Les femmes participant aux cours de français de La Maison Verte font régulièrement des visites dans des musées : Louvre, Orsay… ou Musée Guimet.
Les trois petits Mauritaniens sont arrivés sans leur maman. Bonco, 7 ans, et ses sœurs, Fenda, 6 ans, et Fodie, 11 ans, ravis à l’idée de sortir de chez eux et de partir un peu à l’aventure. Elizabeth, une maman originaire du Ghana, les a rejoint. En ce lundi 29 octobre, visite du musée Guimet, premier jour des vacances scolaires. Une quinzaine de femmes avec leurs enfants sont normalement attendues. « On ne sait jamais combien elles seront », confie Christine, salariée, responsable de l’atelier sociolinguistique pour les femmes étrangères. « Pourtant, c’est un moment privilégié pour les sortir de la grisaille du quotidien. » Habituellement, elles suivent un cours pour apprendre le français et acquérir une plus grande autonomie sociale. Car certaines s’expriment à peine… Déjà une demi-heure de retard. Trois ou quatre bénévoles guettent patiemment. Il faut dire qu’il pleut des cordes ce jour-là, ce qui donne plutôt envie de rester au chaud… Des raisons suffisantes pour expliquer le désistement d’une bonne partie ? Le groupe d’accompagnatrices s’interroge. Comment donner envie sans faire de pression quand la vie quotidienne est si difficile et qu’on n’a pas l’habitude de sortir ? Faut il les relancer ? Ou préparer la visite en amont ?

Les enfants médusés découvrent le géant Nada

Une bonne surprise : Halima, d’origine marocaine, avec son fils Nouhad, 5 ans, arrivent, suivis d’une petite troupe. Avant de commencer la visite, Catherine, l’une des accompagnatrices, déplie une carte à même le sol, situant du doigt les différents pays d’Asie. Puis distribution de petits livrets pour les enfants comportant une série de jeux pour les aider à découvrir les œuvres. La petite troupe se lance. En route pour le Cambodge, les enfants médusés regardent le géant Naga, gardien des richesses de la terre. « Combien a-t-il de têtes ? », interroge Annie Denise, l’une des bénévoles. « 7 », répond Fenda après quelques hésitations. Les enfants écrivent fièrement le chiffre sur leurs carnets. Mais c’est le dieu hindou Ganesa qui suscite le plus d’attraction. Un corps d’homme et une tête d’éléphant, avec des petits yeux rieurs et un ventre bien dodu. « Vous savez pourquoi il est gros ? », demande Virginie, une jeune bénévole. « C’est le dieu des enfants et des écoliers. On lui offre des gâteaux pour qu’il exauce les prières. Allez-y, faites des vœux ! » Les enfants regardent attentivement l’éléphant et Nouhad ferme les yeux. « Il est rigolo ! » dit en souriant Elizabeth. « Chez nous, il n’y a pas de représentation de Dieu », confie Halima, « Mahomet, il a le visage caché. » L’art favorise-t-il la communication et la tolérance, se demande Catherine ? Le lundi suivant, les enfants du soutien scolaire se sont attardés aussi devant le dieu éléphant. « C’est un dieu ça ? » s’étonne Gabriel, d’origine portugaise, en CM2, « dans ma religion, on n’a pas de dieu comme ça ! ». « Moi je le connais », rétorque Bavanan, un petit sri-lankais en CE2, « c’est mon Dieu à moi ! » Des échanges succincts mais qui en disent longs déjà…

Le défi de la curiosité

Concerts, sorties, projets, la culture fait déjà partie de la vie de La Maison Verte. Comment aller plus loin ? Quelles expériences tirer de toutes ces activités ? Pour Adrien, trésorier de l’association et organisateur de concerts de qualité, la musique doit toucher un large public : « Elle n’est pas réservée à une classe sociale et peut toucher un émigré comme un autre. C’est l’occasion de sortir de son quartier, de rencontrer d’autres communautés. » Né en Syrie, Adrien est arrivé il y a une vingtaine d’années en France. La chanson française l’a beaucoup aidé à comprendre la culture du pays. En participant à une chorale, il a connu des artistes et s’est intégré progressivement. D’autres se demandent comment rendre la culture accessible aux divers publics de La Maison Verte. Si les mamans ne viennent pas d’elles-mêmes, leurs enfants au contraire se montrent vifs et intéressés (la bonne preuve : sur les sept inscrits à la visite du musée, tous sont venus.) Une idée germe : s’appuyer sur la curiosité des enfants pour attirer les mamans. « Mais comment rejoindre ceux qui sont les plus isolés ? » S’interroge Christine en pensant aux gens du vestiaire qui viennent régulièrement aux braderies, avec une forte proportion de SDF : « Ils ne se mélangeront pas et préfèreront rester entre eux ». Toute personne en difficulté peut aussi avoir une richesse personnelle et une culture à partager. Ainsi, depuis septembre, les enfants du soutien scolaire sont invités à participer à des ateliers théâtres. Un moyen de prendre confiance en eux et de s’exprimer. D’autres activités existent, telles que les repas déjà initiés depuis deux ans, mets africains, sénégalais, asiatiques, moments de plaisir et d’échange qui permettent de découvrir d’autres cultures avec leurs traditions culinaires. La culture s’inscrit au cœur des activités de La Maison Verte pour aider chacun à trouver sa place. Si certaines interrogations demeurent, les idées foisonnent.

Nathalie Pollet

K8.jpg

Education ou émotion ?

Accompagner les mamans et les enfants trouve ici tout sons sens. « C’est important de leur apprendre à savoir regarder une œuvre, la toucher avec les yeux. Et partager ce qu’ils ont vu, ça les valorise », souligne Catherine, l’une des accompagnatrices qui regrette l’utilisation systématique des petits livrets pour les enfants lors de la visite. « Le risque est de passer à côté de l’émotion esthétique car, au lieu de regarder les œuvres, ils se concentrent davantage sur les questions. » Pour Christine, la démarche doit se faire avec beaucoup de doigté : « Parfois, ils peuvent avoir honte de dévoiler leurs émotions devant les autres. Mais c’est vrai aussi que le groupe peut stimuler et créer un esprit de complicité. Il faut arriver à concilier l’accompagnement en groupe et l’accompagnement individuel ».

Des activités et des projets

A Noël de l’année dernière, un spectacle théâtral a été joué par les enfants. Les plus grands ont présenté des textes de la pièce de Jean Michel Ribes Musée haut, Musée bas, une comédie traitant avec humour et dérision des personnages visitant un musée. Les plus petits : des sketches de Fernand Raynaud. Résultats du travail réalisé à l’atelier théâtre de la Comète qui a eu lieu en 2007 à La Maison Verte. Une grande variété de concerts ont été proposés tout le long de l’année ; Concerts lyriques et de musique classique plusieurs fois dans le mois, notamment en collaboration avec Les vocations d'Euterpe, mais aussi de musique latino-américaine, de Bolivie, du Brésil, d’Argentine, etc. avec la compagnie Mordida de Tango. L’occasion d’aller à la rencontre d’autres cultures. Dans les projets : un groupe travaille d'arrache-pied à un projet d'exposition d'œuvres de participants et de salariés de La Maison Verte, de l'immeuble, voire du quartier, un autre est actif sur un projet de ciné-club « inclusif ». Derrière ce terme barbare qui vient du monde anglo-saxon – et qui se retrouve dans les statuts et la charte de La Maison Verte – il faut comprendre la volonté de faire vivre un ciné-club – film suivi de débat – ouvert au public populaire de La Maison Verte, mais aussi aux personnes sourdes et malentendantes, ainsi qu’aux aveugles et mal-voyants. Une vraie aventure. Pour les sourds et malentendants, les films doivent être sous-titrés, les débats traduits en langue des signes. Pour les aveugles et malvoyants, une deuxième piste sonore est créée, sur laquelle une voix décrit ce qui se passe à l'image, ce qu'on appelle l'audio-description.