Jacques 5,1-9 : "Sauvons les riches !"
Par Editeur le mercredi 23 septembre 2009, 20:45 - Prédications - Lien permanent

"A vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui
viendront sur vous. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés
par les teignes !" lit-on dans l'Epitre de Jacques. On pend les riches ?
Non, on les sauve ! Prédication de Stéphane Lavignotte du 20 septembre
2009.
Jacques 5
1. A vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des
malheurs qui viendront sur vous.
2. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les
teignes.
3. Votre or et votre argent sont rouillés; et leur rouille s'élèvera en
témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé
des trésors dans les derniers jours !
4. Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous
les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu'aux
oreilles du Seigneur des armées.
5. Vous avez vécu sur la terre dans les voluptés et dans les délices, vous
avez rassasiez vos coeurs au jour du carnage.
6. Vous avez condamné, vous avez tué le juste, qui ne vous a pas
résisté.
7. Soyez donc patients, frères jusqu'à l'avènement du Seigneur. Voici, le
laboureur attend le précieux fruit de la terre, prenant patience à son égard,
jusqu'à ce qu'il ait reçu les pluies de la première et de
l'arrière-saison.
8. Vous aussi, soyez patients, affermissez vos coeurs, car l'avènement du
Seigneur est proche.
9. Ne vous plaignez pas les uns des autres, frères, afin que vous ne soyez
pas jugés: voici, le juge est à la porte.
Que c'est tentant, un passage biblique comme celui-là, pour un Stéphane Lavignote, une semaine après la fête de l'Huma.
J'ai failli craquer :
enfin le texte révolutionnaire du Nouveau Testament qui me permet de lever
le poing plutôt que de baiser l'anneau des évêques, de chanter l'International
plutôt qu'« A toi la gloire ! ».
Tout y est, lutte des classes compris.
D'un côté les riches, de l'autre, les frères, presque les camarades. D'un côté
les méchants riches, de l'autre ceux auxquels s'adressent Jacques et qui
composent alors les communautés dont il est responsable. Ce sont des petits
paysans, des petits commerçants, des petits artisans, sans fortune, bref, des
prolétaires, le peuple, à l'écart de la vie publique, mal protégés par loi
romaine qui favorise les bourgeois et les familles de haut rang. La lutte des
classes vous dis-je !
Après avoir lu un texte comme ça, si violent avec les riches, qu'est-ce
qu'on fait ?
Normalement, on monte une barricade. On remplace les hosties par des balles
calibre 12. On va leur piquer leurs lingots et leurs berlines, squatter leurs
hôtels particulier et se moucher dans leurs draps en soie. Non ?
Mais évidemment, vous avez entendu la fin du texte. Ce n'est pas ce qui est
proposé par Jacques. Il faut être patient. Ne pas de plaindre. Mais alors
comment comprendre ce début si dur avec les riches ? Comment peut-on être
aussi violent avec les riches pour ensuite être si mollasson dans la réponse
concrète ?
Que dit le début :
Leur richesses dévoreront leurs chairs comme le feu. ça fait mal ! Leurs
richesses vont les rouiller, les ronger, les miner de l'intérieur. Elles vont
leur pourrir la vie - au sens littéral du terme. Ils vont s'effondrer
intérieurement, et tomber bien bas : désirant toujours plus d'argent, ils
deviennent toujours plus injustes, et pour cela vont commettre toujours plus
d'iniquité... qui les rongeront toujours plus.
Le sort des riches n'est décidément pas enviable.
Mais attention, le texte n'invite pas pour autant à les plaindre ! Ni les
plaindre, ni les craindre. Oui, pour une fois, ne pas les craindre : pas
question, là, de tendre la joue gauche comme dans les Evangiles, de courber
l'échine et rester à sa place de dominé, comme chez Paul.
Au contraire, le texte qui décrit leur situation peu enviable, est mis sous le
nez des riches, comme on tend un miroir, sans doute un miroir déformant, très
déformant : vous savez, comme dans les foires. Le texte leur est balancé,
comme une gifle.
Pour les secouer. « Etes-vous si heureux que ça, vous qui passez vos vies
à courir après l'argent ! ». "D'où viennent vos richesses, de la justice
ou de l'injustice ?" "Que faites vous de vos richesses : les utilisez vous
pour vous enfermer dans le luxe et le ramolissement, ou pour faire du bien aux
autres ? Tout pour vous, ou redistribué aux pauvres ?" "Que vous fait
votre argent ? Vous piège-t-il dans la recherche de toujours plus
d'argent, y compris par l'injustice, ou en restez-vous libre ?" Sacrés
questions qui sont envoyées au riche. Les riches ne sont pas à envier, ils sont
à sauver, d'eux-mêmes, de leur richesse, de leur malheur existentiel. « Sauvons les riches ! » pour
reprendre l'intitulé d'un collectif d'activistes écolos parisiens qui va
interpeller les riches dans leurs caches dorées, des grands palaces à la mairie
de Neuilly.
Mais il n'y a pas que les riches qui sont interpellés, je le suis moi aussi
qui ne suis pas un riche.
Ce n'est pas seulement leur sort que je suis invité à ne pas envier. Mais leurs
richesses, et ça c'est plus dur. Facile de détester, de se créer des ennemis.
Pas facile de résister à l'envie d'avoir ce qu'a le voisin. Pourtant, dans le
texte, il nous est dit que c'est leur or et leur argent qui leur communique
cette rouille qui les ronge. La richesse matérielle, voilà leur malheur
existentiel. « L'argent ne fait pas le bonheur, fait-il le malheur ?»
comme le chante le gentil rapeur MC Solar.
Jacques m'invite moins à détester les riches qu'à revoir ce que je considère
comme la richesse.
N'est-ce pas plus subversif ? Les riches ne le sont plus si ce qui les
fait riche n'a plus de valeur. Mais moi, ça me remet en cause, ça m'oblige à
reconsidérer ma conception de ce qu'est la richesse, la valeur, le bonheur, le
bien être, toutes ces notions que je partage avec les riches et qui finalement,
font que je ne suis pas si éloigné d'eux que cela. Et vous avez peut-être
entendu que c'est une question qu'on se pose en haut lieu, quand le président
de la république demande à des prix nobels un rapport sur le "produit intérieur
brut".
Qu'est-ce que la richesse ? Qu'est-ce que la pauvreté ?
Ce sont ces questions gênantes que posèrent Pierre Valdo et sa Fraternité des
pauvres, au XIIe siècle dans la région de Lyon, et dont ce passage du Nouveau
Testament était le texte fondateur. L'Eglise catholique de l'époque vit combien
c'était subversif et les persécuta. Ils se réfugièrent en Italie, les
protestants Vaudois sont aujourd'hui leurs descendants. Valdo et ses fidèles ne
tentèrent pas une révolution les armes à la mains.
D'autres protestants à la lecture de ce texte choisirent la stratégie
révolutionnaire violente. Thomas Münster et ses paysans, à l'époque de Luther,
qui voulait prolonger la réforme spirituelle par la révolution politique. En
Angleterre, il eut les Diggers, et les niveleurs. Et bien d'autres encore.
Valdo et sa fraternité firent autre chose. Ils se "contentèrent" de donner
leurs richesses et d'aller prêcher la pauvreté. Mais, oui, n'est-ce pas plus
subversif ? C'est que certains aujourd'hui, dans la lignée de ce que on
appelle la décroissance, appellent la sobriété ou la simplicité volontaire.
Comme les communautés auxquels s'adresse Jacques, autre chose que le brouhaha
révolutionnaire : une dissidence du quotidien, à bas-bruit, qui sème des
paniers bios ici, à La Maison Verte, une entreprise en coopérative ouvrière
là-bas. Des personnes qui se passent de leur voiture, du téléphone portable. Du
frigo.
Certes, ce n'est pas la vie de mendiant comme Pierre Valdo, ou St François
d'Assises en leur temps.
Mais ceux qui font cela témoignent de ce que ça change dans leur vie. Ça rend
libre de tout ces objets, de ces objets qui nous possèdent bien plus souvent
que nous ne les possédons. Et ça les rend libre, et c'est cela sans doute le
plus important : se libérer de la course après les objets et le mode de
vie des riches. Plus important que ne plus utiliser sa voiture, son téléphone
portable, car pour beaucoup c'est l'outil de travail, comme le stétoscope pour
le médecin ou la casserole pour le cuisinier, c'est cela sans doute le plus
important : ne plus être dans la course après le mode de vie des riches,
parce qu'on a changé son idée de ce qu'était la richesse.
Cela ne réoriente-t-il pas toute la vie ? A qui faire confiance ?
On confie son avenir à Dieu ou à son portefeuille d'action ? A la
solidarité des gens qu'on aime ou à une assurance privée ?
Quelle rapport au temps ?
Aller à la vitesse du monde pour ne rater aucune opportunité financière, à une
époque où les gains en bourses se font en quelque centièmes de seconde, et de
ce fait, sont décidés par des ordinateurs et plus par des humains, ou ralentir
sa vie, quitte à être un peu décalé, mais freiner un peu ce monde fou, comme
des enfants qui traînent les pieds pour ne pas aller dans une direction dont
ils ne veulent pas. Déserter ce monde trop rapide pour rejoindre le temps long
de Dieu.
Le modèle n'est plus alors le trader, en bras de chemise et criant des
ordres devant son ordinateur.
C'est le patient cultivateur qui sème ses graines. Il a confiance dans la force
de la vie. Il sème ici de toutes petites graines, il les pose dans des sillons
bientôt recouverts par la terre, il sème une subversion qui va lentement
pousser. Des graines qui poussent sous les soleil de la grâce, de l'amour du
Seigneur.
Rationnellement, il ne sait, nous se savons pas si ce que nous semons va
pousser. Mais nous prions le seigneur, nous lui disons notre confiance. Et au
fond de notre coeur nous y croyons, comme dans l'épitre de Jacques.
l'avènement du Seigneur est proche, le juge est à la porte.