Jacques 5

1. A vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous.

2. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes.

3. Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s'élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours !

4. Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu'aux oreilles du Seigneur des armées.

5. Vous avez vécu sur la terre dans les voluptés et dans les délices, vous avez rassasiez vos coeurs au jour du carnage.

6. Vous avez condamné, vous avez tué le juste, qui ne vous a pas résisté.

7. Soyez donc patients, frères jusqu'à l'avènement du Seigneur. Voici, le laboureur attend le précieux fruit de la terre, prenant patience à son égard, jusqu'à ce qu'il ait reçu les pluies de la première et de l'arrière-saison.

8. Vous aussi, soyez patients, affermissez vos coeurs, car l'avènement du Seigneur est proche.

9. Ne vous plaignez pas les uns des autres, frères, afin que vous ne soyez pas jugés: voici, le juge est à la porte.


Que c'est tentant, un passage biblique comme celui-là, pour un Stéphane Lavignote, une semaine après la fête de l'Huma.

J'ai failli craquer :

enfin le texte révolutionnaire du Nouveau Testament qui me permet de lever le poing plutôt que de baiser l'anneau des évêques, de chanter l'International plutôt qu'« A toi la gloire ! ».

Tout y est, lutte des classes compris.
D'un côté les riches, de l'autre, les frères, presque les camarades. D'un côté les méchants riches, de l'autre ceux auxquels s'adressent Jacques et qui composent alors les communautés dont il est responsable. Ce sont des petits paysans, des petits commerçants, des petits artisans, sans fortune, bref, des prolétaires, le peuple, à l'écart de la vie publique, mal protégés par loi romaine qui favorise les bourgeois et les familles de haut rang. La lutte des classes vous dis-je !

Après avoir lu un texte comme ça, si violent avec les riches, qu'est-ce qu'on fait ?
Normalement, on monte une barricade. On remplace les hosties par des balles calibre 12. On va leur piquer leurs lingots et leurs berlines, squatter leurs hôtels particulier et se moucher dans leurs draps en soie. Non ?

Mais évidemment, vous avez entendu la fin du texte. Ce n'est pas ce qui est proposé par Jacques. Il faut être patient. Ne pas de plaindre. Mais alors comment comprendre ce début si dur avec les riches ? Comment peut-on être aussi violent avec les riches pour ensuite être si mollasson dans la réponse concrète ?

Que dit le début :
Leur richesses dévoreront leurs chairs comme le feu. ça fait mal ! Leurs richesses vont les rouiller, les ronger, les miner de l'intérieur. Elles vont leur pourrir la vie - au sens littéral du terme. Ils vont s'effondrer intérieurement, et tomber bien bas : désirant toujours plus d'argent, ils deviennent toujours plus injustes, et pour cela vont commettre toujours plus d'iniquité... qui les rongeront toujours plus.

Le sort des riches n'est décidément pas enviable.
Mais attention, le texte n'invite pas pour autant à les plaindre ! Ni les plaindre, ni les craindre. Oui, pour une fois, ne pas les craindre : pas question, là, de tendre la joue gauche comme dans les Evangiles, de courber l'échine et rester à sa place de dominé, comme chez Paul.
Au contraire, le texte qui décrit leur situation peu enviable, est mis sous le nez des riches, comme on tend un miroir, sans doute un miroir déformant, très déformant : vous savez, comme dans les foires. Le texte leur est balancé, comme une gifle.
Pour les secouer. « Etes-vous si heureux que ça, vous qui passez vos vies à courir après l'argent ! ». "D'où viennent vos richesses, de la justice ou de l'injustice ?" "Que faites vous de vos richesses : les utilisez vous pour vous enfermer dans le luxe et le ramolissement, ou pour faire du bien aux autres ? Tout pour vous, ou redistribué aux pauvres ?" "Que vous fait votre argent ? Vous piège-t-il dans la recherche de toujours plus d'argent, y compris par l'injustice, ou en restez-vous libre ?" Sacrés questions qui sont envoyées au riche. Les riches ne sont pas à envier, ils sont à sauver, d'eux-mêmes, de leur richesse, de leur malheur existentiel. « Sauvons les riches ! » pour reprendre l'intitulé d'un collectif d'activistes écolos parisiens qui va interpeller les riches dans leurs caches dorées, des grands palaces à la mairie de Neuilly.

Mais il n'y a pas que les riches qui sont interpellés, je le suis moi aussi qui ne suis pas un riche.
Ce n'est pas seulement leur sort que je suis invité à ne pas envier. Mais leurs richesses, et ça c'est plus dur. Facile de détester, de se créer des ennemis. Pas facile de résister à l'envie d'avoir ce qu'a le voisin. Pourtant, dans le texte, il nous est dit que c'est leur or et leur argent qui leur communique cette rouille qui les ronge. La richesse matérielle, voilà leur malheur existentiel. « L'argent ne fait pas le bonheur, fait-il le malheur ?» comme le chante le gentil rapeur MC Solar.

Jacques m'invite moins à détester les riches qu'à revoir ce que je considère comme la richesse.
N'est-ce pas plus subversif ? Les riches ne le sont plus si ce qui les fait riche n'a plus de valeur. Mais moi, ça me remet en cause, ça m'oblige à reconsidérer ma conception de ce qu'est la richesse, la valeur, le bonheur, le bien être, toutes ces notions que je partage avec les riches et qui finalement, font que je ne suis pas si éloigné d'eux que cela. Et vous avez peut-être entendu que c'est une question qu'on se pose en haut lieu, quand le président de la république demande à des prix nobels un rapport sur le "produit intérieur brut".

Qu'est-ce que la richesse ? Qu'est-ce que la pauvreté ?
Ce sont ces questions gênantes que posèrent Pierre Valdo et sa Fraternité des pauvres, au XIIe siècle dans la région de Lyon, et dont ce passage du Nouveau Testament était le texte fondateur. L'Eglise catholique de l'époque vit combien c'était subversif et les persécuta. Ils se réfugièrent en Italie, les protestants Vaudois sont aujourd'hui leurs descendants. Valdo et ses fidèles ne tentèrent pas une révolution les armes à la mains.
D'autres protestants à la lecture de ce texte choisirent la stratégie révolutionnaire violente. Thomas Münster et ses paysans, à l'époque de Luther, qui voulait prolonger la réforme spirituelle par la révolution politique. En Angleterre, il eut les Diggers, et les niveleurs. Et bien d'autres encore. Valdo et sa fraternité firent autre chose. Ils se "contentèrent" de donner leurs richesses et d'aller prêcher la pauvreté. Mais, oui, n'est-ce pas plus subversif ? C'est que certains aujourd'hui, dans la lignée de ce que on appelle la décroissance, appellent la sobriété ou la simplicité volontaire. Comme les communautés auxquels s'adresse Jacques, autre chose que le brouhaha révolutionnaire : une dissidence du quotidien, à bas-bruit, qui sème des paniers bios ici, à La Maison Verte, une entreprise en coopérative ouvrière là-bas. Des personnes qui se passent de leur voiture, du téléphone portable. Du frigo.

Certes, ce n'est pas la vie de mendiant comme Pierre Valdo, ou St François d'Assises en leur temps.
Mais ceux qui font cela témoignent de ce que ça change dans leur vie. Ça rend libre de tout ces objets, de ces objets qui nous possèdent bien plus souvent que nous ne les possédons. Et ça les rend libre, et c'est cela sans doute le plus important : se libérer de la course après les objets et le mode de vie des riches. Plus important que ne plus utiliser sa voiture, son téléphone portable, car pour beaucoup c'est l'outil de travail, comme le stétoscope pour le médecin ou la casserole pour le cuisinier, c'est cela sans doute le plus important : ne plus être dans la course après le mode de vie des riches, parce qu'on a changé son idée de ce qu'était la richesse.
Cela ne réoriente-t-il pas toute la vie ? A qui faire confiance ?
On confie son avenir à Dieu ou à son portefeuille d'action ? A la solidarité des gens qu'on aime ou à une assurance privée ?
Quelle rapport au temps ?
Aller à la vitesse du monde pour ne rater aucune opportunité financière, à une époque où les gains en bourses se font en quelque centièmes de seconde, et de ce fait, sont décidés par des ordinateurs et plus par des humains, ou ralentir sa vie, quitte à être un peu décalé, mais freiner un peu ce monde fou, comme des enfants qui traînent les pieds pour ne pas aller dans une direction dont ils ne veulent pas. Déserter ce monde trop rapide pour rejoindre le temps long de Dieu.

Le modèle n'est plus alors le trader, en bras de chemise et criant des ordres devant son ordinateur.
C'est le patient cultivateur qui sème ses graines. Il a confiance dans la force de la vie. Il sème ici de toutes petites graines, il les pose dans des sillons bientôt recouverts par la terre, il sème une subversion qui va lentement pousser. Des graines qui poussent sous les soleil de la grâce, de l'amour du Seigneur.
Rationnellement, il ne sait, nous se savons pas si ce que nous semons va pousser. Mais nous prions le seigneur, nous lui disons notre confiance. Et au fond de notre coeur nous y croyons, comme dans l'épitre de Jacques.
l'avènement du Seigneur est proche, le juge est à la porte.