Pas seulement que la planète est saturée d’habitants, mais aussi qu'il n’existe plus d’espaces disponibles ou en tous cas d'un espace disponible vers lequel des groupes humains pourraient se projeter avec l’espoir de bâtir un monde nouveau. Une telle aventure fit partie des rêves du passé : les Grandes découvertes, la conquête de l’Ouest, la dimension de « peuplement » de la colonisation…

Dans la Bible, les Hébreux, en perpétuelle migration, ne trouvent jamais d'espaces vides. Abraham rentre en Canaan et fait bon ménage avec les autochtones. Ils se réfugient en Égypte, où il y a un autre peuple et une civilisation. Ils reviennent en Israël et doivent choisir entre le massacre et la cohabitation avec les Cananéens. Ils sont déportés en Babylone et doivent préserver leur identité au milieu d'une riche autre culture. Quand ils reviendront en Israël – libérés par Cyrus – il y a du monde dans le pays. à chacune de ces migrations se posent les mêmes questions : comment vivre avec ? Se singulariser ou se fondre ?

L'histoire des Hébreux nous raconte que s'il y a des peuples sans terre, cela fait très longtemps qu'ils n'y a plus de terre sans peuple. Pour faire coller l'imaginaire colonial de la « terre sans peuple » avec la réalité découverte par les colonisateurs, on se débarrassa du peuple de la terre, comme dans le cas des Indiens d'Amérique. N'est-ce pas cet aspect de l'idéologie coloniale qui persiste quand on présente les banlieues comme sans culture et sans peuple – uniquement des sauvageons – comme espace à reconquérir et réaménager en permanence ?

Désormais, nous ne pouvons plus faire comme si. Nous devons assumer cette réalité : nous vivons dans un monde plein, tous les mondes sont à l’intérieur de notre monde. Chez soi, on est désormais aussi chez l’autre – et réciproquement. Il ne nous faut donc pas seulement inventer un « vivre ensemble », mais un « les uns chez les autres ». Nous devons choisir entre nous marcher sur les pieds ou nous serrer les coudes dans une nouvelle solidarité. C'est une réalité bien plus réelle que le soi-disant réalisme d'une impossible fermeture des frontières et son cortège d'expulsions par lesquelles on continue à imaginer qu'il y aurait des espaces vides – nos ex-colonies – dans lesquels nous pourrions vider notre trop-plein…