Prédication de Stéphane Lavignotte du 12 février. Marc 1

40. Un lépreux vint à lui; et, se jetant à genoux, il lui dit d'un ton suppliant: Si tu le veux, tu peux me rendre pur.

41. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit: Je le veux, sois pur.

42. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié.

43. Jésus le renvoya sur-le-champ, avec de sévères recommandations,

44. et lui dit: Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.

45. Mais cet homme, s'en étant allé, se mit à publier hautement la chose et à la divulguer, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une ville. Il se tenait dehors, dans des lieux déserts, et l'on venait à lui de toutes parts.

Au début tout se passe bien. C'est une belle rencontre : le lépreux et le messie.

Le lépreux sort de sa situation d'exclusion, de honte de lui-même. Il ose aller vers Jésus. Il ose dire, je veux. Lui qui était écrasé, il ose affirmer une volonté. Il ose faire confiance à quelqu'un – tu peux me guérir. Lui qui avait été rejeté par tous, il ose à nouveau une confiance en quelqu'un.

Jésus est ému aux entrailles et il répond. Au « si tu veux, tu peux » du Lépreux, il répond, « je veux ». Presque aussi beau qu'on consentement dans un mariage : le voulez-vous ? Je le veux ! La volonté de Jésus rencontre la volonté du Lépreux. Jésus saisie la confiance qui lui est faite et il ose allé – et même plus fort – toucher le lépreux, au risque selon la loi juive de se rendre impur.

Et la rencontre de ces deux volontés, la rencontre de ces deux fois, la foi du lépreux en Jésus, la foi de Jésus en la foi du lépreux font qu'il est guéri Assitot la lèpre s'éloigne de lui et il est purifié. Il furent heureux et eurent beaucoup de miracles ! C'est quandiose ! Lancez le générique ! Faites-en une peinture au Musée du Louvre !

Mais patatras. Ça tourne mal. Ça déraille. La belle histoire fait une sortie de route.

Alors que le lépreux n'a rien dit, Jésus le menace, lui parle avec sévérité. Pire, il le jete dehors. Le verbe utilisé en grec n'est pas n'importe lequel : c'est celui qui est utilisé quand Jésus chasse les démons, expulse les marchands du temple.

Alors que Jésus a été très ferme, le lépreux n'en fait qu'à sa tête. On ne sait pas s'il va donner une offrande au temple en remerciement. Ce qui est sûr, c'est qu'il va raconter cela partout, alors que Jésus lui a demandé de ne rien dire.

Rangez le générique, passez la peinture à l'essence de térébentine. Miracle réussi, mais message franchement loupé !

Que penser de ce lépreux qui a le culot de ne pas obeïr, d'être à ce point ingrat qu'il n'obeït pas à son bienfaiteur ? Il y a une première lecture, pas sympa pour le lépreux, mais sympa pour Jésus. Et une deuxième lecture.

Commençons par la première.

Le lépreux a-t-il vraiment compris qui était Jésus ? Il ne parle pas de lui comme Seigneur, comme maître. Il lui dit : tu peux, tu as de la puissance. Tu es un faiseur de miracle. Il ne le comprend pas comme celui qui annonce une bonne nouvelle, un enseignement nouveau. Il le prend pour un magicien. Le lépreux veut du magique, alors que Jésus est venu amener de la parole.

Le lépreux n'en a que faire de la parole. D'ailleurs, si Jésus sait se maître à l'écoute du lépreux, de ses mots, mais aussi de ses gestes, et des signes envoyés de son desespoir, le lépreux, lui, n'est pas du tout à l'écoute de Jésus, puisqu'il ne fait rien de ce qu'il lui demande.

Certes, le lépreux a lui aussi une parole. Il se met à proclamer beaucoup et à divulguer la parole nous dit le texte. Mais le fait-il correctement ? Le terme divulgué est en grec un mot ambigüe qui peut signifier : dire n'importe quoi. Il ne s'intéresse pas à Jésus, il ne se met pas à suivre Jésus. Le lépreux se met à fanfaronner partout ce qui lui est arrivé, se met en avant, se met au centre. Et c'est tellement négatif qu'une première façon de lire la fin du texte – celle généralement reconnue – dit qu'à cause de cela, Jésus ne peut plus rentrer dans les villes.

C'est parce que Jésus aurait deviné que lépreux n'allait pas être fiable qu'il aurait tenté par avance de le faire taire. C'est parce qu'il savait que le lépreux était du genre à n'en faire qu'à sa tête qu'il a été si brutal dans sa façon de lui demander de ne rien dire.

C'est la première lecture. C'est ce qui expliquerait la brutalité de Jésus. Gentil Jésus et salaud de pauvre !

Tentons une deuxième lecture.

Que dis Jésus au lépreux ? Ne dit rien à personne, va te montrer au prêtre. Ne dit-il que cela ? Non, il dit : écoute, vois, ne dit rien à personne. Écoute, vois, pourrait aussi se traduire par : fait attention. Fait attention. Il le met en garde. Ne dit rien à personne, fait tes offrandes au prêtre. Fait attention, si tu fais autre chose, tu risques gros. Il se met en colère, il lui met clairement les points sur les « i » : Je te le dis avec force, en te secouant, si tu fais autre chose que ce que je te dis, tu risques gros. Tu ne pourras pas dire que je ne t'aurai pas prévenu. Jésus a mis – certes brutalement, mais il faut ce qu'il faut - Jésus a mis le lépreux en situation de responsabilité. En le prévenant que ses choix auront des conséquences grave, il le met devant une responsabilité. Il ne fait pas qu'accueillir sa volonté, il le met en situation de responsabilité, de choix.

En effet, il y avait un début ou la volonté du Lépreux rencontrait la volonté de Jésus. Mais une volonté est-elle une volonté quand elle va dans le sens du facile ? Quand pour s'affirmer, elle n'a à faire aucun effort ? Là, une voie facile s'offrait au lépreux : Il a rencontré la volonté de Jésus. Jésus lui propose de suivre une voie. Cette voie va faire que non seulement il est soigné, non seulement il est purifié, mais il va retrouver sa place, bien tranquille dans la société juive. Trop facile.

Le lépreux suit une autre voie. Mis en situation de responsabilité par Jésus – fais attention - il fait un autre choix. Il fait le choix risqué, celui d'une volonté qui s'affirme. Il contrarie celui qui l'a soigné. Il contrarie celui qui est un puissant. Il ne retrouve pas sa place dans le temple, puisqu'il n'a pas remercié Moïse pour le miracle. Il y a même une ambiguïté sur la fin du texte : Il n'est pas clairement précisé si celui qui ne peut plus rentrer dans la ville, celui qui se retrouve dans des lieux déserts, c'est le lépreux ou Jésus. Le texte dit « il ». Il ne pouvait plus rentrer dans la ville, il se retrouvait dans des lieux déserts. Et la dernière personne citée avant ce « il », c'est le lépreux. Le lépreux choisit de ne pas reintégrer la normalité sociale, même si cela le fait exclure de la cité, il reste à l'extérieur, tel un Jean le baptiste dans le désert, proclamant la parole de Jésus.

Jésus, lui a-priori, qu'aurait-il pu vouloir, qu'est-ce qui l'aurait arrangé ? Que le lépreux redevienne un bon petit croyant traditionnaliste qui va faire ses offrandes ? Jésus qui vient de violer la loi juive en touchant le lépreux espére-t-il que le lépreux devienne un bon petit fidèle conformiste qui fait ses offrandes au temple ?

Ou alors que le lépreux refuse d'aller donner son offrande, refuse de rejoindre le conformisme ? Qu'il refuse de rentrer dans le moule, qu'il refuse de rentrer dans la ville, quite à traverser le desert, qu'il devienne à son tour quelqu'un qui annonce la parole, qui remet en cause la loi trop lourde ?

Vous aidez des sans-papiers. Vous étes dans un mouvement, avec occupation d'église, grève de la faim. Vous parrainez des sans-papiers qui sont dans le mouvement.A la fin, quand ils sont régularisés, vous vous continuez à militer. Mais la plupart des sans-papiers qui ont été régularisés, ils commencent une petite vie tranquille, ils ne viennent pas dans les manifs. Vous aidez des SDF à s'en sortir. Et une fois qu'ils s'en sont sortis, ils deviennent des supporters du PSG, ils regardent TF1 et ils votent pour ceux qui publient des arrêtés contre les SDF !

Peut-être que Jésus aurait préféré que le lépreux devienne un de ses supporters, l'aide à subvertir le système. Mais Jésus insiste pour qu'il redevienne un bon petit juif. Ou plutôt, il le met en garde fortement que ça risque de lui coûter cher s'il ne devient pas un bon petit conformiste.

Le début de l'histoire, c'est cette rencontre entre la volonté du lépreux et celle de Jésus. Et c'est ça le fond de l'affaire.

Jésus, au fond, son problème n'est pas que le lépreux devienne un subversif ou un conformiste. Ce n'est pas qu'il devienne un sans-papiers militant pour les sans-papier ou un SDF qui devient aussi égoïste que ceux qui ne s'intéressent pas aux SDF. Ce qui intéresse Jésus, c'est que lépreux devienne quelqu'un ayant une volonté, quelqu'un qui ait le courage de dire : parce que sais ce que je veux et les conséquences de ce que je veux, je décide de ma vie.

Au fond de lui-même, sans doute a-t-il été déçu que le lépreux ne l'écoute pas. Au fond de lui-même, sans doute-aurait-il été déçu s'il était redevenu un petit juif conformiste. Dans tous les cas, il aurait été déçu.

Car il faut faire avec cette déception et savoir se rejouir d'être déçu, déçu en bien comme on dit. Avec les SDF ou les sans-papiers, ou les jeunes issus de l'immigration ou le Indigènes de la République, ou n'importe quelle groupe minorisé qu'on aide, avec nos enfants que nous faisons grandir : on participe à ce qu'ils mettent en route leur volonté, leur désir, leur vie autonome, et après, il faut accepter de les lâcher, il faut accepter que cette volonté, ce désir suive son propre chemin. Que ce chemin ne soit pas celui qu'on a imaginé, rêvé, qu'on a essayé de leur faire partager. Nous sommes déçus, mais déçus en bien.

S'il ne suivent pas le chemin que nous avions imaginés, qu'ils ne suivent pas notre chemin, ni celui décidé par leurs profs, leurs parrains, leurs compagnons de route, ceux qui leur veulent du bien, c'est peut-être qu'ils suivent leur chemin.Et que nous avons réussi le principal : participer à mettre en route leur désir, leur volonté, leur responsabilité.

Jésus ne fait aucun commentaire sur la désobeissance du lépreux. J'ai le sentiment qu'il est déçu, déçu en bien. Car Jésus est celui qui me rencontre, qui nous rencontre et qui nous dit : vois, fais attention. Je te propose un chemin qui n'est pas facile : le chemin que je te propose est que tu suives ton propre chemin. Quand tu diras à Dieu, que ta volonté soit faite, attend toi à ce qu'il te réponde : ma volonté, c'est que tu assumes la tienne.