Marc 14

3. Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme entra, pendant qu’il se trouvait à table. Elle tenait un vase d’albâtre, qui renfermait un parfum de nard pur de grand prix ; et, ayant rompu le vase, elle répandit le parfum sur la tête de Jésus.

4. Quelques-uns exprimèrent entre eux leur indignation : à quoi bon perdre ce parfum ?

5. On aurait pu le vendre plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. Et ils s’irritaient contre cette femme.

6. Mais Jésus dit : Laissez-la. Pourquoi lui faites-vous de la peine ? Elle a fait une bonne action à mon égard ;

7. Car vous avez toujours les pauvres avec vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez, mais vous ne m’avez pas toujours.

8. Elle a fait ce qu’elle a pu ; elle a d’avance embaumé mon corps pour la sépulture.

9. Je vous le dis en vérité, partout où la bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait.

De quoi les pauvres ont-ils besoin ? N’ont-ils pas raison, ces disciples qui veulent utiliser au mieux les moyens qu’ils ont pour s’en occuper ? Car les pauvres, les jeunes en difficulté, les sans-papiers en butte à des lois de plus en plus dures, on s’en occupe patiemment, au jour le jour, sur le long terme. A quoi sert un coup d’éclat comme celui que fait la femme ? Ne faut-il pas autre chose que des coups médiatiques, des tentes plantées sur un canal, des occupations de temples et d’églises ? Jésus ne donne pas tort à ces prudents. Il leur confirme que les pauvres, ils auront à s’en occuper patiemment, quotidiennement, sur le long terme, et même sur un sacré long terme : ils auront toujours à s’en occuper. Mais en même temps, Jésus défend la femme. Jésus dit même — c’est l’étude du texte en grec qui nous l’apprend — qu’elle fait une « œuvre », une « bonne action », traduit Louis Segond : le même terme qu’on utilise pour s’occuper des pauvres. Comment Jésus peut-il dire que c’est une œuvre que de s’occuper des pauvres, à l’économie, dans la patience, dans le long terme, et qu’en même temps, c’est une œuvre que de faire un coup d’éclat et de gaspiller les richesses?

La mort a été vaincue

Parce que justement, la femme et les disciples de Jésus ne sont pas dans le même temps. Les disciples sont encore dans le temps du début de l’évangile : ils voient en Jésus un sage, un rabbin intelligent qui répond aux contradictions de la vie : peut-on être riche et rentrer dans le royaume des cieux, avoir un riche parfum et être juste, etc. La femme est déjà dans un autre temps. En coulisse se trame le meurtre de Jésus. Le temps s’accélère, se referme, devient plus dur, plus violent. Cela va aboutir à une mise à mort, une crucifixion. Elle intervient dans ce temps de l’urgence. Mais pour quoi faire ? Sacrifier ce parfum, semer le bazar dans un repas — moment hautement ritualisé —, transformer ce repas en dispute. Mais pourquoi ? En quoi consiste son œuvre, puisque ce sacrifice du parfum ne va aboutir à rien de concret pour les pauvres ? Jésus nous le dit : « Là où est proclamé l’évangile dans le monde entier, on racontera aussi en souvenir d’elle ce qu’elle a fait ». L’évangile, c’est-à-dire, littéralement, la bonne nouvelle. Le parfum, c’est ce qu’on amenait alors sur le cercueil du mort le troisième jour après sa mort. Or, c’est le troisième jour où les femmes découvrent une bonne nouvelle incroyable : Jésus est revenu à la vie, la mort a été vaincue. Nous travaillons patiemment à nos actions sur le long terme. Et débarquent des sans-papiers qui occupent notre temple, des SDF qui plantent des tentes. Ils nous bousculent, nous font gaspiller notre si précieux, si rare temps pour une mobilisation au résultat incertain. Mais peut-être sont-ils dans un temps particulier : celui de la fin, celui où la mort — sociale, politique, mais parfois physique — les menace, où, comme au temps de Jésus, par démagogie, un pouvoir politique est prêt à les crucifier. A ce moment-là, leur geste déraisonnable proclame dans le monde entier : nous croyons que la vie est plus forte que la mort. Demain, et pour toujours, nous reprendrons nos actions patientes. Mais maintenant, saurons-nous les laisser semer le bazar dans nos repas, en mémoire à la femme au parfum ?

Stéphane Lavignotte