Esaïe 11

11.1 Puis un rameau sortira du tronc d'Isaï, Et un rejeton naîtra de ses racines.
11.2 L'Esprit de l'Éternel reposera sur lui: Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel.
11.3 Il respirera la crainte de l'Éternel; Il ne jugera point sur l'apparence, Il ne prononcera point sur un ouï-dire. 11.4 Mais il jugera les pauvres avec équité, Et il prononcera avec droiture sur les malheureux de la terre; Il frappera la terre de sa parole comme d'une verge, Et du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant.
11.5 La justice sera la ceinture de ses flancs, Et la fidélité la ceinture de ses reins.
11.6 Le loup habitera avec l'agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau, et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant les conduira.
11.7 La vache et l'ourse auront un même pâturage, Leurs petits un même gîte; Et le lion, comme le boeuf, mangera de la paille.
11.8 Le nourrisson s'ébattra sur l'antre de la vipère, Et l'enfant sevré mettra sa main dans la caverne du basilic.
11.9 Il ne se fera ni tort ni dommage Sur toute ma montagne sainte; Car la terre sera remplie de la connaissance de l'Éternel, Comme le fond de la mer par les eaux qui le couvrent.


Nous sommes face à une situation difficile. Une situation de vie ou de mort pour les habitants de notre planète.
Et nous hésitons : pour que les gens changent leur comportement, devons les inquiéter en leur disant les catastrophes les attendent s'ils continuent ?
Ou devons-nous leur dire de quel monde meilleur et plus doux ils pourront profiter s'ils abandonnaient la consommation, le matériel etc. ?
Devons-nous faire confiance à la droite ou à la gauche ? Sommes nous obligés de choisir entre le social et l'environnement ? Faire confiance aux entreprises, au marché, au capitalisme vert ou au contraire rompre avec le capitalisme ?

Quel rapport avec ce vieil Esaïe, qui vécut au 8e siècle avant Jésus Christ en Judas, le royaume du Nord avec comme capitale Jérusalem ? Il n'avait ni voiture, ni marché boursier, ni taxe carbone... Et pourtant.
Esaïe voit la catastrophe qui se profile : l'Assyrie, Babylone, vont envahir Judas, détruire le temple, déporter le peuple. Il voit les comportements d'injustice des puissants contre les plus faibles, leur arrogance, leur luxe, l'oisiveté de la noblesse, la corruption des juges. Il sait que cela affaiblit la société judéenne et que l'ennemi n'en fera qu'une bouchée. Et il se demande lui aussi comment réagir.

Dans certains passages de son livre, il met en garde contre la catastrophe qui arrivera si rien ne change. Il est alarmiste. Dans d'autres, comme celui-ci, au contraire, il insiste sur les bons côtés, sur la félicité, la paix, qui attend le peuple s'il sait changer ses comportements. Il est iréniste, mot qui vient du latin iréné, la paix.

Ses dirigeants hésitent dans leur politique étrangère. Contre l'Assyrie, tantôt ils s'associent avec l'Egypte, tantôt avec les syriens. Une fois à droite, une fois à gauche.

A ses harangues pour plus de justice sociale, on lui répond que l'important ce n'est pas ça, et ce sont justement les questions internationales, c'est de laisser tranquille les puissants, ce sont eux qui financent les armes. On lui dit : laisse tomber la justice, l'important c'est la politique militaire qui évite qu'on soit envahit. Laisse tomber la justice, l'important c'est la paix.

Esaïe est devant des choix. On lui impose de choisir.
Comme nous donc. La justice ou la paix, l'environnement ou le social. L'annonce de la catastrophe ou l'annonce d'un autre monde possible.
Et que fait Esaïe ? Il refuse de choisir.
Entre l'Egypte et la Syrie, il dit : ne faites confiance à aucune des puissances de cette terre, faites confiance à Dieu. Ne mettez pas votre confiance dans les armes, dans les jeux d'alliance internationale, faites confiance à l'Esprit de Dieu. Suivez son chemin plutôt que les projets guerriers des voisins. On lui dit choisissez, il répond : "ni l'un, ni l'autre, Dieu".
Entre annoncer la catastrophe ou annoncer un monde meilleur, il répond : j'annonce les deux. Il dit aussi : la catastrophe, ce n'est pas que demain, c'est déjà aujourd'hui avec toutes les injustices que vous commettez aujourd'hui et qui font horreur à Dieu. Le monde meilleur, ce n'est pas que demain, c'est déjà aujourd'hui si vous suivez le chemin de Dieu. Face au choix Egypte ou Syrie, il ne répond pas ni l'un, ni l'autre... Mais sur la question que nous venons d'évoquer, il répond : annoncer la catastrophe et annoncer la bonne nouvelle. Et encore dire que ce n'est pas que demain, mais déjà maintenant. Pas "ni, ni" mais "et et, et tout de suite". Fromage et dessert ! Tout et tout de suite !

On lui propose aussi le choix entre la justice et la paix. C'est ce qu'on entend particulièrement dans le texte de ce matin, où d'abord on parle de rendre la justice aux défavorisés et de faire un pays juste pour les humbles. Puis Esaïe donne cette image de paix idyllique où les animaux prédateurs dorment et mangent avec leurs proies habituelles et le lion devient végétarien. Justice ou paix : il ne répond pas "ni l'un, ni l'autre", il ne répond pas "les deux et tout de suite", il répond : "l'un est la condition de l'autre".
Voilà les trois réponses d'Esaïe face à ceux qui voudraient lui faire choisir entre deux voies présentées comme irréconciliables. Il refuse le faux choix qui lui est proposé, et répond soit "ni, ni", soit "les deux et tout de suite", soit "l'un est la condition de l'autre".

Et nous face à nos questions, cela donne quoi ? Dans le moment important que nous vivons, pour l'avenir de notre humanité sur cette planète, laquelle de ces trois réponses prenons-nous quand on nous demande de choisir entre le capitalisme vert et l'anticapitalisme ; le social ou l'environnement ; la justice ou la paix ; la voiture à essence ou la voiture électrique ; le catastrophisme ou l'érénisme ; la droite ou la gauche... Peut-être aussi, pensons-nous que nous devons quand même choisir. Alors quelle réponse dans chaque cas ?

Pas facile ! Il y a un élément du raisonnement d'Esaïe que j'ai pour l'instant laissé de côté, et pas un petit. Face à l'Assyrie, il dit : ni l'Egypte, ni les syriens : Dieu.
Face au choix catastrophe ou irénisme, il dit : vivre Dieu tout de suite. Dans le texte que nous avons entendu aujourd'hui, s'enchaînent l'appel à la justice et l'annonce d'un monde de paix et de réconciliation. Mais le tout est encadré, et bien encadré. Avant, on parle du souffle du Seigneur. Après, la connaissance du Seigneur qui emplira la montagne du Seigneur.
La justice est une condition de la paix, mais l'esprit de Dieu est une condition de la justice.

Donc Dieu, sa sainteté, son esprit, son souffle, l'expression du souffle de Dieu revient quatre fois dans le texte. Serait-ce comme on l'entend trop souvent chez les croyants, Dieu comme le joker du jeu de carte ? Je ne sais pas choisir, hop, je sors le joker Dieu ?
Comme les anciens, je coupe des oiseaux en deux pour y trouver une couleur du foie ou du sang qui va me donner la réponse ?
Comme au Moyen-Age, je jette dans la rivière en crue, en furie, la femme que je soupçonne d'avoir trompé son mari, si elle coule, elle était coupable, si elle flotte, elle est innocente, c'est le jugement de Dieu ? Ou comme Georges Bush hier : je prie et si Dieu me dit "attaque l'Irak !", hop, je fonce ?
Dans certains passages de la bible, ça se passe comme ça. L'esprit de Dieu, c'est ça. Dans le premier livre de Samuel, l'esprit de Dieu fait rentrer en transe et en agitation celui qui en est saisit. C'est de la puissance, c'est du magique.

Mais dans ce texte ? Personne ne rentre en transe, personne ne découpe d'oiseau.
Quels sont les mots associés à l'esprit de Dieu ?
Connaissance, conseil, courage, crainte. Et ces mot ont un sens très précis. Dans l'ancien testament, ils sont utilisés quand on parle des décisions politiques et des décisions militaires. L'intelligence est la capacité de comprendre les tenants et les aboutissants d'une situation et d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Le conseil, c'est être capable d'élaborer un plan de bataille. Le courage, c'est la vaillance pour exécuter le plan. C'est ça l'esprit de Dieu dans le texte. Quand l'esprit de Dieu se pose sur le roi, il lui donne ces qualités là. L'esprit de Dieu, c'est l'attention au réel, le regard lucide sur la complexité du monde.

Quand on regarde les problèmes avec cet esprit là, avec ce sérieux là, on sait bien, que le plus souvent, on n'aboutit pas à des réponses en "ou bien, ou bien". Par exemple : ou bien le social, ou bien l'environnement. Mais comment les gens accepteraient d'avoir moins de bien matériels, s'ils voient que les plus riches en ont à ce point plus qu'eux ?
Comment les gens pourraient-ils moins consommer d'énergie s'ils continuent à vivre dans des logements pourris qui ne sont mal ou pas isolés ?
Le social est une condition de l'environnement. La baisse des inégalités est une condition de la sortie de la société de consommation. L'esprit de Dieu comme lucidité nous fait dire : "et le social, et l'environnement".

Face aux alternatives simplistes, quand faut-il appliquer "ni cette solution, ni l'autre", quand appliquer "les deux solutions, et tout de suite", quand appliquer "une solution est la condition de l'autre". Et peut-être encore d'autres possibilités de réponse non-binaires.

Quand appliquer l'une ou l'autre de ces réponses ?
C'est là qu'il faut faire appel à l'esprit de Dieu. Qu'il faut faire appel à notre intelligence pour comprendre les tenants et les aboutissants d'une situation. cela veut dire - dit le texte- ne pas juger sur l'apparence, ne pas se prononcer par ouï-dire. Ce qui veut dire enquêter, écouter les autres, leur poser des questions, être proches d'eux.
Et de cette analyse, en tirer les conclusions qui s'imposent et être capable d'élaborer un plan de bataille, puis d'avoir le courage, la vaillance pour exécuter le plan.
C'est autrement plus exigent qu'une réponse immédiate, médiatique, de poser une alternative brutale qui crée un ami et un ennemi, des bons et des méchants.
ça demande de ne pas se laisser emporter par l'émotion, la pression, l'urgence.
ça oblige à prendre en compte l'autre, les autres et leurs diversités.
ça oblige à ralentir, ça oblige à demander à Dieu d'être présent pour que nous soyons nous-mêmes présents à nous-même, à nos soeurs et frère, à notre monde.
ça n'est du "un coup", un esprit saint qui nous tombe dessus une fois pour toute.
C'est un travail de tous les jours.

ça nous fait sortir petit à petit de nos habitudes et de celles dans lesquelles nous pousse le monde. ça nous oblige à un pas de côté. A quelque chose de nouveau. Ce nouveau qui inaugure justement le texte d'Esaïe et par lequel je conclurai.

Ce rameau dont nous parle texte au début, ce rameau qui sort d'une vielle souche, d'un arbre apparemment mort. Le rameau, c'est la petite bifurcation qui repart d'une souche, énorme, mais apparemment morte. Apparemment. La lucidité, ça commence par regarder, et voir que ce rameau a commencé à pousser dans notre monde, dans nos coeurs, dans nos vies.