Luc 3,1-6 : Tous un peu terrassiers...
Par Editeur le dimanche 6 décembre 2009, 18:00 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 6 décembre 2009
Luc 3
3.1 La quinzième année du règne de Tibère César, -lorsque Ponce Pilate était
gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, son frère Philippe
tétrarque de l'Iturée et du territoire de la Trachonite, Lysanias tétrarque de
l'Abilène,
3.2 et du temps des souverains sacrificateurs Anne et Caïphe, -la parole de
Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert.
3.3 Et il alla dans tout le pays des environs de Jourdain, prêchant le baptême
de repentance, pour la rémission des péchés,
3.4 selon ce qui est écrit dans le livre des paroles d'Ésaïe, le prophète:
C'est la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur,
Aplanissez ses sentiers.
3.5 Toute vallée sera comblée, Toute montagne et toute colline seront
abaissées; Ce qui est tortueux sera redressé, Et les chemins raboteux seront
aplanis.
3.6 Et toute chair verra le salut de Dieu.
Ce texte commence très fort.
Luc nous dit que ça se passe La quinzième année du règne de Tibère César,
-lorsque Ponce Pilate était gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la
Galilée, son frère Philippe tétrarque de l'Iturée et du territoire de la
Trachonite, Lysanias tétrarque de l'Abilène, et du temps des souverains
sacrificateurs Anne et Caïphe.
Mais quelle précision ébouriffante ! Est-ce que ça c'est vraiment passé
à ce moment là ? Peut-être. Mais comme on l'a dit la semaine dernière, à
l'époque, ceux qui écrivent des textes historiques n'ont pas le même soucis que
les journalistes d'aujourd'hui : leur problème n'est pas que ce qui est
décrit se soit précisément passé, que ce qui a été dit ait vraiment été
dit.
Les précisions qu'ils donnent, c'est pour faire comprendre au lecteur le sens
profond de ce qu'il a sous les yeux, le sens profond des événements dont on
parle. Par exemple, si on dit que tel dirigeant romain était petit, ce n'est
pas parce que sa taille est importante, mais pour dire qu'il n'était pas
généreux du tout, qu'il n'a pas de vision.
Alors pourquoi Luc nous donne toutes ces précisions temporelles ?
D'abord parce que dès le début de son évangile, il veut dire à ses lecteurs que
ce qu'il écrit, c'est vrai. A l'époque, il y a plusieurs évangiles, plein
d'histoires de Jésus qui ont été écrite, la Bible n'en a retenu que quatre,
mais il y a en avait beaucoup plus sur le marché. Et Luc veut dire : la
mienne, c'est du sérieux.
Ensuite il veut dire autre chose, et c'est cela qui nous intéresse
aujourd'hui.
La naissance de Jésus, ce n'est pas un petit événement dans un quoi perdu de
l'empire. Avez-vous remarqué ce qui se passe dans ce début ? On part de la
date du règne de Tibère Césare, pour resserer petit à petit sur le gouverneur
de Judée, ceux qui sont en dessous, et jusqu'à Jean le Baptiste. Un peu comme à
la télé quand on voit la terre depuis l'espace, et puis on se rapproche sur un
continent, puis sur un pays, et une région, un village pour rentrer dans un
salon par la fenêtre ouverte. Ce n'est pas dans un coin perdu que cela se
passe. Contre toute évidence, la région du Jourdain c'est le centre de
l'univers. C'est le centre de l'empire romain. Comme si Jean Le Baptiste était
aussi important que César, et que ce qui se passe dans ce coin de Judée était
aussi important que ce qui se passe à Rome. Comme si ce qui se passait à Rome
était determiné par ce qui se passe en Judée.
ça c'est le début du texte, mais la fin dit un peu la même chose, de manière
moins évidente. "Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. Toute
vallée sera comblée, Toute montagne et toute colline seront abaissées; Ce qui
est tortueux sera redressé, Et les chemins raboteux seront aplanis."
Ce n'est pas quelques petites existences qui vont être changées. On ne verra
pas seulement apparaître quelques minarets dans le ciel de Suisse, pas
seulement, un métro périphérique autour de l'Ile-de-France. ça concerne toutes
les vallées, toutes les montagnes, toutes les collines. C'est tout le paysage
qui va être bouleversé.
Et ça concerne aussi les chemins et les sentiers.
J'ai lu quelque part à propos de l'Empire Romain que ce qui avait fait sa
force, c'était d'avoir su créer un réseau de route, un réseau dans tout
l'empire qui permettait aux troupes de le traverser, aux messages d'aller à
travers tout l'empire.
Les chemins aplanis et rendus droits par le prophète, c'est aussi fort que
l'Empire Romain et ses autoroutes. C'est même plus fort : On pourrait par
exemple comprendre que, si il faut redresser les chemins, c'est que les chemins
de l'empire romains ne sont pas aussi droits et plats qu'ils en ont l'air,
qu'ils ne seraient plats et droits que d'apparence. Donc l'empire romain serait
plus fragile qu'il en a l'air.
Surtout, les routes vraiment droites pour l'empire romain, ce serait pour
demain. Les collines qui sont rabaissées et les vallées - les creux - qui
seront comblées, on pourrait le comprendre aussi avec l'idée que les puissants
vont descendre de leur pied d'estale, venir au niveau des petits, tandis que
ceux qui sont écrasés seront redressés, remis debout. Que les routes soient
enfin et vraiment droites, ce serait que les structures de la société ne soient
tordues, qu'il n'y ait plus d'oppression par exemple à travers une justice qui
juge de manière inégale ou une police brutale. Et d'ailleurs, l'espérance juive
du messie qui vient, c'est bien ce rêve là d'une société de justice et
d'égalité.
Cela va concerner tous les paysages, tout dans la société, toutes les
structures de la société, mais la conversion va aussi utiliser toutes les
structures, toutes les routes et tous les chemins de la société pour circuler.
Cela rejoint ce que nous avons dit il y a quelques semaines sur le fait que la
charité, l'amour du prochain, ça ne passe pas seulement par la relation de
personne à personne, mais aussi par les services publiques, par la poste, par
les travailleurs sociaux, par les administratifs qui essaient de développer ou
de maintenir ces politiques.
Et d'ailleurs, la subversion chrétienne, à l'époque, elle est aussi passée à
travers, a aussi utilisé les structures de l'époque. Si en très peu de temps,
les idées chrétiennes se retrouvent adoptés par des citoyens à Rome, si Paul se
ballade dans tout le bassin méditerranée pour créer des communautés, c'est que
les chrétiens utilisent les infrastructures de transport de l'empire
romain.
C'est aussi à travers les structures économiques que la conversion va se
diffuser. Un des premiers sujets attaqués sera la base de l'économie
romaine : l'esclavage. Les chrétiens ne vont pas en demander l'abolition.
Ils vont dire aux maîtres : restez les maîtres mais considérez les
esclaves comme vos frères. Et dire aux esclaves : restez esclaves, mais
considérez vos maîtres comme des frères. Et l'esclavage va perdre de son
sens : comment peut-on rester maîtres et esclaves si on est tous frères
?
Ce zoom du début, cette annonce du bouleversement du paysage, et du paysage
social, cela dit bien que c'est le monde entier qui doit connaître un
conversion. Luc et Jean le Baptiste, n'annoncent pas une petite méthode
individuelle pour aller mieux le dimanche matin, mais une conversion qui
concerne le monde entier, de César aux pécheurs que rencontre le Baptiste, du
sommet à la base de la société, et qui concerne toutes les infrastructures de
la société, routes et chemins compris.
Difficile de croire que tout cela part :
- d'un Jean Le Baptiste qu'on décrit souvent comme un pauvre fou à moitié nu,
mangeant du miel sauvage dans le désert.
- d'un bébé né dans l'exil, dans un habitat précaire.
Mais oui, hier comme aujourd'hui, ça part de ces petits, de ces fous. Et tout
ce chamboulement, ça part d'encore plus précaire que cela. D'encore plus faible
que cela.
Cela part d'un événement : la parole de Dieu se fit entendre à Jean.
Diane Lokia dans le commentaire de ce passage qu'elle fait cette semaine dans
Témoignage chrétien fait remarquer que cet événement de la parole de Dieu au
baptiste, il ne donne pas lieu à un récit particulier dans l'évangile, il n'a
pas de témoin, il n'y a pas de coups de tonnerre, ni de trompette.
Dieu parle à Jean le Baptiste, en aparté, discrètement. Ce qu'a vécu Jean Le
baptiste quand Dieu lui a parlé, ce n'est peut-être pas plus spectaculaire que
lorsque vous avez lu un texte de la bible et qu'il vous a dit un petit quelque
chose.
Ce n'est peut-être pas plus impressionnant que lorsque vous dites le Nôtre père
et que vous vous sentez un peu rassuré. Ce n'est peut-être pas plus explicité
que lorsque vous vous retrouverez une minute en silence après cette prédication
et que vous ressentirez un peu d'apaisement, de tranquilité. Cette parole de
Jean, ce n'est pas le tohu bohu fracassant d'un esprit qui se manifeste en
puissance. Ce n'est pas le super saint esprit de croyants qui vous assurent que
oui, eux, ils sont en contacte avec Dieu. C'est une petite parole discrète.
Peut-être à peine le bruissement d'un souffle ténu, comme pour Elie.
Mais ce tout petit rien va enchaîner, va faire boule de neige.
Le seigneur parle, discrètement. Et après, que dit le texte ? On change de
comportement. Un comportement, c'est quoi ? C'est bête comme jeter ou non
ses mégots par terre. Oser ou pas aller parler à sa soeur ou à son frère quand
on s'est fâché. Prendre l'escalier plutôt que l'ascenseur ou l'inverse. Aller
de temps en temps à une manif. Et ensuite ? Et bien on se retrouve à
préparer les chemins du Seigneur, et voilà que tout s'enchaîne, et les collines
se trouvent rabaissées, les vallées comblées, etc.
Oui, la conversion concerne le monde entier, et toutes ses structures qui
sont utilisées et transformées.
Mais ça commence par chacun. ça ne commence pas forcément par une énorme
conversion. Mais une suite de petits changements. ça commence par ne pas
attendre des manifestations spectaculaires l'esprit saint, mais savoir entendre
la parole que nous adresse le Seigneur, la plupart du temps discrètement, dans
la bible, dans la Prière, quand nos soeurs et nos frères nous parlent. Et puis,
savoir être confiant pour que les choses s'enchaînent, pour que le Seigneur
roule la boule de neige, avec les mains d'autres personnes, parce que nos
changements de comportements en entraînent d'autres, nos actions entraînent
celles des autres. Saurons nous faire confiance à Dieu, à nos soeurs, à nos
frêres ? N'est pas cela la conversion, le baptême dans l'eau fraiche du
Jourdain ?