Luc 1,39-45 1.39 Dans ce même temps, Marie se leva, et s'en alla en hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda.

1.40 Elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Élisabeth.

1.41 Dès qu'Élisabeth entendit la salutation de Marie, son enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint Esprit.

1.42 Elle s'écria d'une voix forte: Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni.

1.43 Comment m'est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne auprès de moi ?

1.44 Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille, l'enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein.

1.45 Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement.

Marie vient de vivre quelque chose d'incroyable. Un ange est venu la voir. Elle qui n'a pas connu d'homme, il lui a été annoncé qu'elle allait avoir un enfant. Et qu'en plus cet enfant sera appelé fils du Très Haut, recevra le Trône de David. Cet enfant sera saint.

En voilà une nouvelle extraordinaire. On peut comprendre qu'elle ait du mal à le croire. Mais comment faire pour croire une chose pareille ? Que faire quand on vous a annoncé une chose pareille ?
Où, auprès de qui, allons-nous confirmer les choses extraordinaires, les messages que nous envoie Dieu et dont nous ne savons pas trop quoi faire ? Parce que ce n'est pas le genre de message qu'on peut facilement accepter. Si on voit un ange, on peut se demander si on n'a pas rêvé. Si on a rêvé, on n'est pas très sûr de l'interprétation. Si on nous annonce un destin exceptionnel, on peut se dire comme Marie et comme la plupart des prophètes, qu'on veut bien obeir, mais qu'on a du mal à s'en croire capable.

Alors aujourd'hui, où, auprès de qui, allons-nous confirmer les choses extraordinaires ?

La méthode habituelle est celle du grand prêtre.
Dans sa version ancienne, c'est ce qu'on fait pour les miracles. Un miracle a Lourdes n'a droit à cet intitulé que s'il est validé comme tel après être passé par une commission spécialisée sur les miracles. Elle est validée par les grands prêtres de l'église.
Dans sa version moderne, la méthode grand prêtre passe par les psychiatres, les médecins ou les coachs. On demande au médecin si c'est bien normal ces voix qu'on a entendu. On demande au coach, si cette proposition faite par Dieu de devenir prophète, c'est pour nous une évolution de carrière souhaitable au regard de ce qu'on a fait jusque-là.

Dans tous les cas, l'interpellation directe de la part de Dieu ne suffit pas : il nous faut une confirmation par les humains. Et d'ailleurs, c'est ce que fait Marie. Immédiatement après avoir reçu l'annonce de l'ange, elle a besoin d'aller en parler, et de trouver confirmation auprès d'autres humains. Qui va-t-elle voir ? Va-t-elle voir un grand prêtre, un médecin psychiatre, un coach ?
Elle va voir Elisabeth. Et c'est Elisabeth qui va lui redire, lui confirmer le message de Dieu. C'est Elisabeth qui va lui confirmer qu'elle est la mère du Seigneur.
Remarquez que ce n'est pas le mari d'Elisabeth qui lui confirme. Pourtant, il est prêtre. Certes pas un grand prêtre, mais dans la famille, il est quand même plus haut socialement que sa femme.
Mais, non, ce n'est pas à lui que Marie demande son avis. Remarquez, que ce n'est pas exactement Elisabeth non plus qui est celle qui confirme. C'est le bébé qu'elle a dans le ventre qui trésaille à l'arrivé de Marie. Cela déclenche qu'Elisabeth est remplie d'esprit saint, et qu'elle confirme l'annonce faite à Marie.
Qu'elle l'a bénie deux fois et lui donne le titre de Mère de notre Seigneur.

Ce n'est donc pas auprès d'un grand prêtre, d'un puissant, d'un spécialiste, d'une commission de rabbins spécialisé dans la vérification des miracles que Marie va être confirmée du message de Dieu, de la chose extraordinaire qui va lui arriver, de la mission incroyable qui lui est confié. C'est auprès de la maison de Zacharie, et par le plus petit de la maison, tellement petit qu'il n'est pas encore né qu'elle va être confirmée. Ce n'est pas un savoir de puissant. C'est le savoir des subalternes sur les choses profondes, sur les messages du Seigneur. Dieu passe par des petits pour confirmer sa parole, ses annonces.
Le « tout-grand » qu'est Dieu met en avant le savoir des subalternes, leur donne le savoir pour confirmer les grandes choses. C'est par le plus petit. Et ce n'est pas par des grands discours.

Certes, Elisabeth fait un grand discours. Et dans tout ce début de l'évangile de Luc, on a l'impression d'assister à une comédie musicale où les chansons succèdent aux chansons :
L'ange qui annonce à Zacharie la naissance du baptiste,
L'ange qui annonce à Marie la naissance de Jésus,
Elisabeth qui répond à Marie,
Marie qui chante ensuite ce qu'on appelle son magnificat...
Il n'est pas dit dans le texte qu'ils chantent, mais ce n'est pas un hasard si on a fait des chants de ces textes : ce début de l'évangile de Luc donne vraiment cette impression.
Et ça traduit sans doute quelque chose : c'est la place du corps, et c'est pour cela que je disais que les petits ne répondaient pas par des grands discours. Le chant, c'est d'abord tout le corps qui répond.
Et ce qui déclanche la réponse d'Elisabeth, c'est que le bébé trésaille dans son ventre quand Marie lui dit bonjour.
Et ce détail du trésaillement est répété deux fois dans le texte. Il y a un savoir par corps. Leur corps leur dit et dit quelque chose. Il y a un savoir de subalterne, et un savoir par corps.

D'ailleurs, ces petits qui expriment par leur corps quelque chose d'un destin, d'un message profond, d'une vérité de Dieu, c'est quelque chose qu'on croisait à l'époque. C'est déjà au moment où ils sortent du ventre que Jacob et Esaü se battent pour la première place.
Dans toute l'antiquité, on pensait que les nouveaux nés opéraient des prédictions par des signes miraculeux. Ainsi si un nouveau né souriait avant le quatrième mois, c'était un signe de bonheur.

Marie ne cherche et ne trouve donc pas la confirmation du message de Dieu, de sa vocation extraordinaire par la confirmation des puissants avec leur savoir né de leurs études ou de leur position institutionnelle ou de pouvoir qui leur fait faire des discours. Elle la reçoit de petits, de tout petits par encore né, de corps qui réagissent, le bébé qui bouge, la mère qui ressent : un savoir par corps.

Dans le protestantisme, n'est-ce pas comme cela que l'on entend la vocation ? Dans le cas des pasteurs, on dit par exemple qu'il y a la vocation interne et la vocation externe.
La vocation interne c'est la personne qui se dit : je me verrai bien pasteur, je crois que je reçois un appel de Dieu.
La vocation externe, ce sont les autres qui disent : on te verrait bien pasteur. Les autres, à un moment où un autre, c'est une commission de l'église, et elle le fait passer par des critères objectivés.
Mais au départ, en tout cas comme je l'ai vécu, c'est l'entourage immédiat, dans la paroisse, les autres paroissiens qui le disent.
Et cela peut passer par des arguments rationnels : on sent qu'il est attentif, qu'il est patient, qu'il est pédagogue etc. Mais cela se ressent beaucoup, c'est beaucoup une impression. C'est d'abord un savoir de la base de l'église, et un savoir par corps, par ressenti.

Ces savoirs par corps, de subalternes, ne tentent-ils pas aussi à se faire une place dans la société ?
C'est bien sûr le savoir des malades, par exemple des malades du Sida, qui dans les années 80 ont dit : nous vivons la maladie, nos corps nous font vivre certaines choses, vous les médecins, les laboratoires pharmaceutiques, vous devez les prendre en compte, même si nous ne sommes que des subalternes, même si nous n'avons pas vos savoirs scientifiques.
N'est-ce pas ce qui se joue aussi dans les luttes actuelles de l'immigration ? Des parents de base, des enseignats de base, des subalternes, ont dit : ces personnes, ce ne sont pas des numéros, des étrangers, ce sont des gens que nous connaissons, avec lesquels nous jouons, nous apprenons, ce sont nos élèves, nos copains de classe, ils sont un peu de nous-mêmes.
On a vu aussi différents mouvements qui mettaient en jeu les corps : les stagiaires précaires ou les prostituées qui manifestaient en portant des masques blancs, qui permettaient de protéger leur anonymat dans les manifestations, mais qui disaient aussi que c'était tout leur corps qui souffraient par le manque de reconnaissance dans leur activité.
Les stagiaires parce qu'ils étaient comme de la chair à canon dans les entreprises, les prostituées, parce que leur outil de travail est leur corps et c'est leur corps aussi qui subie le sida, les maladies, les violences, le froid, conséquence de la marginalité dans laquelle les relègue la loi.

En étant moins polémique, est-ce que nos corps, nos mal de dos, nos fatigues, ne nous disent pas souvent des choses sur nos mauvaises conditions de travail, sur nos relations difficile dans le travail et la famille, des choses profondes sur le moment de notre vie dans lequel nous sommes ?
Un savoir par corps qui est aussi notre savoir de subalterne sur nos vies, sur le mauvais fonctionnement de la machine économique, des relations entre les personnes, sur la façon de vivre en société, sur les différents âges de la vie, sur la place des plus âgés dans notre communauté ?

Nous aurions tort de négliger cela. Elisabeth sait recevoir l'esprit saint qui la rejoint quand le bébé dans son corps trésaille. Elle sait entendre que son corps transmet là un message du Seigneur qui invite à la tendresse, à l'attention au plus petit, à la solidarité avec les faibles, petits et faibles par lesquels passe le message d'amour, de sollicitude pour le prochain. Savoirs par corp, savoir de subalterne qui ouvre et confirme les choses fortes et profondes que tente de nous faire comprendre le Seigneur. Ecouter nos corps, écouter les plus petits, c'est ouvrir nos oreilles au Seigneur.