Qui aurait pu imaginer un café littéraire à la porte Montmartre, au milieu des HLM, dans ce quartier populaire engoncé entre les portes de Clignancourt et de Saint Ouen, les fameuses Puces et les boulevards des Maréchaux ? Ce n’est pas au bout du monde. De la place Jules Joffrin, pour s’y rendre à pied, il y en a à peine pour une dizaine de minutes. Le lieu a placé au centre de ses préoccupations la primauté de la vie en société. C’est de plus en plus rare et surtout précieux. Si la curiosité vous pousse jusque là, vous apprécierez les bons repas (une cuisine familiale) servis à l’heure du déjeuner, au prix modique de huit euros la formule plat, dessert, café. Les clients s’y pressent entre midi et deux (voire trois). C’est l’une des nombreuses activités de l’association. Son objectif est de maintenir un lieu culturel dans un quartier qui ne s’y prête pas forcément. Des ateliers se tiennent là toutes les semaines. L’espace, tout en longueur et clair, s’adapte aux occasions. De grandes baies vitrées semblent maintenir une connexion permanente avec la rue et les regards s’entrecroisent.

Les livres, c’est bon pour les bébés !

Nous sommes jeudi matin, jour de marché. Place aux tout-petits. Sylvie chante une comptine, prend un livre et lit une histoire à la quinzaine d’enfants âgés de six mois à trois ans. Raymonde prend la relève. Puis Garance, Matéo, Inès, Noé et Carla vont chercher un livre pour le faire lire à l’adulte de leur choix. Ils se connaissent bien les uns, les autres et se partagent leurs nounous et mamans le temps d’une heure hebdomadaire. Les livres servent de doudou, les enfants les déménagent d’un bout à l’autre de l’espace qui leur est alloué. L’atelier a été créé au printemps 2003, à raison d’une fois par semaine, puis deux, puis trois. « Un livre, c’est sympa à partager, explique Raymonde, bénévole. C’est une chose qui peut intéresser les enfants qui apprivoisent les livres. Quand ils entrent à l’école, ils aiment le livre. » L’ambiance est simple et conviviale, à l’opposé des bibliothèques, où l’on se doit de se tenir tranquille. Au café littéraire, « il y a un espace pour nous ». Nounous et mamans apprécient de s’y retrouver. Rançon de cette atmosphère de convivialité : certaines s’organisent même des sorties entre elles. Le vendredi après-midi, Saïda, elle, propose des cours de couture et de stylisme aux adultes, à toutes celles qui voudraient apprendre à couper, coudre sur machine ou rafraîchir un vêtement passé. Claudie, une bénévole, assiste, de son côté, à l’atelier d’écriture du mardi soir, animé par l’écrivain en résidence Patrick Arduise. Le collectif « SLAM O Féminin » organise un atelier mensuel d’écriture slam, ouvert à un public dès dix ans, avec un spectacle à la clé. Enfin, un jeudi après-midi par mois, des réunions ont lieu autour de la cuisine : « Apportez vos recettes ! »

Théâtre, concert et Jam session

Le café est fréquenté par la population du quartier en journée. En soirée, un réseau d’artistes a séduit un public diversifié, et Le Petit Ney est devenu un « petit lieu parisien ». Une PAF (participation aux frais) est remise dans son intégralité aux artistes qui se produisent. Une programmation culturelle est proposée certains soirs et parfois même le dimanche : vernissage d’une exposition de photos, soirée jeux « sur la piste d’auteurs allemands », rencontre avec le collectif « Contes à croquer », dîner littéraire, théâtre, concert et Jam session. Des soirées-débats sont également proposées sur les thèmes du commerce équitable, du développement durable, de la ville et de l’énergie… Si vous faites un détour au « Petit Ney », vous trouverez un prénom, un sourire, une chaleur, une humanité souvent si absente dans nos vies étriquées. Soyez curieux, et vous saurez alors la source de la dénomination « café littéraire » ! Rien n’est anodin dans ce petit îlot constitué d’êtres véritablement humains.

Caroline Langlois

Café littéraire le petit Ney
10, avenue de la porte Montmartre
7018 Paris
Tél. 01 42 62 00 00
M° : Pte de Clignancourt / Pte de St-Ouen
Bus : 95 - 60 - 137 - PC
http://lepetitney.free.fr

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Comment est né Le Petit Ney ?

« La culture est un fait social. Il n’y a rien à cacher ici, c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas mis de rideaux aux grandes baies vitrées qui nous relient à la rue, tout le monde peut nous voir ». Educateur, puis intermittent du spectacle avant de devenir un permanent du « Petit Ney », Philippe Durand est à l’origine du journal mensuel, né en 1994 avec quelques autres habitants du quartier. L’objectif était de connaître son quartier, sa population, savoir ce qui s’y passait, et de le valoriser. Oublié des institutions, il était alors peuplé de « citoyens de deuxième zone ». Vendu deux francs à l’époque (de quoi payer l’impression), le journal a rapidement permis une visibilité auprès de la population et de la municipalité et trouvé son lectorat. L’idée d’un espace culturel de proximité est venu de Martine Pascual, la compagne de Philippe Durand. Elle est aussi issue du monde culturel. La vente du journal a forcé à rencontrer les acteurs de proximité. En 1995, le quartier a été classé « politique de la ville », dont 25 % du budget était alloué pour la culture et l’émergence de projets innovants. Philippe et Martine sont rentrés dans la brèche. Il leur a fallu trois ans pour faire enfin accepter le projet. Nomades de la culture, cela devenait injustifiable de ne plus les aider. Leurs activités débordaient. Le projet de créer et animer un local a été accepté en 1998 grâce en partie à la convergence des emplois aidés. Et le lieu a ouvert ses portes en mars 1999, dans un local de l’OPAC de Paris. Aujourd’hui, l’association a 25 % de ressources propres (restaurant, journal, adhésions) et dispose de sept salariés en emplois aidés. Le partage des tâches — qu’elles soient manuelles ou intellectuelles — est équilibré, la polyvalence est de mise mais chacun est référent sur un secteur. Le journal vit toujours grâce aux habitants bénévoles.