Luc 1,39-45 : A qui demander confirmation ?
Par Editeur le dimanche 20 décembre 2009, 15:09 - Prédications - Lien permanent
Prédication du dimanche 20 décembre 2009.
Luc 1,39-45 1.39 Dans ce même temps, Marie se leva, et s'en alla en hâte
vers les montagnes, dans une ville de Juda.
1.40 Elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth.
1.41 Dès qu'Élisabeth entendit la salutation de Marie, son enfant
tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint Esprit.
1.42 Elle s'écria d'une voix forte: Tu es bénie entre les femmes, et le
fruit de ton sein est béni.
1.43 Comment m'est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne auprès de
moi ?
1.44 Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille,
l'enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein.
1.45 Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de
la part du Seigneur auront leur accomplissement.
Marie vient de vivre quelque chose d'incroyable. Un ange est venu la voir.
Elle qui n'a pas connu d'homme, il lui a été annoncé qu'elle allait avoir un
enfant. Et qu'en plus cet enfant sera appelé fils du Très Haut, recevra le
Trône de David. Cet enfant sera saint.
En voilà une nouvelle extraordinaire. On peut comprendre qu'elle ait du mal à
le croire. Mais comment faire pour croire une chose pareille ? Que faire
quand on vous a annoncé une chose pareille ?
Où, auprès de qui, allons-nous confirmer les choses extraordinaires, les
messages que nous envoie Dieu et dont nous ne savons pas trop quoi faire ?
Parce que ce n'est pas le genre de message qu'on peut facilement accepter. Si
on voit un ange, on peut se demander si on n'a pas rêvé. Si on a rêvé, on n'est
pas très sûr de l'interprétation. Si on nous annonce un destin exceptionnel, on
peut se dire comme Marie et comme la plupart des prophètes, qu'on veut bien
obeir, mais qu'on a du mal à s'en croire capable.
Alors aujourd'hui, où, auprès de qui, allons-nous confirmer les choses
extraordinaires ?
La méthode habituelle est celle du grand prêtre.
Dans sa version ancienne, c'est ce qu'on fait pour les miracles. Un miracle a
Lourdes n'a droit à cet intitulé que s'il est validé comme tel après être passé
par une commission spécialisée sur les miracles. Elle est validée par les
grands prêtres de l'église.
Dans sa version moderne, la méthode grand prêtre passe par les psychiatres, les
médecins ou les coachs. On demande au médecin si c'est bien normal ces voix
qu'on a entendu. On demande au coach, si cette proposition faite par Dieu de
devenir prophète, c'est pour nous une évolution de carrière souhaitable au
regard de ce qu'on a fait jusque-là.
Dans tous les cas, l'interpellation directe de la part de Dieu ne suffit
pas : il nous faut une confirmation par les humains. Et d'ailleurs, c'est
ce que fait Marie. Immédiatement après avoir reçu l'annonce de l'ange, elle a
besoin d'aller en parler, et de trouver confirmation auprès d'autres humains.
Qui va-t-elle voir ? Va-t-elle voir un grand prêtre, un médecin
psychiatre, un coach ?
Elle va voir Elisabeth. Et c'est Elisabeth qui va lui redire, lui confirmer le
message de Dieu. C'est Elisabeth qui va lui confirmer qu'elle est la mère du
Seigneur.
Remarquez que ce n'est pas le mari d'Elisabeth qui lui confirme. Pourtant, il
est prêtre. Certes pas un grand prêtre, mais dans la famille, il est quand même
plus haut socialement que sa femme.
Mais, non, ce n'est pas à lui que Marie demande son avis. Remarquez, que ce
n'est pas exactement Elisabeth non plus qui est celle qui confirme. C'est le
bébé qu'elle a dans le ventre qui trésaille à l'arrivé de Marie. Cela déclenche
qu'Elisabeth est remplie d'esprit saint, et qu'elle confirme l'annonce faite à
Marie.
Qu'elle l'a bénie deux fois et lui donne le titre de Mère de notre
Seigneur.
Ce n'est donc pas auprès d'un grand prêtre, d'un puissant, d'un spécialiste,
d'une commission de rabbins spécialisé dans la vérification des miracles que
Marie va être confirmée du message de Dieu, de la chose extraordinaire qui va
lui arriver, de la mission incroyable qui lui est confié. C'est auprès de la
maison de Zacharie, et par le plus petit de la maison, tellement petit qu'il
n'est pas encore né qu'elle va être confirmée. Ce n'est pas un savoir de
puissant. C'est le savoir des subalternes sur les choses profondes, sur les
messages du Seigneur. Dieu passe par des petits pour confirmer sa parole, ses
annonces.
Le « tout-grand » qu'est Dieu met en avant le savoir des subalternes,
leur donne le savoir pour confirmer les grandes choses. C'est par le plus
petit. Et ce n'est pas par des grands discours.
Certes, Elisabeth fait un grand discours. Et dans tout ce début de l'évangile
de Luc, on a l'impression d'assister à une comédie musicale où les chansons
succèdent aux chansons :
L'ange qui annonce à Zacharie la naissance du baptiste,
L'ange qui annonce à Marie la naissance de Jésus,
Elisabeth qui répond à Marie,
Marie qui chante ensuite ce qu'on appelle son magnificat...
Il n'est pas dit dans le texte qu'ils chantent, mais ce n'est pas un hasard si
on a fait des chants de ces textes : ce début de l'évangile de Luc donne
vraiment cette impression.
Et ça traduit sans doute quelque chose : c'est la place du corps, et c'est
pour cela que je disais que les petits ne répondaient pas par des grands
discours. Le chant, c'est d'abord tout le corps qui répond.
Et ce qui déclanche la réponse d'Elisabeth, c'est que le bébé trésaille dans
son ventre quand Marie lui dit bonjour.
Et ce détail du trésaillement est répété deux fois dans le texte. Il y a un
savoir par corps. Leur corps leur dit et dit quelque chose. Il y a un savoir de
subalterne, et un savoir par corps.
D'ailleurs, ces petits qui expriment par leur corps quelque chose d'un destin,
d'un message profond, d'une vérité de Dieu, c'est quelque chose qu'on croisait
à l'époque. C'est déjà au moment où ils sortent du ventre que Jacob et Esaü se
battent pour la première place.
Dans toute l'antiquité, on pensait que les nouveaux nés opéraient des
prédictions par des signes miraculeux. Ainsi si un nouveau né souriait avant le
quatrième mois, c'était un signe de bonheur.
Marie ne cherche et ne trouve donc pas la confirmation du message de Dieu, de
sa vocation extraordinaire par la confirmation des puissants avec leur savoir
né de leurs études ou de leur position institutionnelle ou de pouvoir qui leur
fait faire des discours. Elle la reçoit de petits, de tout petits par encore
né, de corps qui réagissent, le bébé qui bouge, la mère qui ressent : un
savoir par corps.
Dans le protestantisme, n'est-ce pas comme cela que l'on entend la
vocation ? Dans le cas des pasteurs, on dit par exemple qu'il y a la
vocation interne et la vocation externe.
La vocation interne c'est la personne qui se dit : je me verrai bien
pasteur, je crois que je reçois un appel de Dieu.
La vocation externe, ce sont les autres qui disent : on te verrait bien
pasteur. Les autres, à un moment où un autre, c'est une commission de l'église,
et elle le fait passer par des critères objectivés.
Mais au départ, en tout cas comme je l'ai vécu, c'est l'entourage immédiat,
dans la paroisse, les autres paroissiens qui le disent.
Et cela peut passer par des arguments rationnels : on sent qu'il est
attentif, qu'il est patient, qu'il est pédagogue etc. Mais cela se ressent
beaucoup, c'est beaucoup une impression. C'est d'abord un savoir de la base de
l'église, et un savoir par corps, par ressenti.
Ces savoirs par corps, de subalternes, ne tentent-ils pas aussi à se faire
une place dans la société ?
C'est bien sûr le savoir des malades, par exemple des malades du Sida, qui dans
les années 80 ont dit : nous vivons la maladie, nos corps nous font vivre
certaines choses, vous les médecins, les laboratoires pharmaceutiques, vous
devez les prendre en compte, même si nous ne sommes que des subalternes, même
si nous n'avons pas vos savoirs scientifiques.
N'est-ce pas ce qui se joue aussi dans les luttes actuelles de
l'immigration ? Des parents de base, des enseignats de base, des
subalternes, ont dit : ces personnes, ce ne sont pas des numéros, des
étrangers, ce sont des gens que nous connaissons, avec lesquels nous jouons,
nous apprenons, ce sont nos élèves, nos copains de classe, ils sont un peu de
nous-mêmes.
On a vu aussi différents mouvements qui mettaient en jeu les corps : les
stagiaires précaires ou les prostituées qui manifestaient en portant des
masques blancs, qui permettaient de protéger leur anonymat dans les
manifestations, mais qui disaient aussi que c'était tout leur corps qui
souffraient par le manque de reconnaissance dans leur activité.
Les stagiaires parce qu'ils étaient comme de la chair à canon dans les
entreprises, les prostituées, parce que leur outil de travail est leur corps et
c'est leur corps aussi qui subie le sida, les maladies, les violences, le
froid, conséquence de la marginalité dans laquelle les relègue la loi.
En étant moins polémique, est-ce que nos corps, nos mal de dos, nos fatigues,
ne nous disent pas souvent des choses sur nos mauvaises conditions de travail,
sur nos relations difficile dans le travail et la famille, des choses profondes
sur le moment de notre vie dans lequel nous sommes ?
Un savoir par corps qui est aussi notre savoir de subalterne sur nos vies, sur
le mauvais fonctionnement de la machine économique, des relations entre les
personnes, sur la façon de vivre en société, sur les différents âges de la vie,
sur la place des plus âgés dans notre communauté ?
Nous aurions tort de négliger cela. Elisabeth sait recevoir l'esprit saint qui
la rejoint quand le bébé dans son corps trésaille. Elle sait entendre que son
corps transmet là un message du Seigneur qui invite à la tendresse, à
l'attention au plus petit, à la solidarité avec les faibles, petits et faibles
par lesquels passe le message d'amour, de sollicitude pour le prochain. Savoirs
par corp, savoir de subalterne qui ouvre et confirme les choses fortes et
profondes que tente de nous faire comprendre le Seigneur. Ecouter nos corps,
écouter les plus petits, c'est ouvrir nos oreilles au Seigneur.