Marc 7,31-37 : ouvrez les paquets, vous y trouverez des cadeaux !
Par Editeur le dimanche 6 septembre 2009, 21:42 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 6 septembre 2009.
Marc 7,31-37
31. Jésus quitta le territoire de Tyr, et revint par Sidon vers la mer de
Galilée, en traversant le pays de la Décapole.
32. On lui amena un sourd, qui avait de la difficulté à parler, et on le
pria de lui imposer les mains.
33. Il le prit à part loin de la foule, lui mit les doigts dans les
oreilles, et lui toucha la langue avec sa propre salive ;
34. puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et dit : Éphphatha,
c'est-à-dire, ouvre-toi.
35. Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très
bien.
36. Jésus leur recommanda de n'en parler à personne ; mais plus il le
leur recommanda, plus ils le publièrent.
37. Ils étaient dans le plus grand étonnement, et disaient : Il fait
tout à merveille ; même il fait entendre les sourds, et parler les
muets.
Dans cette histoire, il y a deux guérisons réussies et une guérison qui
reste à faire. La guérison réussie, c’est bien sûr celle du sourd et
muet.
On peut se demander ce qui a été soigné : est-ce parce que dorénavant
il entend qu'il peut enfin parler ? Sans doute. Cette guérison a-t-elle
été facile ? Peut-être que non, comme le laisse entendre ce soupir poussé
vers le ciel par Jésus. Toujours est-il qu'il parlait avec peine, et que
maintenant, il parle correctement.
Est-il seulement soigné de sa difficulté à entendre et parler ? Il est
aussi soigné d'autre chose. Au début, il n'est qu'un objet baladé par les
autres. Il est amené - "porté" en grec - par la foule. Il est soigné alors
qu'il ne demandait rien. Il est passif, et tout le monde semble décider pour
lui. Il n'est pas une personne : il est un objet.
Jésus lui offre autre chose : Il le sort de la foule, il n'est plus
mêlé à la foule, il est mis à part. La guérison se développe loin de la masse,
dans une relation de personne à personne. Il n’est plus un handicapé, une
personne moindre, il est un individu qui est regardé par un autre
individu.
Le sourd - comme l'aveugle plus loin dans l'Evangile, qui lui aussi est mis
à part pour une guérison - n’est plus l’objet d’une foule qui l'utilise pour
une guérison/tour de magie, il n’est plus une bête de foire confiée à un
prestidigitateur. Il est l’objet unique de l’attention de Jésus, il est à
nouveau individualisé.
Il est aussi guéri de cela : d'objet d'une foule, il devient le
vis-à-vis d'une autre personne et donc une personne à son tour.
Qui d'autres est soigné ? Qui d'autre profite d'une guérison ? Le
second à profiter de la guérison de Jésus, c'est Jésus lui-même.
De quoi Jésus était-il malade ? Il avait deux maladies.
La première est une atrophie de sa sollicitude. Un rétrécissement messianique. Je m'explique. Où se passe cette scène ? Elle se passe en territoire païen. Les personnes qui demandent à être soignées ne sont pas juives. Que s'est-il passé au début du chapitre ?
Il a été interpellé par des pharisiens. Ils reprochent à Jésus et à ses
disciples de ne pas respecter la loi juive et de manger avec les impures et
donc notamment les païens. Et il riposte : « Vous laissez de côté le
commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes. »
(7,8) Il proclame que la loi de l'amour de Dieu et du prochain doivent passer
au dessus des lois crées par les humains.
Ca c'est le discours de Jésus. Mais Jésus a du mal à passer de ce discours
aux actes. Que s'est-il passé juste avant cette scène ? Une femme
syro-phénicienne - donc païenne - lui a demandé d'intervenir. Il a d'abord
refusé en arguant qu'elle n'était pas juive - « il ne serait pas convenant
de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens ». Elle lui a
répondu que « les petits chiens sous la table mangent les miettes qui
tombent de la table des enfants. »
Secoué par cette interpellation de la femme - digne d'un Jésus répondant aux
pharisiens - il a accepté de la soigner.
Là, devant le sourd - païen comme la femme - Jésus s'exécute sans rien dire. Il le soigne non seulement sans que le sourd n'ait à argumenter, mais sans qu'il ne demande rien.
Et que se passe-t-il juste après cet épisode après le sourd ? Il va faire une multiplication des pains. Il a déjà opéré ce miracle plus tôt dans l'évangile, mais en territoire juif. Là, il va le faire en territoire païen, pour des païens.
Voilà la première guérison de Jésus : Il apprend que le projet que Dieu lui a confié déborde les frontières de son ethnie, de sa culture religieuse, des barrières de genre, de handicap, de ce qui est "normal", de ce qui est sa norme de référence.
Il est guéri de l'atrophie de son projet messianique. Il ne laisse plus sa
sollicitude être bridée par toutes ces barrières : il est guéri d'une
atrophie de l'amour du prochain qui menaçait gravement son projet
messianique.
Mais il y a encore autre chose dont il est guéri. Il avait une autre maladie liée à la première. Laquelle ? Avez-vous retenu comment se déroule sa guérison ?
Dans Marc, les guérisons passent toutes par des mots prononcés, et des mains
qui sont posées sur une personne. Là Jésus fait autrement.
La personne est sourde, elle n'entend pas. Certes, il y a un mot, un seul. Il lui fait peut-être lire sur les lèvres - « il le dit à l'homme » précise le texte.
Mais surtout, cela passe par des gestes avant de passer par des mots. Cela passe par des gestes précis, par les doigts et la salive de Jésus qui vont toucher où est le mal, qui désignent là où est le problème - les oreilles, la langue.
Il n’est plus question d’un geste stéréotypé de guérison, mais d’une série
de gestes, uniques dans tout l’Evangile, développés une seule fois, pour cette
personne sourde, en propre, « kat idan » « selon son
particulier » (v.33) dit le texte.
Jésus avait la même maladie que celle que nous sommes beaucoup à avoir, que
beaucoup de nos églises, institutions, médias ont : le conformisme qui
exclut sans le vouloir.
Communiquer de la même manière avec tout le monde, et en faisant cela, exclure
beaucoup de monde, car la manière courante, majoritaire, "normale" de
communiquer, d'accueillir, de parler est finalement comprise par peu de
monde.
Jésus passe du conformisme qui exclut à ce que le Conseil oecuménique des
églises, et de nombreuses églises du Sud ou du monde anglo-saxon appellent d'un
nom étrange : "l'inclusivité". Quand nos habitudes, nos façons
"majoritaires" excluent - souvent sans le vouloir - les autres, les minorités,
les gens différents, l'inclusivité c'est chercher les mots et les gestes qui
incluent, qui font une place.
Regardons ce que fait Jésus. Il fait deux choses. il touche là où se trouve
le problème : les oreilles, la langue. Les églises inclusives commencent
par oser dire aux personnes concernées là où se trouve le problème :
« Oui, nous églises, nous avons du mal à vous accueillir, vous qui êtes
des indigènes, des pauvres, des handicapés, des personnes gays et lesbiennes.
Nous mettons le doigt là où ça nous fait mal et là où ça vous fait mal.
»
Et ensuite, comme Jésus, elles trouvent des signes - intégrer des éléments
de culture indigène dans leurs cultes - des mots - par exemple traduire les
cultes en langue des signes - pour parler à la personne dans sa langue,
« selon son particulier », comme dit le texte de l'évangile.
Le sourd est soigné, Jésus l'est aussi. Mais alors, pour qui la guérison
échoue-t-elle ? Pour la foule.
De quoi la foule est-elle malade et n'est pas guérie ? Restons d'abord sur la même idée qu'auparavant.
On nous dit que l'homme « parlait avec peine », et si surtout, son
problème était qu'il était « entendu » avec peine ? Si le
problème était qu’au départ, la foule et son entourage n'ait pas fait l’effort
de l’écouter, à tel point qu’on veut le soigner alors qu’il ne demande rien
?
La foule ne fait pas l'effort de l'écouter, et bien sûr, elle ne fait aucun
effort pour communiquer avec lui. Elle ne fait pas l’effort de parler dans sa
langue, avec des gestes comme le fait Jésus. Au début, non seulement, elle
décide pour lui et ne cherche pas à communiquer, mais elle le promène comme un
paquet, un objet.
Et à la fin, elle n'est pas guérie, elle ne s'intéresse toujours pas à lui
comme personne. Elle ne parle pas de lui, elle parle tout de suite de
généralités : Jésus « fait parler les sourds et les muets. » La
maladie de la foule c'est qu'elle ne fait pas l'effort de s'intéresser à
l'individu, à la personne.
Comment pourrait-on appeler cette maladie ? Cette façon de ne pas voir
Ibrahim et Fanta mais "des noirs" ? Jacques et Anne, mais "des
cathos" ? Pierre et Youssef mais des "gauchistes" ? Bernard et Roger
mais des "pédés" ?
Certes, c'est aussi une forme de conformisme qui exclut, de panne de la
sollicitude, mais d'abord une façon de ne voir le monde que par sacs, par
groupes, en généralités, voir les choses "en gros". Comment appeler cela :
La "grossièreté" ? la "généralissime" ? Le syndrome du sac
?
Mais surtout, en faisant cela, la foule passe à côté de Jésus, et c'est pour
cela, que peut-être elle n'est pas soignée. Elle est incapable de percevoir et
de rentrer dans la relation d’individu à individu qu'instaure Jésus, car elle
cherche du secret, du miracle, de la puissance.
Quelque chose de bien spectaculaire qu'elle peut aller proclamer partout, et
ainsi se mettre elle-même en avant en disant : « Hé, vous savez ce
que MOI j'ai vu ? »
Car c'est bien cela qui l'intéresse, et c'est pour cela que Jésus peut bien
lui demander de se taire, il n'aura aucune chance d'être entendue par cette
foule qui n'a aucune envie d'entendre, de rencontrer, qui n'a qu'une seule
envie : classer, juger, pour pérorer, proclamer...
Faisant cela, elle loupe Jésus, elle loupe ce que le sourd, lui a vécu avec
Jésus.
Il n'y a pas de « secret » à « dévoiler », pas de scoop à
publier en Une, pas de mystère qui permette de frimer sur les routes de Galilée
ou les plateaux télé, mais un chemin de vie sur lequel le sourd a commencé à
marcher, une expérience dont il faut être acteur - la foule est spectatrice, le
sourd acteur -, une expérience qui commence par une rencontre, un échange, avec
une personne, un par un.
Et donc finalement, les malades et les guéris ne sont pas forcément ceux qu'on croit.
Ceux qui se croient bien portants, qui amènent des sourds pour qu'ils soient soignés, sont peut-être ceux qui restent à soigner.
Quand des enfants de milieux défavorisés vont en vacances dans des familles protestantes, qui est le bien portant, qui sera guéri ?
Quand nos braderies et vestiaires reçoivent des vêtements de certains et les donnent à d'autres, qui est le bien portant, qui sera guéri ?
Quand nos églises mettent en place un culte accessible à des sourds et malentendants, qui est le bien portant, qui sera guéri ?
Quand une église ou une entreprise met fin aux discriminations envers les
personnes gays ou lesbiennes, qui est le bien portant, qui sera guéri ?
Qui est le bien portant, qui sera guéri ? Qui reste dans le syndrome du
paquet, dans la grossièreté, dans le généralissime, qui rentre dans un
cheminement de la rencontre, dans l'expérience de la rencontre de l'autre, dans
la relation de personne à personne ?
Ouvrez les paquets, vous y trouvrez des cadeaux.