43.18 Ne pensez plus aux événements passés, Et ne considérez plus ce qui est ancien.

43.19 Voici, je vais faire une chose nouvelle, sur le point d'arriver: Ne la connaîtrez-vous pas? Je mettrai un chemin dans le désert, Et des fleuves dans la solitude.
43.20 Les bêtes des champs me glorifieront, Les chacals et les autruches, Parce que j'aurai mis des eaux dans le désert, Des fleuves dans la solitude, Pour abreuver mon peuple, mon élu.
43.21 Le peuple que je me suis formé Publiera mes louanges.
43.22 Et tu ne m'as pas invoqué, ô Jacob! Car tu t'es lassé de moi, ô Israël!
43.23 Tu ne m'as pas offert tes brebis en holocauste, Et tu ne m'as pas honoré par tes sacrifices; Je ne t'ai point tourmenté pour des offrandes, Et je ne t'ai point fatigué pour de l'encens.
43.24 Tu n'as pas à prix d'argent acheté pour moi des aromates, Et tu ne m'as pas rassasié de la graisse de tes sacrifices; Mais tu m'as tourmenté par tes péchés, Tu m'as fatigué par tes iniquités.
43.25 C'est moi, moi qui efface tes transgressions pour l'amour de moi, Et je ne me souviendrai plus de tes péchés.

C'est dans un roman que je lis actuellement. Un autre pays de James Baldwin.
Un homme noir et une femme blanche s'aiment. Une femme noire et un homme blanc s'aiment. Deux histoires qui se succèdent. Les quatre personnages sont très différents, mais les deux couples ont les même soucis. Leur amour est parasité, par toujours les mêmes vieilles choses. Le temps de l'esclavage, la domination violente des blancs sur les noirs, l'inégalité entre noirs et blancs qui perdure. L'homme noire, la femme noire, dans le couple se sentent méprisés ; le blanc trouve cela injuste, car lui, elle ne ressentent aucun mépris, au contraire ils ressentent de l'amour. Ils trouvent que le partenaire noir est parano, prisonnier de son histoire. Le partenaire blanc a l'impression que ce n'est pas juste, qu'il paye pour les racistes, quand lui ne l'est justement pas.

C'est dans un roman que je lis. C'est dans beaucoup de couples tous les jours.
Des vieilles histoires par réglées, des choses qu'on a du mal à gérer dans la façon de vivre ensemble : le ménage, les courses, la façon de plier les vêtements, le niveau de laxisme ou de dureté avec les enfants. Des désaccords, des engueulades qui reviennent régulièrement. Toujours les mêmes reproches, toujours les mêmes enchaînements dans le déclenchement des disputes.

C'est dans un roman que je lis. C'est dans beaucoup de couples tous les jours. C'est dans la vie de chacun.
Des choses qu'on n'aime pas en soi, des façons qu'on a de réagir. Des façons de s'emporter, de se fâcher, d'être trop expansif ou trop replié sur soi. Des façons de retomber toujours dans le même blues, dans les mêmes inquiétudes.

Toutes ces impressions qu'on est coincé dans des vieilles disputes, des vieilles ornières, des vieilles façon de réagir qui reviennent toujours. Et ça nous fatigue, à la fin, ça pèse d'une façon incroyable sur nos vies. Et bien alors, la grâce, l'amour du Seigneur, ça sert à quoi ? Ça marche ou pas ce truc ?

Dans le texte que nous avons lu, le peuple d'Israël face au Seigneur repart encore dans la même vieille dispute.

Dans son échange avec Esaïe – qui représente la parole de Dieu sur terre – on sent que c'est le même vieux procès qui est reparti. Le peuple reproche à Dieu de ne pas l'avoir protégé, de l'avoir laissé aux mains des ennemis, de l'avoir - par exemple - laissé emmené à Babylone. Pourant le peuple a l'impression d'avoir fait tout ce qu'il fallait pour s'attirer les faveurs de Dieu : offrir des agneaux, de l'encens, faire brûler de la graisse et des roseaux aromatiques. L'impression d'avoir honoré le Seigneur aussi fidèlement qu'un esclave à son maître.

Inversement, Dieu reproche à son peuple d'avoir fait offrande à d'autres, d'être aller faire des offrandes aux Dieu rencontrés en exil et pas seulement à lui. Il reproche à son peuple de s'être contenté de faire des offrandes, oubliant par exemple les comportements de justice qui vont avec. Il lui reproche de s'être reposé sur Dieu, alors que ça dépend quand même aussi du peuple que les choses se passent bien.

Et ce procès de Dieu contre son peuple, du peuple contre son Dieu, qui est milieu du texte que nous avons lu, c'est vraiment un procès récurent. Ce genre d'engueulade entre Dieu et son peuple, on en trouve plein la Bible, plein les livres des prophètes en particulier. Ça a le côté sympathique qu'on apprend qu'on a le droit d'engueuler Dieu, de lui demander des comptes sur ce qu'il fiche dans ce monde. Ça a le côté fatiguant que ça fait vraiment engueulade de vieux couple.

Et Esaïe, aussi, semble en avoir franchement marre.

Il aimerait qu'il se passe autre chose. Ce quelque chose dont nous avons déjà parlé. Qu'on ne soit plus coincé dans les vieilles disputes, les vieilles ornières, les vieilles façon de réagir. Que la grâce, l'amour du Seigneur, marche !

Et nous aussi, on aimerait que ça marche : pour nous, pour les blessures de ce monde. Mais comment ça marche ? Est-ce qu'Esaïe nous propose une voie ? Est-ce qu'il propose une voie à son peuple ?

Oui, il nous propose la grâce de Dieu, l'amour de Dieu pour sortir de ça : Dieu dit : Je prend sur moi de te pardonner tes révoltes et de ne plus me souvenir de tes fautes.

Mais on sait que ça ne suffit pas. La grâce de Dieu pour que la grâce de Dieu marche, ça tourne en rond. Ce pardon, on le reçoit tous les dimanche. Ça ne marche pas comme une baguette magique. Peut-être même qu'on a l'impression que ça ne marche pas du tout.

Mais avez-vous remarqué quelque chose : Esaïe ne commence pas par cela. Il ne commence pas par la grâce de Dieu.

Il commence par interpeller son peuple : Ne pensez plus au passé, ne vous préoccupez plus de ce qui est derrière vous.

Le premier effacement, la première rupture avec le passé, ce n'est pas l'effacement que fait Dieu sur les fautes de son peuple. Etonement, c'est l'effacement, la rupture opérée par les humains.

C'est comme dans beaucoup de cas, il faut d'abord que son peuple le veuille. Il faut d'abord que la personne concernée le veuille. Est-ce qu'on veut cesser de tourner en rond dans les mêmes vieilles choses ? Est-ce qu'on a envie de cesser les mêmes disputes ? Est-ce qu'on veut sortir des mêmes anciens clivages ?

C'est ce que demande Esaïe à son peuple, ne pensez plus au passé Et ce n'est pas rien cette demande. Car la devise du peuple d'Israël, c'est justement « souviens-toi israël ». Souviens-toi de ce qu'a fait le Seigneur pour toi, la sortie d'Egypte, le don de la terre. Ce « souviens-toi » est constitutif de son identité, de ce qu'il est au plus profond de lui-même. Le peuple, nous mêmes, nous-mêmes individuellement, mais aussi collectivement, comme peuple de Métropole, ou des Antilles, sommes-nous prêts à une rupture avec le passé qui sera aussi une rupture avec notre identité d'aujourd'hui ? Esaïe interpelle son peuple, nous interpelle : Sommes nous prêts à passer à autre chose, à passer à quelqu'un d'autre ?

Le principale du texte se tient là. Le début où nous sommes interpellés sur notre volonté de rompre avec le passé, la fin où Dieu nous dit qu'il est prêt à faire de même. Le plus important se tient là, c'est le début, l'alpha, et la fin l'oméga. C'est ce dialogue, tel que nous l'avons eu au début du culte avec Dieu : nous déposons notre passé, Dieu nous offre son pardon.

Mais cela suffit-il ? Je me dis : je veux. Et Dieu fait le reste ? Certes, le pas le plus long et le plus dur à faire, est sans doute ce « je veux ». On sait que dans la démarche de quelqu'un soumis à une addiction – que ce soit l'alcool ou l'engeueulade avec le conjoint – c'est souvent long et difficile, et sans ce premier pas rien ne peut advenir. Mais vous savez peut-être aussi pour l'avoir vécu, qu'une fois ce pas franchi, et bien, tout n'est pas réglé.

Esaïe dit : ne pensez-plus au passé. Et il dit une deuxième chose à son peuple. Il lui dit, que ce qu'il vit actuellement est un désert. Que sa façon de tourner en rond dans ses vieilles disputes est un désert. Un endroit sec, où il n'y a que peu de vie. Il lui dit aussi que ce qu'il va traverser maintenant, maintenant qu'il a décidé de changer, est aussi un désert. Que ça ne va pas être facile.
Mais, il fait appel à sa mémoire, comme quoi, rompre avec le passé n'est pas rompre forcément avec la mémoire, c'est être capable de rompre avec certaines façons de se souvenir, de s'enfermer dans son passé ; de rompre avec certaines façons de se souvenir pour retrouver des façons vivantes de se souvenir de son passé, d'y trouver des choses qui libèrent, et non des choses qui enferment.

Esaïe va rappeler à son peuple, qu'il est déjà passé par le désert, que ça a été long et difficile. Mais qu'au bout du compte, non seulement il en est sorti, mais que par cette traversée, il a changé : d'esclave, il est devenu Peuple d'Israël. Il est devenu libre, il est devenu lui-même. Il peut refaire ce chemin.

Et il lui dit que certes, ce chemin sera un désert : mais qu'il ne le fera pas seul. Dieu sera là. Il lui donnera de l'eau pour étancher la soif. De l'eau pour ne jamais mourir de soif, comme Dieu fit tomber la manne chaque jour pour que peuple ne meurt jamais de faim.

Voilà pour le chemin qui est devant. Mais Esaïe ne parle pas seulement de demain. Il ne promet pas seulement de traverser le désert avec assez d'eau.

Il parle d'aujourd'hui. Je vais faire du nouveau, on le voit déjà paraître, vous saurez bien le reconnaître. Et je crois que c'est cela qui nous permet d'avancer réellement dans le désert, quand nous avons décidé de quitter le désert. C'est cela qui nous permet de prendre ce long chemin dans le désert qui nous fait aller de notre prise de décision de vouloir rompre avec le passé, jusqu'à la libération de nos enfermements. C'est le nouveau qui déjà paraît.
C'est de pouvoir regarder, ouvrir les yeux, réussir à voir ce nouveau qui apparaît déjà. Ces petites choses du quotidien, qui germent sans esbrouffe, sans bruit. Ce nouveau qui commence à voir jour dans nos enfermements. Les petits choses qui changent en nous. Même des tous petits changements. Des choses qui fait qu'on n'est plus tout à fait enfermé dans l'ancien, puisque ce petit nouveau y fait, une petite brèche, une fissure, un petit débordement, un peu de vie dans le mortifère. Ce nouveau n'est pas forcément énorme, et on a tendance à ne pas le voir, ou à ne pas le prendre en considération parce qu'il est petit.

Les animaux sauvages, les autruches, les chacals qui vivent dans le désert savent que l'eau y est rare. Ils savent accorder de l'importance à la petite flaque, au petit ruisseau, à la petite oasis. Elle est une bénédiction au milieu de la chaleur du désert. Elle est un miracle au milieu de la sécheresse. Elle est ce qui permet d'aller d'une flaque à un ruisseau, d'un ruisseau à une oasis et de traverser le désert. Dieu dit : Je vais faire du nouveau, on le voit déjà paraître, vous saurez bien le reconnaître.

C'est à ce nouveau, à ces petites choses du quotidien, à ces marques de la vie dans le tout les jours, que nous sommes invités non seulement à ouvrir les yeux, à les reconnaître, mais à leur donner de l'importance, à ne pas les négliger comme signes d'un nouveau plus grand qui sera au bout de la traversée du désert.

C'est l'attention à ce nouveau, tel les tout petits bourgeons qui commencent à apparaître sur les plantes en cette fin de l'hiver, qui nous permet d'aller de la décision de changer, de rompre avec le passé, à la libération de nos enfermements, assurés que Dieu, lui, nous pardonne nos révoltes et nos fautes.