Luc 3

3.1 La quinzième année du règne de Tibère César, -lorsque Ponce Pilate était gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, son frère Philippe tétrarque de l'Iturée et du territoire de la Trachonite, Lysanias tétrarque de l'Abilène,
3.2 et du temps des souverains sacrificateurs Anne et Caïphe, -la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert.
3.3 Et il alla dans tout le pays des environs de Jourdain, prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés,
3.4 selon ce qui est écrit dans le livre des paroles d'Ésaïe, le prophète: C'est la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers.
3.5 Toute vallée sera comblée, Toute montagne et toute colline seront abaissées; Ce qui est tortueux sera redressé, Et les chemins raboteux seront aplanis.
3.6 Et toute chair verra le salut de Dieu.

Ce texte commence très fort.
Luc nous dit que ça se passe La quinzième année du règne de Tibère César, -lorsque Ponce Pilate était gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, son frère Philippe tétrarque de l'Iturée et du territoire de la Trachonite, Lysanias tétrarque de l'Abilène, et du temps des souverains sacrificateurs Anne et Caïphe.

Mais quelle précision ébouriffante ! Est-ce que ça c'est vraiment passé à ce moment là ? Peut-être. Mais comme on l'a dit la semaine dernière, à l'époque, ceux qui écrivent des textes historiques n'ont pas le même soucis que les journalistes d'aujourd'hui : leur problème n'est pas que ce qui est décrit se soit précisément passé, que ce qui a été dit ait vraiment été dit.
Les précisions qu'ils donnent, c'est pour faire comprendre au lecteur le sens profond de ce qu'il a sous les yeux, le sens profond des événements dont on parle. Par exemple, si on dit que tel dirigeant romain était petit, ce n'est pas parce que sa taille est importante, mais pour dire qu'il n'était pas généreux du tout, qu'il n'a pas de vision.

Alors pourquoi Luc nous donne toutes ces précisions temporelles ?
D'abord parce que dès le début de son évangile, il veut dire à ses lecteurs que ce qu'il écrit, c'est vrai. A l'époque, il y a plusieurs évangiles, plein d'histoires de Jésus qui ont été écrite, la Bible n'en a retenu que quatre, mais il y a en avait beaucoup plus sur le marché. Et Luc veut dire : la mienne, c'est du sérieux.

Ensuite il veut dire autre chose, et c'est cela qui nous intéresse aujourd'hui.
La naissance de Jésus, ce n'est pas un petit événement dans un quoi perdu de l'empire. Avez-vous remarqué ce qui se passe dans ce début ? On part de la date du règne de Tibère Césare, pour resserer petit à petit sur le gouverneur de Judée, ceux qui sont en dessous, et jusqu'à Jean le Baptiste. Un peu comme à la télé quand on voit la terre depuis l'espace, et puis on se rapproche sur un continent, puis sur un pays, et une région, un village pour rentrer dans un salon par la fenêtre ouverte. Ce n'est pas dans un coin perdu que cela se passe. Contre toute évidence, la région du Jourdain c'est le centre de l'univers. C'est le centre de l'empire romain. Comme si Jean Le Baptiste était aussi important que César, et que ce qui se passe dans ce coin de Judée était aussi important que ce qui se passe à Rome. Comme si ce qui se passait à Rome était determiné par ce qui se passe en Judée.

ça c'est le début du texte, mais la fin dit un peu la même chose, de manière moins évidente. "Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. Toute vallée sera comblée, Toute montagne et toute colline seront abaissées; Ce qui est tortueux sera redressé, Et les chemins raboteux seront aplanis."

Ce n'est pas quelques petites existences qui vont être changées. On ne verra pas seulement apparaître quelques minarets dans le ciel de Suisse, pas seulement, un métro périphérique autour de l'Ile-de-France. ça concerne toutes les vallées, toutes les montagnes, toutes les collines. C'est tout le paysage qui va être bouleversé.

Et ça concerne aussi les chemins et les sentiers.
J'ai lu quelque part à propos de l'Empire Romain que ce qui avait fait sa force, c'était d'avoir su créer un réseau de route, un réseau dans tout l'empire qui permettait aux troupes de le traverser, aux messages d'aller à travers tout l'empire.
Les chemins aplanis et rendus droits par le prophète, c'est aussi fort que l'Empire Romain et ses autoroutes. C'est même plus fort : On pourrait par exemple comprendre que, si il faut redresser les chemins, c'est que les chemins de l'empire romains ne sont pas aussi droits et plats qu'ils en ont l'air, qu'ils ne seraient plats et droits que d'apparence. Donc l'empire romain serait plus fragile qu'il en a l'air.
Surtout, les routes vraiment droites pour l'empire romain, ce serait pour demain. Les collines qui sont rabaissées et les vallées - les creux - qui seront comblées, on pourrait le comprendre aussi avec l'idée que les puissants vont descendre de leur pied d'estale, venir au niveau des petits, tandis que ceux qui sont écrasés seront redressés, remis debout. Que les routes soient enfin et vraiment droites, ce serait que les structures de la société ne soient tordues, qu'il n'y ait plus d'oppression par exemple à travers une justice qui juge de manière inégale ou une police brutale. Et d'ailleurs, l'espérance juive du messie qui vient, c'est bien ce rêve là d'une société de justice et d'égalité.

Cela va concerner tous les paysages, tout dans la société, toutes les structures de la société, mais la conversion va aussi utiliser toutes les structures, toutes les routes et tous les chemins de la société pour circuler. Cela rejoint ce que nous avons dit il y a quelques semaines sur le fait que la charité, l'amour du prochain, ça ne passe pas seulement par la relation de personne à personne, mais aussi par les services publiques, par la poste, par les travailleurs sociaux, par les administratifs qui essaient de développer ou de maintenir ces politiques.
Et d'ailleurs, la subversion chrétienne, à l'époque, elle est aussi passée à travers, a aussi utilisé les structures de l'époque. Si en très peu de temps, les idées chrétiennes se retrouvent adoptés par des citoyens à Rome, si Paul se ballade dans tout le bassin méditerranée pour créer des communautés, c'est que les chrétiens utilisent les infrastructures de transport de l'empire romain.
C'est aussi à travers les structures économiques que la conversion va se diffuser. Un des premiers sujets attaqués sera la base de l'économie romaine : l'esclavage. Les chrétiens ne vont pas en demander l'abolition. Ils vont dire aux maîtres : restez les maîtres mais considérez les esclaves comme vos frères. Et dire aux esclaves : restez esclaves, mais considérez vos maîtres comme des frères. Et l'esclavage va perdre de son sens : comment peut-on rester maîtres et esclaves si on est tous frères ?

Ce zoom du début, cette annonce du bouleversement du paysage, et du paysage social, cela dit bien que c'est le monde entier qui doit connaître un conversion. Luc et Jean le Baptiste, n'annoncent pas une petite méthode individuelle pour aller mieux le dimanche matin, mais une conversion qui concerne le monde entier, de César aux pécheurs que rencontre le Baptiste, du sommet à la base de la société, et qui concerne toutes les infrastructures de la société, routes et chemins compris.

Difficile de croire que tout cela part :
- d'un Jean Le Baptiste qu'on décrit souvent comme un pauvre fou à moitié nu, mangeant du miel sauvage dans le désert.
- d'un bébé né dans l'exil, dans un habitat précaire.
Mais oui, hier comme aujourd'hui, ça part de ces petits, de ces fous. Et tout ce chamboulement, ça part d'encore plus précaire que cela. D'encore plus faible que cela.

Cela part d'un événement : la parole de Dieu se fit entendre à Jean. Diane Lokia dans le commentaire de ce passage qu'elle fait cette semaine dans Témoignage chrétien fait remarquer que cet événement de la parole de Dieu au baptiste, il ne donne pas lieu à un récit particulier dans l'évangile, il n'a pas de témoin, il n'y a pas de coups de tonnerre, ni de trompette.
Dieu parle à Jean le Baptiste, en aparté, discrètement. Ce qu'a vécu Jean Le baptiste quand Dieu lui a parlé, ce n'est peut-être pas plus spectaculaire que lorsque vous avez lu un texte de la bible et qu'il vous a dit un petit quelque chose.
Ce n'est peut-être pas plus impressionnant que lorsque vous dites le Nôtre père et que vous vous sentez un peu rassuré. Ce n'est peut-être pas plus explicité que lorsque vous vous retrouverez une minute en silence après cette prédication et que vous ressentirez un peu d'apaisement, de tranquilité. Cette parole de Jean, ce n'est pas le tohu bohu fracassant d'un esprit qui se manifeste en puissance. Ce n'est pas le super saint esprit de croyants qui vous assurent que oui, eux, ils sont en contacte avec Dieu. C'est une petite parole discrète. Peut-être à peine le bruissement d'un souffle ténu, comme pour Elie.

Mais ce tout petit rien va enchaîner, va faire boule de neige.
Le seigneur parle, discrètement. Et après, que dit le texte ? On change de comportement. Un comportement, c'est quoi ? C'est bête comme jeter ou non ses mégots par terre. Oser ou pas aller parler à sa soeur ou à son frère quand on s'est fâché. Prendre l'escalier plutôt que l'ascenseur ou l'inverse. Aller de temps en temps à une manif. Et ensuite ? Et bien on se retrouve à préparer les chemins du Seigneur, et voilà que tout s'enchaîne, et les collines se trouvent rabaissées, les vallées comblées, etc.

Oui, la conversion concerne le monde entier, et toutes ses structures qui sont utilisées et transformées.
Mais ça commence par chacun. ça ne commence pas forcément par une énorme conversion. Mais une suite de petits changements. ça commence par ne pas attendre des manifestations spectaculaires l'esprit saint, mais savoir entendre la parole que nous adresse le Seigneur, la plupart du temps discrètement, dans la bible, dans la Prière, quand nos soeurs et nos frères nous parlent. Et puis, savoir être confiant pour que les choses s'enchaînent, pour que le Seigneur roule la boule de neige, avec les mains d'autres personnes, parce que nos changements de comportements en entraînent d'autres, nos actions entraînent celles des autres. Saurons nous faire confiance à Dieu, à nos soeurs, à nos frêres ? N'est pas cela la conversion, le baptême dans l'eau fraiche du Jourdain ?