Rue Championnet, tout près du stade. Un petit groupe de jeunes noirs discutent sur un bout de trottoir. « Voilà, ce sont eux mes paroissiens », désigne Antoine Delzan, curé de la paroisse catholique de Sainte Geneviève des Grandes Carrières. Il vient rouvrir l’église. Le prêtre s’excuse. « Tout est un peu barricadé aujour-d’hui », dit-il. L’un de ses collègues parisiens l’a prévenu qu’un groupe de sans-papiers avait l’intention de venir occuper le lieu de culte. Pour le moment, tout est calme. Finalement, Antoine Delzan ne prend pas trop la menace au sérieux. Il s’apprête à prendre une retraite méritée. « J’ai bossé quarante ans et mené de front une carrière pastorale et universitaire », résume-t-il. À 73 ans, il est donc soulagé. Antoine Delzan avoue volontiers sa fatigue même s’il a aimé ses sept années passées dans ce coin du 18e arrondissement. « Ici, les gens sont accueillants, gentils. Dans le quartier, même ceux qui ne sont pas chrétiens sont très ouverts, acceptent de discuter », raconte-t-il. Ce qu’il apprécie ici, c’est la mixité sociale. « Ma paroisse est très colorée », explique Antoine Dalzan. Sainte-Geneviève des Grandes Carrières draine, en effet, la population du nord du quartier : « Il y a beaucoup d’Antillais qui travaillent à l’hôpital Bichat, d’autres à l’hôpital Bretonneau ». Ils représentent au moins la moitié de ses pratiquants réguliers. Jusqu’à quand ? De fait, l’environnement évolue… Le curé se définit avant tout comme « un rebelle ». Il remet une mèche de ses cheveux en place, sourit, cabotine un brin, s’attarde un peu avant de répondre.

Des prédications express

Mais en quoi donc est-il rebelle ? « J’ai toujours dit ce que je pensais », avoue-t-il. Et le courant n’est pas toujours bien passé avec l’ancien archevêque de Paris, le cardinal Jean-Marie Lustiger, réputé autoritaire et souvent peu aimable avec « ses » prêtres. « L’Église ne marche pas très bien, analyse-t-il. Elle n’est pas prête à aborder les grandes questions. Elle pratique la langue de « bois ». Je ne le supporte pas, tout comme les faux-semblants ». Antoine Delzan s’est toujours refusé à porter le col romain. « Je ne vois pas pourquoi je m’habillerai comme au xviie siècle », lâche-t-il, un peu agacé. Tout un symbole. « Ce qui compte pour moi, c’est l’accueil des autres. Je ne crois pas que c’est un col romain qui permette d’accueillir les gens ». Entré au séminaire — celui des Carmes à la « catho » de Paris — à l’âge de 28 ans, il n’a pas non plus eu le parcours habituel des prêtres de sa génération. Il a d’abord tâté de la science, obtenu son agrégation de mathématiques, enseigné à la fac… De ses premières amours, Antoine Delzan a gardé ce goût de la recherche, des ponts à établir entre la théologie et la science. Tout en menant une activité pastorale en paroisse, il a aussi occupé un poste d’enseignant à la « catho » de Paris, en théologie fondamentale. Car il ne croit pas à une théologie qui ne serait pas habitée ou incarnée par une proximité avec le peuple chrétien. « Toute ma recherche, raconte-t-il encore, a porté sur l’effort d’annoncer la Parole de Dieu dans notre monde. » Il se trouve aussi des affinités électives avec le protestantisme. « J’aime prêcher », dit-il. Mais des prédications brèves. « Pas comme chez les protestants », lance-t-il, un peu provocateur. Dix minutes… Pas plus. « Après, les catholiques ne maintiennent plus leur attention, constate-t-il. Je prends le texte que la liturgie propose. Je m’interroge ensuite sur ce à quoi le texte fait allusion : l’argent, la souffrance… J’aime toujours partir de cela et voir ce que l’Évangile nous propose. »

Bernadette Sauvaget