Luc 3,10-15

3. 10 La foule l'interrogeait, disant: Que devons-nous donc faire?

3.11 Il leur répondit: Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n'en a point, et que celui qui a de quoi manger agisse de même.

3.12 Il vint aussi des publicains pour être baptisés, et ils lui dirent: Maître, que devons-nous faire?

3.13 Il leur répondit: N'exigez rien au delà de ce qui vous a été ordonné.

3.14 Des soldats aussi lui demandèrent: Et nous, que devons-nous faire? Il leur répondit: Ne commettez ni extorsion ni fraude envers personne, et contentez-vous de votre solde.

3.15 Comme le peuple était dans l'attente, et que tous se demandaient en eux-même si Jean n'était pas le Christ.

Noël, c'est la naissance d'un enfant. Quoi de plus inoffensif qu'un bébé ? A la limite, quoi de plus niais, gnan gnan. D'ailleurs n'est-ce pas pour cela que Noël a pu être aussi facilement récupéré par le commerce ? Par la publicité ?

Pourtant, le message du Baptiste nous rappelle, que celui qui est arrivé le jour de Noël, il n'est certainement pas porteur d'un message tiède.
Pour tous, il dit de donner le superflus, de partager avec celui qui n'a rien. Pas seulement de donner aux gens qu'on aime. Mais de donner à ceux qu'on ne connaît pas et qui ont besoin. On pourrait sans doute développer à partir de cela une critique du superflus qu'on garde pour soi. Une critique de la sur-consommation à la période de Noël.

Je voudrais insister sur autre chose dans ce texte. Il y a dans ce texte un quoi : que devons-nous faire, quoi faire ? Et puis, il y a un qui.

A qui s'adresse Jean Le baptiste ? Au début, il s'adresse à la foule. Et puis viennent le voir pour le baptême : des soldats, des collecteurs d'impôts. Il ne les rejette pas, il les accueille. Il ya les collecteurs d'impôts. Et puis, Les soldats : ce sont peut-être des juifs qui sont membre de la garde d'Hérode, qui va faire tuer Le baptiste, ou bien des mercenaires qui travaillent pour le romains. Autant dire qu'ils ne sont pas aimés des juifs. Ils sont certes puissants et riches mais pas aimés. A toute la foule, Le Baptiste dit en fait deux choses différentes à faire :
- partager, ses habits, sa nourriture,
- et il dit d'accueillir de faire une place aux collecteurs d'impôts et aux soldats.

C'est sans doute cette deuxième demande qui est la plus radicale des deux. Celle de partager, celle de se contenter du strict nécessaire, elle est forte, surtout pour nous en cette période de Noël, mais elle n'est pas nouvelle : c'est la générosité, la vie vertueuse, telle qu'on l'entend dans le monde juif, et sans doute plus largement dans le monde méditerranéen.
Mais accueillir des collabos des romains dans la communauté que représente le baptême, faire cet accueil dans la société juive qui accorde tant d'importance au pur et à l'impur, qui exècre tellement la domination romaine, c'est le plus fort.
Ce commandement d'accueil, il signifie mettre fin à ce qui sépare. A ce qui sépare des humains entre eux. A ce qui sépare des enfants de Dieu entre eux.

Et que demande-t-il aux soldats et aux collecteurs d'impôts ? Il ne leur demande pas de cesser d'être soldat ou collecteur d'impôt. Comme il n'est jamais très clair si Jésus demande ou non aux prostitués de cesser leur activité.
Il dit aux soldats : ne prenez d'argent à personne par la force ou la tromperie, contentez-vous de votre solde. Il aux collecteurs d'impôts : ne profitez pas de votre position pour faire payer plus que ce qui vous est du. Un racket qui assurait aux collecteurs d'impôts leurs confortables revenus.
Il s'agit encore de se contenter du strict nécessaire, de sa solde, de son salaire. Et puis il s'agit peut-être aussi d'autre chose. Quand les soldats et les collecteurs d'impôt usent de leur pouvoir pour extorquer de l'argent aux personnes, c'est aussi cela qui les sépare des autres. Parce qu'on ne les aime pas parce qu'ils nous volent. Mais aussi, on les craint, on a peur d'eux, on se tient à distance d'eux. Là encore, en demandant aux soldats et aux collecteurs d'impôt de cesser d'abuser de leur pouvoir, c'est leur proposer de mettre fin à quelque chose qui sépare. Qui sépare des humains entre eux. Qui sépare des enfants de Dieu entre eux. Ne plus voler ses frères pour ne plus être séparé d'eux.

Je voudrais proposer deux conséquences à cette lecture du texte :

La première conséquence, c'est que cela fait relire les instructions du début à la foule. Donner la chemise qu'on a en double, partager ce qu'on a à manger. C'est pour soi, se contenter du superflus, c'est pour l'autre qui en a besoin, l'aider à sortir de sa situation difficile. Mais c'est aussi une action pour mettre fin à ce qui sépare. Ma richesse et la pauvreté de l'autre nous séparent.
Elles nous mettent dans deux mondes différents. Elle créent une gêne qui nous sépare. Combattre les inégalités, c'est contribuer à réduire ce qui sépare les humains entre eux. Ce qui sépare des enfants de Dieu entre eux.

La deuxième conséquence, c'est que cela créé une nouvelle communauté. Le principe de fonctionnement du judaïsme à l'époque de Jésus, mais surtout l'idéologie qu'on trouve dans le Deutéronome, le Lévitique, le livre de Josué, ceux de Samuel ou des Rois, c'est une insistance forte sur le pur et l'impur. Les juifs et les païens. Ceux qui adorent Yahvé et ceux qui adorent les idoles.
Et on pourrait croire que ce que lance Jean Le Baptiste avec sa morale exigeante de pauvreté, ce serait une nouvelle façon de concevoir le pur et l'impur. Elle ne serait plus basée sur la pureté traditionnelle mais sur le fait d'être des ascètes qui donnent tout leur bien, où l'impur ce serait la richesse, l'argent.

Mais la donne est changée, si on montre que ce qui compte pour le Baptiste, si ce qu'il y a derrière son appel à la pauvreté, c'est un appel d'abord à ne pas avoir de comportements qui coupent le lien, qui entretiennent les séparations. La communauté du Baptiste, ce n'est pas alors une communauté de pure au sens ancien, mais un corps mélangé, mixte, dans laquelle il y a des scribes, des honnêtes commerçants et artisans, des bons juifs pratiquants mais aussi des soldats et des collecteurs d'impôts. Et Jésus y rajoutera en plus les prostitués. Bien sûr, cet appel peut avoir du sens pour nos églises, pour notre façon de concevoir notre société, notre "identité nationale". Mais aussi notre repas de Noël, et de manière générale nos repas de famille.
Il y a des repas où l'on ne reçoit que les copains, que les gens qu'on aime. Et puis les repas de famille, où il y a aussi le tonton qui fait des grosses blagues pas drôle, peut-être le père ou le beau-père qui a du mal à retenir ses remarques racistes, la tante qui passe son temps à pleurer. Mais cette famille, c'est aussi notre communauté, notre corps mélangé, mixte, dans lequel il y a nos scribes, nos honnêtes commerçants et artisans, nos bons juifs pratiquants mais aussi nos soldats et nos collecteurs d'impôts. Et nos prostitués que Jésus nous a rajouté.

Ce qui compose alors la communauté de ce repas de Noël, ce n'est pas qu'on a les mêmes opinions, ce n'est pas qu'on considère les autres comme des purs ou des vertueux. C'est plus basiquement, que même si on ne s'apprécie pas toujours, que même si on n'est pas d'accord, et bien on a envie - ou au moins on accepte - de passer ce Noël avec l'autre. On accepte que tout ce qui nous sépare, ne nous sépare pas. On accepte que ce qui sépare des humains entre eux, ce qui sépare des enfants de Dieu entre eux, que cela ne nous sépare pas.

Ainsi la règle pour rentrer dans la communauté, la famille, notre église, ce n'est plus d'appartenir à la bonne origine ethnique, ce n'est pas d'être d'accord avec des valeurs, un mode de vie de pauvreté ou de richesse. Ce n'est pas une couleur de peau, un niveau social ou une orientation sexuelle.
C'est une règle beaucoup plus simple : Est-ce que vous être prêt à accueillir l'autre qui est d'accord pour vous accueillir même si beaucoup de choses vous séparent ?
Cette règle, on pourrait trouver la trop simple parce qu'on l'applique souvent dans les familles.
Mais est-ce qu'elle ne changerait pas énormément de choses dans la vie de notre société ou de nos églises si on l'appliquait.
Est-ce que vous être prêt à accueillir l'autre qui est d'accord pour vous accueillir même si beaucoup de choses vous séparent ?
Ce texte nous invite donc à un quoi - quoi faire - mais qui insiste sur un qui - l'autre à accueillir et qui lui-même m'accueille. Et cela au moment où nous nous apprêtons à accueillir celui qui nous a invité à accueillir tous les autres : Jésus de Nazareth. Au centre il y a un quoi, qui pointe vers un qui : Jésus de Nazareth.