Première thèse : Tous enfants d'Adam et Eve ; tous fils de Dieu car frères de son fils. Tous perdus en Adam, sauvés en Christ ; chaque humain est fondamentalement pécheur et sauvé, nul ne peut se prévaloir d'être plus juste ou moins sauvé qu'un autre. Dans l'épître de Jacques il nous est dit : si on agit dans la foi, on ne doit pas le faire avec partialités, en traitant mieux le riche que le pauvre. Nous nous retrouvons donc dans la proposition de l'humanisme contemporain selon lequel un homme vaut homme, une douleur n'importe quelle autre douleur, une dignité chaque autre dignité ; dans le premier article de la déclaration universelle des droits de l'homme : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Deuxième thèse : Nous constatons que dans la réalité ces principes sont bafoués : non respect de cette égalité dans les moindres droits pour les étrangers, les personnes gays et lesbiennes etc., dans l'inégalité d'accès aux droits existants pour les personnes des milieux populaires, les femmes et d'autres groupes minorisés.

Troisième thèse : L'obtention de droits égaux nécessite d'intervenir dans les débats de l'espace publics, or certaines paroles – celles des jeunes issus de l'immigration par exemple – en sont rejetées, assimilées à du bruit, aux bruits de la nature, au monde de la jungle. La conception de la nation issue des lumières devrait être une construction rationnelle, produit de l'échange d'arguments et de la seule volonté de partager un destin. Or, nous constatons que la nation française fonctionne bien plus sur le modèle romantique d'un « corps de la nation » avec des imaginaires corporels et la peur d'une contamination par les corps trop bronzés ou considérés comme sexuellement ou physiquement anormaux. D'où des rejets hors de la nation d'une partie de la population.

Quatrième thèse : Jésus accueillait toutes les rencontres et toutes les demandes de prendre place dans la communauté y compris quand elles passaient par des cris, des grognements, des agressions venues de corps impurs ou de corps d'étrangers. Ces rencontres se faisaient en général dans l'espace public, dans une situation de polémique et de conflit, notamment avec les tenants de l'ordre social et religieux. A la suite de Jésus Christ, nous n'avons donc peur ni des exclus, ni des minorités ; ni de la polémique, ni du conflit dans l'espace du commun, ni du conflit avec les puissances de la politique, de l'argent ou de la norme. Nous ne saurions accepter une laïcité qui serait une paix sociale au prix de l'injustice et de la réinstallation de barrières purs-impurs, esclaves-hommes libres, etc.

Cinquième thèse : Jésus lui-même face à la femme cananéenne réagit par des arguments racistes en retrait par rapport à l'accueil inconditionnel qu'il a manifesté jusque-là : la traitant de chienne, il lui refuse la guérison qu'il dit réservée à un Israël réduit à l'ethnie des descendants biologiques d'Abraham. C'est la femme qui le ramène à sa mission inclusive et égalitaire en osant lui répondre et trouver des arguments. Nous confessons que comme Jésus, nous connaissons parfois de tels mouvements de recul et que notre peur d'être mis en cause dans ce que nous sommes nous entraîne parfois à nous replier dans nos identités hétérosexuelle, blanche, embourgeoisée. Nous avons besoin d'être remis en cause par des femmes cananéennes. Nous voyons à cette histoire et dans le fait que les personnes exclues sont toujours à l'initiative de la rencontre avec Jésus que la lutte contre les inégalités passent nécessairement par la prise de parole et d'initiative des personnes directement concernées.

Sixième thèse : Ces prises de parole et d'initiative de la part des personnes directement concernées, nous les voyons se multiplier depuis trente ans à travers le mouvement des femmes, des personnes handicapées, homosexuelles, gays, lesbiennes, bi et trans, des étrangers, des SDF, des prostituées, des gens du voyage, des jeunes des milieux populaires et/ou issus de l'immigration etc. Le haut niveau de polémique, de conflit dans l'espace public que cela entraîne est d'abord l'illustration des résistances à l'accueil de ces populations dans le commun et de la difficulté des normes dominantes à évoluer. Mais cela ne nous fait pas peur : ils sont l'illustration d'une laïcité vivante et utile car espace pour plus de justice et d'égalité, d'une égalité en travail. Nous y voyons un monde qui souffre et gémit dans les douleurs d'un enfantement permanent pour que chacun, quel qu'il soit, ait la vie en plénitude.

Septième thèse : Nous constatons que dans le Nouveau testament, les formes que prennent l'amour et l'égalité sont diverses. Dans les évangiles de Marc, Matthieu et Luc, l'amour est pour tous – universel - mais de manière inégalitaire : crainte des puissants, condescendances envers les faibles. Dans l'évangile de Jean au contraire, l'égalité est totale mais réduite à la seule communauté. Dans Luc, les premiers seront les derniers ; dans Marc, beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers ; dans Matthieu, beaucoup de premiers seront derniers et beaucoup de derniers seront derniers. Il y a au sein du texte biblique un débat sans tabou sur les places des uns et des autres. La transcendance est là pour ouvrir et non fermer les débats : nous ne comprendrions pas que dans la société civile, au nom d'une transcendance laïque, il soit sacrilège d'évoquer certaines pistes pour la répartition des places, par exemple la discrimination positive ou le pouvoir des békés aux Antilles.

Huitième thèse : Nous lisons dans l'épître de Jacques, un chemin pour concilier universalité dans l'amour et dans l'égalité. Cela se traduit par un appel à l'impartialité - non jugement des inférieurs, fin des avantages pour ceux qui sont dans une position supérieure – et un appel à la miséricorde par la redistribution des biens matériels. La valeur supérieur n'est plus le statut social mais la capacité à appliquer cette égalité, à renoncer aux avantages de son statut de supérieur et raffermir par un travail de reconnaissance le statut de l'autre. Ce travail patient dans le temps lie oeuvres et foi, sagesse humaine et sagesse divine. Il passe par une sortie de sa propre subjectivité pour construire quelque chose de nouveau avec l'autre : aimer son prochain comme soi-même.

Neuvième et dernière thèse : Nous pouvons défendre la laïcité comme un espace de sortie de nos subjectivités, de nos identités fermées, de nos places par la rencontre avec l'autre pour construire du nouveau. Cela se fera dans le conflit, la polémique, la dispute, mais nous n'en avons pas peur. Nous voulons soutenir l'autre quand il se présente ainsi à la communauté comme on se met au milieu d'une ronde pour se dire, essayer son identité, revendiquer une place : nous pensons que toutes les façons de s'exprimer doivent être entendues, que toutes ont droit à un regard bienveillant et intéressé. Nous nous laisserons bousculer dans nos places et nos identités. Nous tacherons que la norme ne soit plus un standard immuable mais une normativité, une répétition des normes en y ajoutant régulièrement une petite différence, une façon de faire bouger de manière lente mais permanente les règles pour construire ensemble un commun riche et inclusif. Un « semper reformanda » social. Nous sommes tendus vers un au-delà qui s'appelle Royaume de Dieu, nous sommes déjà pris dans ce mouvement de rédemption quand nous mettons en avant l'agapé, l'amour constructif et intéressé par l'autre et que nous commençons à vivre qu'il n'y a déjà plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car nous sommes tous un en Jésus Christ, même si nous ne savons vivre et parler qu'à travers nos langues et nos identités.

Stéphane Lavignotte, Caen, le 08/03/2009

Textes bibliques :

La femme cananéenne Matt 15,21-28

"Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus Christ." Epitre aux Galates 3,23-28 Epître de Jaques

Un monde qui souffre et soupire Romains 8, 19-23

"Vivre égaux et différens", Stéphane Lavignotte, éditions de l'Atelier, 2008