Marc 10, 46-52 10.46 Ils arrivèrent à Jéricho. Et, lorsque Jésus en sortit, avec ses disciples et une assez grande foule, le fils de Timée, Bartimée, mendiant aveugle, était assis au bord du chemin.

10.47 Il entendit que c'était Jésus de Nazareth, et il se mit à crier; Fils de David, Jésus aie pitié de moi!
10.48 Plusieurs le reprenaient, pour le faire taire; mais il criait beaucoup plus fort; Fils de David, aie pitié de moi!
10.49 Jésus s'arrêta, et dit: Appelez-le. Ils appelèrent l'aveugle, en lui disant: Prends courage, lève-toi, il t'appelle.
10.50 L'aveugle jeta son manteau, et, se levant d'un bond, vint vers Jésus.
10.51 Jésus, prenant la parole, lui dit: Que veux-tu que je te fasse? Rabbouni, lui répondit l'aveugle, que je recouvre la vue.
10.52 Et Jésus lui dit: Va, ta foi t'a sauvé.
(10:53) Aussitôt il recouvra la vue, et suivit Jésus dans le chemin.



On parle de plus en plus des gens qui dans notre société sont invisibles. Des gens qu'on ne regarde même plus. On en parle pour les Sans domicile fixe. On passerait à côté sans les voir.
On pourrait parler aussi des jeunes de banlieue, des personnes issues de l'immigration, ou en général des personnes des milieux populaires. Alors certes, à La Maison Verte et dans le 8e, on les voit. Mais à la télé, vous ferez attention, on ne les voit pas souvent. Les journalistes, les présentateurs où les personnes qui sont "les français" dans les reportages sont en général des blancs, qui ont un accent du nord et plutôt classe moyenne. Même les blancs des milieux populaires, on ne les voit que dans certains jeux télévisés et dans Strip tease.
Ou alors quand on les voit, c'est parce qu'on fait un reportage sur leur côté particulier : un reportage sur les banlieues, sur les immigrés, etc.
Soit on ne les voit pas, soit on les voit uniquement dans ce qui fait le "différent", le "spécifique" de leur identité. On ne les voit que "jeunes de banlieue", des "personnes issues de l'immigration". On n'interrogera pas un jeune de banlieue pour lui demander ce qu'il pense du grand emprunt, ni une femme étrangère sur les désaccords entre Villepin et Sarkozy. Soit, on ne les voit pas, soit on ne voit que leur apparence, que leur étiquette, que leur "spécial".

N'est-ce pas ce qui arrive entre la foule et l'aveugle. Dans un premier temps, la foule qui entoure Jésus s'apprête à passer à côté de lui, sans le voir. Il aurait été invisible.



Mais il crie : Fils de David, aie pitié de moi. Que fait la foule ? Jésus, y compris pour la foule, c'est celui qui fait des miracles et guérit. Alors elle aurait pu se dire : c'est lui qui a besoin de Jésus, qu'il y aille. Et puis, chouette, on va voir encore un miracle de Jésus.
Mais non, elle veut le faire taire. Bizarre ! Vous connaissez l'expression : "il n'entend que ce qui l'arrange bien".
Des gens qui entendent les choses qui les arrangent et pas celles qui les dérangent. La foule, c'est sans doute la même chose. Peut-être n'entend-elle pas : "ait pitié de moi", mais autre chose. Le mot pitié, c'est le même mot que celui qui veut dire aumône. La foule, elle voit un aveugle mendiant. Par définition, un aveugle mendiant, ça fait la manche. ça ne peut pas demander autre chose.
Elle ne voit pas la personne Bartimée fils de Timée mais un aveugle mendiant, et un aveugle mendiant ça ne peut pas faire autre chose que demander une pièce, et peut-être entend-elle : "Fais-moi l'aumone. Et Jésus, t'as pas 100 balles".
Et on ne va pas déranger le Grand Jésus pour quelqu'un qui veut une pièce. Si Bartimée avait voulu autre chose - retrouver la vue, sortir de sa situation d'exclusion, vouloir devenir un homme debout et pas un mendiant assis - ils auraient peut-être dérangé Jésus, mais juste pour lui taper des sous, aucun intérêt...

Ainsi, notre pauvre Bartimée, de l'invisibilité, de quelqu'un qui n'existait pas comme personne parce qu'il était invisible, devient quelqu'un qui est trop visible, trop bruyant, mais selon une étiquette, une image, une impression qu'on sait déjà ce qu'il veut, et donc toujours pas la personne qu'il est. L'aveugle mendiant passe de l'invisibilité à une trop grande visibilité, mais selon une apparence, une boite et pas selon ce qu'il est comme personne.

Il passe de "pas assez d'identité pour être vu" à "trop d'identité et on ne voit que l'identité et pas la personne".



Comme nos jeunes de banlieues, finalement, qui passent de l'invisibilité à la trop grand visibilité, mais jamais en tant que personne.
Soit on ne parle pas d'eux, soit on parle d'eux, mais comme comme des personnes qui ont des amours, des espoirs et un avis sur le grand emprunt, mais comme des casseurs, des voleurs, des ratés.



Ce qui va se passer, c'est que Jésus va réagir différemment de la foule. Je ne le développerai pas outre mesure, parce que c'est quelque chose que je raconte souvent dans mes prédications, et que je ne voudrai pas trop vous ennuyer, mais c'est encore une de ces histoires, où Jésus fait lui l'effort d'aller voir la personne, de s'intéresser à la personne, mettre en place une relation de personne à personne, et aller au delà des étiquettes, des images, des boites. Et la personne, grâce à cela, sortira de sa situation d'exclusion.
Il le fait par exemple en lui demandant : "que veux-tu que je fasse pour toi", alors que vu que c'est un aveugle mendiant, et donc a priori, il veut retrouver la vue et/ou avoir une pièce, et que comme fils de Dieu, il devrait être suffisamment balaise pour le deviner tout seul sans demander à Bartimée.
Mais non, il tient à ce dialogue, à ce que cette personne ait une volonté et que cette volonté soit exprimée et entendue.



J'insisterai sur autre chose.
Dans tous l'évangile de Marc, Bartimée est la seule personne au bénéfice d'un miracle, dont on connaît le prénom. Non seulement le prénom, mais aussi un bout de la biographie : il est le fils de Timée. Son nom est même peut-être une piste de son histoire : Bart veut dire fils en araméen, et timée, honoré, qui a reçu des honneurs. Ainsi, certains commentateurs se sont dit que c'était peut-être le fils de quelqu'un qui avait reçut les honneurs, qui avait été important, et qui avait chuté socialement, jusqu'à devenir mendiant. C'est très hypothétique, mais en tout cas on sait plus de chose sur lui que sur n'importe quelle autre personne des évangiles au bénéfice d'un miracle de Jésus.



Et Jésus, comment est-il appelé dans ce texte ? Jésus, Rabbouni dit l'homme, c'est à dire, un terme de respect et d'affection pour un rabbin. Fils de David dit encore l'homme. Comme lui s'appelle fils de Timée, Jésus est comme lui le fils de quelqu'un, fils de David. Il ne l'appelle jamais maître, seigneur, mais il va le suivre et devenir disciple.



L'un et l'autre se parlent de personnes à personnes. Ils ont chacun une identité, mais pas trop d'identité.



Les disciples, la foule eux, comment appellent-ils Jésus ? Dans ce texte, ils ne lui donnent pas de nom. Mais avant, ils l'appellent maître. A plusieurs reprises, Jésus leur dit qu'il va mourir et ressusciter, et ils ne l'entendent pas. Pourquoi n'arrivent-ils pas à entendre qu'il est un messie qui va être arrêté, torturé, mis à mort avant de ressusciter ?
Parce qu'ils ont une autre identité en tête pour Jésus. Ils ont une image de Jésus qui les empêche de voir autre chose.
Juste après ce passage, Jésus va rentrer dans Jérusalem. Sur un ânon, avec les personnes qui mettent sur son passage des vêtements et des feuillages, et qui crient : "Hosana ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Béni soit le règne qui vient, le règne de David !". Celui qu'on accueille comme cela, c'est le messie finale, le messie qu'attendait le judaïsme, celui qui va faire tomber le pouvoir romains et les pouvoirs religieux et instaurer le royaume de Dieu. La véritable identité de Jésus est celle d'un messie arrêté, torturé, mis à mort avant de ressusciter, mais ils projettent sur Jésus une autre identité, plus forte que la vraie. Celle de ce prophète de puissance.



Ainsi, ce qui se passe pour Bartimée, se passe aussi pour Jésus. Impossible qu'ils voient la personne, ils voient l'image qu'ils ont en tête. Bartimée ne peut qu'être seulement un mendiant qui vient taper une pièce à Jésus. Jésus ne peut être le messie juif de la fin des temps, le messie de la puissance.



Qui sont donc les aveugles ? Est-ce l'aveugle Bartimée ? Est-ce l'aveugle qu'on trouve aussi en 8,22-26 et que Jésus soigne avec sa salive ? Ou est-ce les disciples qui entre l'aveugle du chapitre 8 et celui du chapitre 10 qui sont incapables d'entendre Jésus qui par trois fois annonce sa mort ? qui sont incapables de voir Jésus tel qu'il est et non pas tel que l'identité qu'il lui ont collé ?



Et nous-mêmes, qu'elles sont nos images de Jésus ? Peut-être Jésus pour nous a un défaut d'identité. On ne sait pas trop qui il est. Ou qui il est aujourd'hui pour nous. Face à ce vide, n-y-a-t-il pas le risque qu'on lui colle une identité définitive, et pas mal de gens se chargent de nous en donner une clé en main. Jésus révolutionnaire dans les années 70, Jésus tout de douceur, Jésus la grande machine à laver qui lave nos péchés. Et nous voilà aveuglé comme les disciples.



De même avec les personnes que nous rencontrons, que nous accueillons, ou que nous avons du mal à accueillir, est-ce qu'on ne passe pas trop vite de l'invisibilité - on n'arrive pas à voir la personne - à une trop grande visibilité, mais selon des clichés dans lesquels on enferme les personnes.



Comment sortir de l'aveuglement ?
Jésus comme l'aveugle ont quelque chose en commun. A la fois ils ont de la volonté, et ils sont prudents. Il faut de la volonté pour aller se faire crucifier en ayant conscience que ça va arriver. L'aveugle aussi marque sa volonté en ne cessant pas ses cris bien que les disciples veuillent le faire taire.



Mais aussi de la prudence. Jésus ne fait pas comme s'il savait d'avance, il demande à l'aveugle ce qu'il veut qu'il fasse pour lui. L'aveugle est prudent, il ne dit jamais Maître, Seigneur, mais seulement fils de David, Jésus, puis rabbouni. Il reste dans une définition prudente, pas très forte que qui est Jésus. Mais il va se mettre à le suivre.



N'est-ce pas en se mettant à suivre Jésus qu'on découvre qui il est vraiment ? N'est-ce pas en accompagnant, en aidant, en étant au côté des gens longuement qu'on découvre qui ils sont ? N'est-ce pas un peu la même chose, une fois que Jésus est reparti dans le ciel, que sa personne n'est plus là, de le suivre et d'accompagner, d'aider les personnes ? Et qu'en découvrant les personnes, on découvre Jésus ?



Nous risquons de nous aveugler si nous croyons tout de suite savoir qui sont les gens. Nous sommes aveugles si nous croyons savoir qui est Jésus, si nous laissons les identités déjà faite définir Jésus. Jésus, nous le découvrons, nous apprenons à le découvrir, en permanence, quand en permanence nous le suivons comme l'aveugle, nous faisons de même que le samaritain en aidant quelqu'un, en établissant une relation de personne à personne avec des gens qui n'étaient jusque-là pour nous que des étiquettes. Et à travers ces rencontres, à travers la découverte de nos soeurs et frères, à travers nos engagements à la suite de Jésus, à travers nos questionnements sur la vie, nous le découvrons, au-delà des étiquettes et des images toutes faites.