laisse une trace qui lui permet d'aller vers plus de justice pour lui-même, pour un monde plus beau car plus juste. En partageant ce moment de culte, nous soutenons, nous faisons vivre dans le temps, depuis 1873 jusqu'à maintenant, un lieu qui est une oeuvre qui nous dépasse, qui est La Maison Verte et la Mission populaire.
En faisant tout cela, dans notre temps, dans ce temps de la fin, en produisant ces oeuvres, mêmes petites, à notre échelle nous anticipons, nous expérimentons, des choses de la fin des temps où il n'y aura plus de misère et de pleur, plus de violences et de dominations, et il y a plus de partage et de beauté.

Je crois que le boulanger du coin, celui du début fait la même chose. Il ne se contente pas de fabriquer un produit alimentaire pour reproduire notre force de travail, de nous donner des calories pour que nous puissions aller à l'usine produire des voitures ou des scoubidous. Il ne se contente pas de vendre cher une pâtisserie pour s'acheter le dernier 4*4 de Toyota. Il produit à sa façon une oeuvre, quelque chose dans lequel il met sa créativité, avec l'envie qu'on se souvienne de ce qu'on a mangé, du plaisir que ça nous a laissé, que cela laisse trace au-delà du temps biologique du repas. Et en les vendant à un prix honnête, sans voler son client il est dans la justice. Notre boulanger produit sa galette, sa belle oeuvre, pour l'épiphanie.
Comme lui, nous sommes invités, à faire des belles oeuvres, qui seront autant de petites épiphanies, autant de manière de façons de manifester que Jésus est venu, qu'il reviendra, que le temps de la justice a commencé.
Dans ce temps de la fin, protégé, encadré, soutenus par ces deux colonnes que sont les épiphanies du début, celle de Jésus qui est venue, et l'épiphanie de la fin, de Jésus qui reviendra, nous sommes invités à continuer à produire à notre tour des petites épiphanies, des petits manifestations de Dieu, pour nos frères, pour nos soeurs, pour la création, pour Dieu.