2.18 Les Juifs, prenant la parole, lui dirent: Quel miracle nous montres-tu, pour agir de la sorte ?

2.19 Jésus leur répondit: Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai.
2.20 Les Juifs dirent: Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois jours tu le relèveras !
2.21 Mais il parlait du temple de son corps.
2.22 C'est pourquoi, lorsqu'il fut ressuscité des morts, ses disciples se souvinrent qu'il avait dit cela, et ils crurent à l'Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
2.23 Pendant que Jésus était à Jérusalem, à la fête de Pâque, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu'il faisait.
2.24 Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu'il les connaissait tous,
2.25 et parce qu'il n'avait pas besoin qu'on lui rendît témoignage d'aucun homme; car il savait lui-même ce qui était dans l'homme.

Nous sommes dans le temps du Carême. Nous allons vers Pâques. Mais dans quel état d'esprit y allons-nous ?
Sommes-nous tristes parce que nous savons que Jésus va mourir ? Ou joyeux car nous savons qu'il va ressusciter ?

Quand nous sommes confrontés à la mort d'un proche, ne voyons-nous que sa mort, son absence ? arrivons-nous à nous projeter dans le futur, quand la vie reprendra, qu'il y aura des fêtes et des naissances ?

La communauté de Jean, la communauté dans laquelle a été écrit l'évangile que nous avons lu, arrive-t-elle à voir au delà de ses malheurs ? Arrive-t-elle à voir au delà du moment où elle a été expulsée de la synagogue, au-delà du moment qu'elle vit : expulsée de la synagogue, elle est devenue un culte illégal, elle est en but aux embêtements, aux tracasseries, au mépris ?

En tout cas, Jésus se moque des juifs qui l'interpellent. Eux, font partie de ceux qui n'arrivent pas à voir au-delà des difficultés. Et Jésus les conteste, se moque d'eux. Ils n'arrivent pas à voir au delà de leur temple. Ils n'arrivent pas à voir au delà de l'acte de violence commis par Jésus de chasser les marchands du temple – ça se passe juste avant. Ils n'arrivent pas à voir au delà de ce temple dont la construction dure depuis 46 ans et qui n'est toujours pas terminé. Ils n'arrivent pas à voir au-delà de cette menace que leur temple pourrait être détruit. Ils n'arrivent pas à voir au-delà de cette histoire éternellement triste et recommencée dans le judaïsme : le temple de Jérusalem sans cesse détruit et reconstruit et redétruit.

Les juifs ont le regard rivé sur la violence, sur la destruction, sur du matériel, sur du passé. Sur du mortel.

Et Jésus, que leur dit-il ?
Il leur parle de vie, de la vie plus forte que la mort, de la résurrection. Et c'est répété, asséné dans le texte. Il dit qu'il relèvera son corps dans les trois jours, les juifs le reprennent sur le mode interrogatif et sans comprendre – comment pourras-tu le relever dans les trois jours – puis il est dit que ce sont les disciples qui vivront cette expérience.

Ils ne voient que la mort, la violence, la destruction, il leur dit : regardez plus loin, il y a la vie. Mais ils n'arrivent pas à le voir.

Mais n'y-a-t-il qu'eux que critique Jésus ?
Non, ils critique aussi ceux qui croient en son nom parce qu'ils l'ont vu faire des miracles. En l'occurrence, on peut supposer les miracles sont des miracles positifs, de vie. Il a du soigner des lépreux, des malades, des aveugles. Ceux-là ne sont donc pas critiquables pour rester les yeux figés dans la mort, puisque que c'est la puissance de vie de Jésus qui les a convaincu.
Qu'ont donc en commun ceux-là avec les premiers dont nous avons parlé ?
Les premiers, avaient les yeux rivés sur la mort, parce que c'est ce qu'ils vivent en ce moment, ce qu'ils ont sous le nez. Ces seconds qui ont vu et cru par les miracles, ont les yeux rivés sur la vie, parce que c'est ce qu'ils vivent en ce moment, ce qu'ils ont sous le nez.

N'est-ce pas pour cela que Jésus les critique : parce que les uns et les autres n'arrivent pas à voir autre chose que ce qu'ils vivent en ce moment, ce qu'ils ont sous le nez. Et comment ne l'auraient-ils pas, comment ne seraient-ils pas absorbés par ce qu'ils voient : le temple qui n'en finit pas d'être construit, le temple menacé – encore – de destruction,

ou pour d'autres, comment ne seraient-ils pas absorbés par ce qu'ils voient ou vivent : Jésus qui est tué et torturé sur la croix, les autorités romaines qui persécutent la communauté de Jean, un SDF pour qui on n'arrive pas à trouver un hébergement, des gens qui demandent de manière désagréable voir violente une domiciliation, un proche qui est victime de la maladie ou qui a fait une tentative de suicide, un ami qui vient de mourir, le boulot qui nous exténue. Oui, comment ne pas avoir le nez bloqué dessus, comment ne pas être absorbés par ce qu'on voit et vit ?

Jésus, là ne fait pas de miracle. Il ne les fait pas immédiatement changer. Il n'est pas dit que les juifs comprennent la résurrection ou que ceux qui croient en raison des miracles se mettent à croire dans leur coeur.

Non, Jésus ne fait pas dans le raccourci, dans l'immédiat. Non, Jésus sème. Il lance une graine. Et le texte nous raconte comment cette graine pousse, comment elle devient une autre vie. Ça nous est raconté au milieu du texte : « Plus tard, quand Jésus revint d'entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela ; et ils crurent à l'écriture et aux paroles que Jésus avait dite ». Alors que nous sommes au début de l'évangile de Jean, on nous parle de la fin. Alors qu'on nous parle du premier conflit grave qui va mener Jésus à la mort, on nous parle de sa résurrection.

Oui, les disciples vont lever le nez de ce qu'ils vivent, lever le nez de ce qu'ils voient. Ils ne vont plus être obsédés par la mort, ils vont voir d'abord la vie. Ils ne vont plus être prisonniers des miracles, tour de magie, ils vont croire dans leur coeur, ils vont connaître un mouvement de changement intérieur, ils vont passer du superficiel de la puissance que manifestent les miracles à la profondeur de suivre Jésus parce qu'il annonce la bonne nouvelle de la vie et de la liberté.

Mais ça ne va pas être immédiat. Ça se passera à la fin de l'évangile, alors que nous sommes au début, ça va passer par ce processus qui s'appelle la mémoire. Les disciples vont se souvenir de ce moment de conflit, douloureux, de mise en danger de Jésus. Sans doute, une partie des juifs qui avaient été choqués à ce moment là par les paroles de Jésus, aussi, après la résurrection se souviendront de cela, et se mettront à comprendre et à croire. Sans doute une partie de ceux qui dans la foule, avaient cru en lui, en raison des miracles, se diront : Jésus, c'était plus que les tours de force des miracles, c'est un changement en profondeur, dans mon coeur.

Ainsi, quand nous sommes le nez dans les difficultés, dans l'impossible, dans la mort, dans la violence, nous pouvons nous dire, qu'il y a un plus tard, un plus loin, un plus profond.
Quand nous sommes dans les difficultés, à ce moment là, une graine est semée en nous par Jésus, comme il l'a semée également, par une parole alors incompréhensibles, dans le coeur des disciples, de ceux qui le contestaient, de ceux qui admiraient ses miracles, une graine qui va grandir en eux, en nous.
Nous repenserons à ce que nous avons vécu, avec la personne décédée, ce que nous avons vécu lors de nos moments de difficultés, ou de violences, nous penserons peut-être à une phrase dite alors, ou à un geste, ou à rien de précis, et nous verrons que là, une graine a été semée, et que nous comprenons maintenant des choses que sur le moment nous n'arrivions pas à comprendre, voir, sentir.
Qu'à ce moment là, quelque chose a commencé à pousser, qui nous a changé, qui est allé plus loin que la mort ou l'éblouissement des tours de magie, qui nous a amené plus tard, plus loin, plus profond.

Est-ce que ça efface l'instant ?
Est-ce que pour autant on n'est pas triste, apeuré, inquiet sur l'instant ? Non, le sentiment est là. Et j'oserai même qu'il vaut mieux qu'il soit là.

Car ce que plante Jésus en nous, c'est une graine, ce n'est pas une plante en pot.
Une plante en pot, ce serait le miracle de tout à l'heure que Jésus n'a pas fait. Dans notre histoire, si Jésus sèmerait une plante en pot, les personnages changeraient immédiatement, les juifs comprendraient la résurrection, ceux qui croient en raison des miracles se mettraient à croire dans leur coeur. Si Jésus plantait dans nos vies des plantes en pot, nous serions comme ces gens qui ont toujours le même visage éternellement calme, impassible et souriant, quoi qu'il se passe, violence, injustice ou insultes.

Non, Jésus plante une graine.
Et la plantation d'une graine, symboliquement, ça ressemble à un enterrement. C'est sec. C'est souvent moche. On creuse un trou. On la met en terre. On rebouche le trou. Elle est sous terre, et parfois six pieds sous terre. Elle est dans le noir, dans le froid, dans l'humidité. On n'est jamais sûr que ça va pousser. Et même souvent, quand on la plante, on n'y croit pas.
Pour que la graine de la vie pousse, il faut qu'elle passe par tout cela. Cela signifie, que nous aussi, nous devons passer par ces moments de tristesse :
Pour que la graine pousse, il faut qu'elle soit mise en terre, pour qu'ait lieu la résurrection de Pâques, il faut qu'il y ait la mort du vendredi de Pâques, pour qu'une autre forme de vie vienne, il faut accepter d'enterrer la précédente, d'en avoir été triste.

Voilà donc l'exercice difficile de la vie.
Vivre pleinement et entièrement ce que nous devons vivre, nos tristesses comme nos enthousiasmes pour ce que nous avons sous le nez et dans lesquels nous sommes embarqués. Nous vivons dans ce monde, nous parlons avec nos mots, nous raisonnons avec nos têtes, et nous sentons avec nos sentiments. Nous avons à le vivre. N'essayons pas d'être des plantes en pot.
Et en même temps, nous pouvons nous dire qu'il y a un plus loin, plus loin que la mort, la tristesse, la violence ou l'éphémère des tours de magie et des enthousiasmes. Plus loin que ce nous avons sous le nez et dont nous n'arrivons pas à détacher nos yeux.

Ce qui se passe entre-temps, c'est cette graine de vie que Jésus a semé en nous et qui va grandir en nous et nous faire grandir en lui. Vivre le changement de son évangile de vie et d'amour.