Marc 10

10.32 Ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem, et Jésus allait devant eux. Les disciples étaient troublés, et le suivaient avec crainte. Et Jésus prit de nouveau les douze auprès de lui, et commença à leur dire ce qui devait lui arriver:

10.33 Voici, nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux principaux sacrificateurs et aux scribes. Ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux païens,
10.34 qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le battront de verges, et le feront mourir; et, trois jours après, il ressuscitera.
10.35 Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s'approchèrent de Jésus, et lui dirent: Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demanderons.
10.36 Il leur dit: Que voulez-vous que je fasse pour vous?
10.37 Accorde-nous, lui dirent-ils, d'être assis l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire.
10.38 Jésus leur répondit: Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé? Nous le pouvons, dirent-ils.
10.39 Et Jésus leur répondit: Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé;
10.40 mais pour ce qui est d'être assis à ma droite ou à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu'à ceux à qui cela est réservé.
10.41 Les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s'indigner contre Jacques et Jean.
10.42 Jésus les appela, et leur dit: Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les dominent.
10.43 Il n'en est pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur;
10.44 et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous.
10.45 Car le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs.

Il y a deux semaines, j'étais à Poitiers pour l'enterrement du père d'un de mes meilleurs amis. Un vieux copain que je connais depuis 25 ans. Jusqu'au dernier moment, on n'a pas su si on pouvait descendre pour l'enterrement. Son père avait donné des consignes strictes : pas de publicité, pas de fleur, pas de couronne, quelque chose en petit comité.
Et puis, la mère a finalement dit : je veux une messe, je suis croyante.
Et donc, on est descendu. Et mon ami m'a dit il y a quelques jours : ça m'a fait du bien tout ces gens qui étaient là à la messe, même si la célébration elle-même ne lui a pas trop parlé.
J'ai croisé cette situation souvent : la personne décédée a donné des « dernières volonté ». La famille se sent obligée de les appliquer à la lettre, même si ça ne lui permet pas, à elle, à ceux qui restent, de réellement vivre le moment, assumer leurs émotions, commencer à faire leur deuil.
Je m'interroge à chaque fois sur ces volontés impératives, précises que donnent parfois les personnes pour leur enterrement : après tout, eux ne seront plus là, ce sont ceux qui restent qui devront se dépatouiller avec ces volontés.

Jean et Jacques me font la même impression.
Jésus vient de leur dire qu'il va être arrêté, moqué, se fera cracher dessus, qu'il sera torturé, qu'il mourra dans d'atroces souffrances. Que ça va arriver, là maintenant.
Et eux, parlent non seulement d'après la mort de Jésus, mais après leur propre mort. Et ils veulent maitriser tout ce qui va se passer après la mort de Jésus, et après leur propre mort. Ils disent : nous voulons que ce que nous te demandons, tu le fasses pour nous.
Pas : voudrais-tu bien accéder à un de nos désirs ? Non : nous voulons que ce que nous te demandons, tu le fasses pour nous.
Quelque chose où Jésus doit dire oui ou non à quelque chose de précis qu'ils demandent. Presque qu'il obeisse à un de leur ordre.
Et la demande est très précise. Très rangée. On a aucune idée de ce à quoi ressemble l'au-delà, est-ce que c'est comme Eurodisney, comme les iles polynésiennes, comme une grande lumière, comme un grand sommeil. Ils pourraient juste s'interroger, s'inquiéter : est-ce qu'après ta mort et la notre, nous te retrouverons. Mais eux ont une vision très « rangement » des choses : Un de nous deux à droite, l'autre à gauche. Tout juste s'ils ne disent pas lequel doit être à droite et lequel à gauche.
Ils sont dans la volonté de maitrise de ce qui va se passer après leur mort. Ils pensent qu'on peut toujours tout controler, maitriser. Rien ne peut résister à la volonté puissance.
D'ailleurs quand Jésus leur demande – en donnant l'impression d'en douter – s'ils pourront, s'ils auront la puissance en grec, de boire la coupe qu'il boira et être baptisé du même baptême que lui, ils n'hésitent pas : nous le pourrons. Nous avons la puissance.

Drôle de volonté de maîtrise. N'y a-t-il pas le même risque quand nous donnons des instructions trop précises sur notre après mort ?
Alors que nous ne savons rien de ce qui va se passer ensuite, comme croyant, je crois qu'au mieux on croit, souvent on espère, mais notre certitude est au mieux une foi très forte,
alors que nous n'avons aucune maitrise sur ce qui va réellement se passer pour nous,
que la seule certitude est que nous ne serons plus là, plus là avec les gens qui vont entourer notre corps, s'en occuper, nous dire aurevoir avec ce corps qui n'est déjà plus nous,
nous voulons une maitrise très précise de ce qui va se passer avec notre corps,
une maitrise très précise sur le fait de savoir s'ils vont faire une messe ou un culte,
pas de messe, pas de culte, prévenir du monde ou pas,
des fleurs ou des couronnes ou pas,
si la famille seule ou toute la foule ira au cimetière ou au crématurium... Pourquoi vouloir maitriser à ce point cela alors que nous ne serons plus là ?

Que font Jean et Jacques ? Ils sont comme tout les disciples. Avez-vous remarqué que dans les évangiles, ils ont une facheuse tendance à vouloir que Jésus fasse ce qu'ils veulent, que Jésus soit ce qu'ils veulent :
Jésus soigne machin, Jésus donne à manger à la foule, Jésus soit le messie juif qui fait tomber le pouvoir romain et instaure le royaume. Et même après la mort : Jésus fait ce que nous te demandons.

Une amie à qui je parlais de mes interrogations sur la tyrannie des dernières volontés m'a raconté comment ça s'était passé avec son grand-père.
Elle m'a dit : toute sa vie, il avait imposé sa volonté, de manière tyrannique aux autres, et là, et bien, il n'y avait pas de raison que ça change. Elle imaginait son grand-père dire : « Vous croyez que vous échappez à mon pouvoir, mais même si je ne suis pas là, vous m'obeissez encore ».

ça paraît dur, mais en même temps, n'est-ce pas incroyablement compréhensible ce désir de contrôle ? L'atroce face à la mort qui nous attend tous, c'est que c'est la seule chose de nos vies dont on ne contrôle absolumen rien. Même quand on se suicide, on n'est pas sûr d'y arriver !
Même Jésus disait qu'il n'en connaissait ni le jour, ni l'heure.
On ne peut absolument rien tenir de ce qui se passera quand on sera mort.
On pourrait se dire que c'est une angoisse propre à nos sociétés, nos modes de vie où l'on contrôle – ou en tout cas on nous dit qu'il faudrait controler – le maximum de chose.
Mais ça semble être aussi l'angoisse de Jean et Jacques : si au Moyen-âge, la grande angoisse c'est d'aller en enfer, dans l'Antiquité, c'est la mort, ce qui fera le succès du message chrétien de résurrection.
Là, Jésus vient de leur dire qu'il va mourir dans d'atroces souffrances, ils ne savent pas ce que va devenir leur maître, ils ne savent pas ce qu'ils deviendront après sa mort, ils ne savent pas ce qu'ils deviendront après leur propre mort.
Alors, ils essaient de s'accrocher aux branches de l'Olivier en demandant des choses précises...

Ainsi, pour Jean ou Jacques, ou dans nos cas à nous, en donnant des instructions précises sur après notre mort, peut-être qu'on a l'impression de contrôler au moins quelque chose après sa mort, quelque chose qui se passera après qu'on soit mort. Et donc, on ne sera pas complétement mort puisqu'on controlera quelque chose d'après sa mort.

Après tout, on pourrait se dire : pourquoi pas.
Faisons-nous ce petit cadeau avant de mourir de controler encore ces moments d'après-mort, de faire agir nos proches encore quelques jours selon nos volontés.
Les proches peuvent se dire : faison-lui ce petit cadeau avant sa mort, si ça aide à passer ce moment où il faut tout lâcher. Faisons-lui ce petit cadeau, même s'il n'est plus là.

Mais Jésus ne donne pas raison à ses disciples. Il ne leur refuse pas non plus. Il dit : je ne sais pas.
Je ne peux pas vous donner cette certitude sur ce qui se passera après votre mort, parce que je ne sais pas. Je ne peux pas vous faire ce petit cadeau de vous donner ce petit bout de certitude qui vous aiderait à passer ce moment d'angoisse. Je ne peux pas vous faire ce petit cadeau, parce que je ne l'ai pas.
Non, il leur dit : même moi, je ne sais pas ce qui se passera quand après ma résurrection, j'aurais rejoint le père. Je ne peux rien dire sur la façon dont les choses seront organisées. Et il termine en insistant sur la nécessité de se mettre au service des autres.
Il dit : je ne sais pas pour demain. Mais mettez-vous au service des autres, surtout si vous désirez être grand. Il ne donne pas ce petit cadeau, parce que pour personne, en fait, ce n'est un cadeau.
Donner des instructions très précises sur après sa mort, en particulier des indications très minimales – pas de fleur, pas de couronne, juste la famille, pas de messe – ça peut être une manière forte de dire qu'on a un gros désaccord avec les églises – et il y a plein de bonnes raisons – ça peut-être aussi une forme de modestie – je ne mérite pas tant.

Mais je vois que souvent, ça n'aide pas les personnes qui restent à faire ce qu'il faut – du monde, une messe ou un culte ou autre chose, des témoignages, de la musique, je ne sais pas - ça n'aide pas les personnes qui restent à trouver leur manière de pleurer la personne qu'on aime.
De trouver les formes qui leur permettent à elles qui restent – car il est bien question d'elles, le mort n'est plus là – les formes qui leur permettent de pleurer.
Il y a peut-être une manière intermédiaire de faire les choses, mais il faut pas mal de courage de part et d'autre : que la personne qui sait qu'elle va mourir, en parle avec ses proches, imagine avec eux la manière dont les choses vont se passer. Evidemment, ce n'est pas facile.

C'est ce qu'avait fait un de mes anciens profs de lycée, mort du sida. Les derniers temps, quand on allait le voir, il nous parlait de ce qu'il imaginait pour son enterrement, et nous demandait notre avis sur ce qu'il avait prévu. Il tenait ainsi un peu du moment qui allait suivre sa mort. Il avait aussi prévu quelque chose qui nous appartenait aussi puisque nous l'avions imaginé avec lui.
Quelque chose surtout qui nous a permis de lui dire aurevoir. Et quand nous avons laché les ballons remplis d'Hélium. Jean nous a dit avoir fait ça pour une raison.
A cause du sida, il n'avait plus que la peau sur les os.
Son corps disait la mort.
Il nous disait : je veux parler avec vous de ma mort, parce que comme ça c'est un sujet, c'est quelque chose qui concerne demain. Maintenant, même si mon corps dit autre chose, je suis vivant. Vous parlez avec un vivant. Vous vivez l'instant de maintenant. Vous ne m'écrasez pas sur ce futur proche où je serai mort.

Jésus parle de sa mort avec les disciples. Mais les disciples, eux n'en parlent pas. Ils parlent de bien après. Et comme ils sont obsédés par la volonté de controler la mort, ils ratent la vie qui est devant eux.
Quand Jésus leur parle de la coupe à boire, ils loupent ce qu'il dit. Ils pensent que c'est la coupe de la sainte cène, du repas de Pessah. Ils ne comprennent pas ce que c'est la violence qu'il va subir, et que Jacques subira à son tour comme martyr de l'église.
Quand Jésus parle de son baptême, ils loupent ce qu'il dit. Ils pensent que c'est le baptême qu'ils ont reçu. Ils ne comprennent pas que c'est la nouvelle naissance qu'il connaîtra avec la résurrection.
Ils sont tellement projetés dans l'après mort, tellement à vouloir maitriser l'incertitude d'après la mort qu'ils loupent ce que dit Jésus, et qu'ils vont peut-être louper le plus important de toute leur histoire avec Jésus : ces derniers instants où il se dit et se révèlent tant de choses.

A vouloir maîtriser le futur d'après la mort, le temps de ses funérailles où l'on n'est pourtant plus là, on empêche ceux qui restent en vie de donner une chance à la vie, de les aider à vivre la mort, à commencer à nous faire vivre dans leurs souvenirs,
A vouloir maîtriser le futur d'après la mort, le temps de ses funérailles où l'on n'est pourtant plus là, on risque de louper la vie qui est encore là maintenant, on risque comme les disciples de louper les secrets qui se cachent y compris dans les discussions sur la mort que nous pourrions avoir avec ceux qui nous aiment.

On retombe finalement sur ce message qui traverse l'Ancien comme le Nouveau Testament, ce grand livre de toutes les angoisses humaines, de l'angoisse d'être écrasé comme peuple à l'angoisse de voir mourir celui qu'on aime :
c'est que dans les angoisses, dans les inquiétudes, on n'a qu'une envie, qu'une tentation, reprendre le contrôle, s'accrocher, tenter des actes de puissance, de capable, alors qu'au contraire, il faut lacher, faire confiance, à Dieu, à son fils, faire confiance à la vie.

Se faire esclave, serviteur, de la vie, de l'amour. Qui veut gagner la vie la perdra, qui est prêt à la perdre, la vivra...