Il était une fois à la Maison Verte : Chapelle ardente des luttes du siècle
Par Editeur le mercredi 25 mars 2009, 18:00 - Notre histoire... - Lien permanent
Un fils raconte la vie de son père, pasteur à la Maison Verte et homme engagé. Extraits de "Dans les coulisses du Nouvel Observateur. Récit d’un maquettiste", L’Harmattan, 2006.
« Elle est là. Je l’ai trouvée, la photo que je cherchais
inconsciemment. Je suis tombé dessus avec la satisfaction qu’on a à retrouver
l’objet perdu que l’on croyait perdu à jamais. C’est une scène de rue. La photo
en elle-même n’a pas d’intérêt esthétique. C’est un document. C’est ce qu’on
dit quand le cliché est intéressant non par son esthétisme ou son angle de vue,
mais uniquement pour ce dont il témoigne. Au cœur d’une petite foule regroupée
entre deux rangées de voitures stationnées, Michel Foucault saisit un
porte-voix ; à sa gauche Jean-Paul Sartre dans une grosse canadienne de
mouton retourné ; à sa droite, juste devant la tignasse brune d’André
Glucksmann, un homme, la cinquantaine, le visage volontaire, le menton relevé,
large front et cheveux courts. L’homme plongé dans ce regroupement
d’intellectuels est inconnu du grand public. Cet homme qui se tient droit,
serrant sa serviette contre son bras, c’est mon père. Une émotion me parcourt.
Je suis seul à apprécier la présence de cet inconnu aux côtés de Sartre et de
Foucault, de cet homme, mon père. Je saisis le tirage. Je ne dis rien. La photo
est là sous la lumière blanche au milieu de milliers d’autres. Je suis empli
d’une intime fierté que ma timidité ne peut communiquer, traversé par cette
onde d’orgueil qui me fait palpiter de l’intérieur. J’ai les yeux éblouis par
cette présence à la fois insolite et tellement familière. Je voudrais crier ma
joie, le sentiment singulier de ce lien impérieux retrouvé. Mais je n’ose pas.
Je connaissais ce cliché. Il était paru dans le Magazine littéraire et nous
avions gardé la revue comme une relique. En 1971, dans le quartier de la Goutte
d’Or, à Paris, un concierge tue un adolescent maghrébin : Djellali Ben
Ali. A la suite de ce crime raciste, l’organisation maoïste du Secours rouge se
mobilise. Quelques intellectuels la rejoignent au sein du Comité
Djellali.
Il y a là Foucault, Sartre, Mauriac et Genêt
Mon père, pasteur de la Maison verte, paroisse protestante du quartier, s’y
engage aussi. C’était plus par une inflexible foi chrétienne et par de solides
convictions du respect de l’homme que par conscience politique. Je me revois à
dix ans descendant les marches menant à la salle basse de la Maison verte,
juste au-dessous de notre appartement. Je ne sais quel prétexte j’avais pris
pour me faufiler parmi les personnes qui se rassemblaient. J’ai le privilège de
l’enfance. La réunion n’a pas tout à fait commencé. Il règne encore un léger
brouhaha de retrouvailles. On rapproche une chaise. On retire un manteau.
J’erre parmi ces personnalités. Je serre des mains. Il y a là Michel Foucault
au crâne chauve et luisant, Claude Mauriac à la silhouette altière, Jean Genêt,
Jean-Paul Sartre, Michel Drach, Catherine von Bulow, l’abbé Galimard et et des
militants du Secours rouge. J’ignore que j’ai la chance d’avoir devant moi
réunis quelques grands noms de la littérature et de la pensée du xxe siècle.
J’ignore qui ils sont. Je ne les lirai que plus tard. Je suis attiré par leur
célébrité. La seule chose que je sais, c’est que je suis devant des personnes
imposantes par leur stature d’écrivain. C’est un bonheur que je porte en moi et
que je ne pourrais divulguer. Un secret intérieur. Mais j’ai l’intuition que ce
bonheur sera goûté à sa juste valeur auprès d’un public cultivé et érudit. La
gloire de mon père, ce sont ces instants où il a rencontré l’Histoire en
sachant dire non à un système établi. Lui n’en parlera pas. Il cultive
l’humilité, mais j’imagine que ces moments l’exaltent. En 1972, un jeune
maoïste distribue des tracts à la sortie des usines Renault à Billancourt. Il
est assassiné par un vigile.
L’une des plus grandes manifestations du siècle
Cet événement va secouer tout le monde militant maoïste. On cherche un lieu
pour une chapelle ardente. Mais personne n’en veut. Personne n’ose. Le cas est
trop critique. Mon père reçoit un coup de téléphone et prend la décision seul,
sans concertation avec le conseil presbytéral de la paroisse. Il accepte de
recevoir le corps de Pierre Overney dans le temple de la Maison verte qui sera
le samedi suivant le point de départ d’une des plus imposantes manifestations
du siècle. On a toujours beaucoup de choses à reprocher à son père. Mais on a
parfois aussi une fierté personnelle des qualités qui le magnifient. C’est dans
ce cliché que je retrouve cette grandeur, que j’en prends conscience : mon
père à l’échelle d’un grand. »
Pierre Hedrich