Marc 1

40. Un lépreux vint à lui; et, se jetant à genoux, il lui dit d'un ton suppliant: Si tu le veux, tu peux me rendre pur.

41. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit: Je le veux, sois pur.

42. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié.

43. Jésus le renvoya sur-le-champ, avec de sévères recommandations,

44. et lui dit: Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.

45. Mais cet homme, s'en étant allé, se mit à publier hautement la chose et à la divulguer, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une ville. Il se tenait dehors, dans des lieux déserts, et l'on venait à lui de toutes parts.

Drôle de lépreux que nous avons rencontré dans cette histoire. Il s'avance, se met à genoux, se soumet à Jésus. Il reconnaît sont autorité. Puis, une fois soigné, il fait ce qu'il veut : Jésus lui dit de ne rien dire, et il répète partout ce qui lui est arrivé !
Hypocrisie ? Incohérence ?

Jésus est-il beaucoup plus cohérent ?

Première incohérence :
Jésus commence par être ému aux entrailles. Il est dans la compassion. L'empathie. Puis, une fois soigné le lépreux, il se met en colère. Il utilise des termes très durs. Le verbe qu'il utilise pour lui dire de sortir est celui qu'il utilise pour faire sortir les démons.
Est-il ému par l'homme ou pas ? Est-ce incohérent ? Jésus est-il cyclothymique ?

Deuxième incohérence :
Jésus commence par toucher le lépreux. Les lépreux sont des êtres particulièrement impurs. Dans les conceptions de l'époque, le lépreux a le lèpre parce qu'il a commis un péché. Sa maladie est sa faute. On n'a pas de raison particulière donc d'avoir de la compassion pour lui. Mais si on le touche, on devient à son tour impur. Et c'est pour cela que quand les lépreux se déplaçaient, ils le faisaient en criant « impur ! Impur ! » pour que les gens s'éloignent sur leur passage. Ce geste de toucher le lépreux est donc un geste de transgression de la loi juive.
Mais alors, pourquoi lui dit-il d'aller au temple pour donner une faire une offrande comme prévu par la loi ?
Jésus est hypocrite vis-à-vis de la loi traditionnelle ? Est-il dans la soumission ou la transgression de la loi ?

Le lépreux et Jésus sont-ils hypocrites ? Incohérents ? Cyclothymiques ?
On pourrait le penser, et rester là-dessus. Après tout, le lépreux et Jésus sont humains, aussi humain pour Jésus.

La dernière incohérence de Jésus – défier ou se soumettre à la loi, ne nous donne-t-il pas une autre piste ?
Jésus dit au lépreux : ne dit rien à personne mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, ils auront là un témoignage. Si cette scène où Jésus touche le lépreux et le soigne est racontée aux prêtres, si cette transgression est racontée aux prêtres et qu'en même temps le lépreux fait son offrande, cela ne sera-t-il pas pris comme une forme de provocation ?

Ainsi, tout le texte nous raconte ce geste en deux temps de soumission et d'insoumission, ou d'insoumission et de soumission. Le temps de la liberté et celui de l'humilité et inversement.
Dans son commentaire de ce texte, Antoine Nouis souligne combien ces deux temps sont nécessaire dans la vie de l'Eglise. La transgression est nécessaire car elle nous rappelle que nous vivons sous la grâce, l'amour et la liberté que nous donne Dieu, et non sous la loi. Antoine Nouis dit : « Sans transgression, l'Eglise serait soit un carcan totalitaire, soit une gentille société ennuyeuse. Sans transgression, notre obéissance ne serait qu'une servitude légaliste ».

La démarche de la Réforme protestante ne serait-elle pas celle-là ? Une transgression dans un moment d'extrême soumission au pouvoir du centre romain, du Vatican, d'extrême soumission à la peur de l'enfer, d'extrême soumission à la logique de l'argent et du calcul avec le système des indulgences.
La Réforme a eu ce slogan : semper réformanda. La réforme doit toujours se réformer. Ainsi, elle serait fidèle en transgressant en permanence ce qui est devenu sa nouvelle loi.
D'où les scissions régulières dans le protestantisme, les évolutions régulières des églises sur divers sujets. En France, nos églises – paralysées par la peur de perdre les gens qui sont dans les églises – n'ont-elles pas perdu ce mouvement ?

Inversement, tout aussi utile est le temps de l'humilité et de l'obéissance, le temps du « marcher ensemble » où on s'attend les uns les autres, parce qu'on n'avance pas tous à la même vitesse.
Ce temps où l'on reconnaît qu'on est redevable à un passé, que l'on est redevable à des gens qui étaient là avant nous, qui étaient ou sont toujours là.
Ce temps où l'on paie ses dettes.
Ce temps aussi où l'on regarde et écoute à nouveau le passé, y compris pour y repérer des histoires oubliées ou niées, des chemins et des embranchements que l'histoire n'a pas pris hier, autant de ressources qui peuvent nous permettre de prendre aujourd'hui des chemins inattendus, une reconnaissance et un hommage au passé qui peuvent y compris être des ressources pour des transgressions aujourd'hui.
C'est ainsi en relisant les Pères de l'églises – les théologiens chrétiens des premiers siècles – que Luther put trouver des arguments contre la théologie de sont temps, en particulier la scolastique du Moyen-âge.
Cette humilité est aussi une manière de ne pas tomber dans l'orgueil, de ne pas céder à l'illusion que nous inventerions tout, que tout viendrait de nous. Un orgueil qui pourrait vite devenir de la toute puissance, et donc à la fois nous séparer de Dieu et nous faire écraser nos soeurs et frères.

La soumission et l'insoumission, la liberté et l'humilité.
Ces deux mouvements ne sont-ils pas nécessaire dans la vie d'une société et dans notre vie personnelle ?

Dans la vie d'une société, c'est ce pas de deux que proposent les partisans de la désobéissance civile, qu'elle prenne la forme de la destruction des OGM par José Bové et ses amis, ou Noël Mamère quand il fit le mariage de Bègles.
Oui, il y a un système électoral, et c'est par lui que devraient se faire en démocratie les évolutions. Mais parfois, le système électoral s'endort. Il peut ne plus arriver à traduire l'opinion du peuple qu'il est censé représenter. Une majorité écrasante de personnes peut ainsi être contre les OGM, mais parce qu'il y a la pression des lobbies, il y a la science transformée en idéologie, le système démocratique peut se gripper, et peut se créer un décalage.

Le système électoral - et c'est un point contradictoire avec le premier - peut aussi s'endormir dans l'idée que la démocratie serait uniquement le pouvoir de la majorité. Alors que c'est aussi le droit des minorité et l'égalité des droits.
La désobéissance, dans le cas de la destruction des OGM par José Bové et ses amis, ou Noël Mamère quand il fit le mariage de Bègles, est alors l'insoumission qui rappelle au système démocratique, qu'il n'est ni le pouvoir des lobbies et de ceux qui savent, ni la tyrannie de la seule majorité et des évidences ou des normes de la majorité, au mépris de l'égalité des droits et du respect des minorités.

Ces insoumissions sont en même temps des soumissions : on s'insoumet aux formes – électorale par exemple - de la démocratie pour rappeler à la démocratie son fond, ses valeurs de fond.
On conteste le roi, au nom du roi, comme dans les histoires d'Esther, de Daniel, ou comme le faisaient les protestants au moment de la révocation de l'Edit de Nantes : Seigneur, c'est parce que vous êtes sans doute mal informés, que nous prenez ces mesures injustes que nous contestons.

N'est-ce pas ce mouvement que nous vivons aussi dans nos vies ?
Grandir, vieillir, mûrir, n'est-ce pas cela ?
A la fois, être capable de cette humilité qui nous fait reconnaître ce que nous devons aux autres, à ce que nous avons déjà vécu, être capable de cette gratitude, et en même temps, grandir, vieillir, mûrir, c'est être capable de cette trahison, de cette ingratitude, qui nous fait essayer de nouvelles choses, qui nous fait changer des choses importantes dans nos vies, qui nous fait changer d'avis.

N'est-ce pas aussi une manière d'être fidèle, d'exprimer une gratitude avec ce que nous avons vécu, car nous les prenons suffisamment au sérieux pour en tirer les leçons pour peut-être faire différemment, nous leur rendons hommage comme ressource qui nous permettent du nouveau, nous les prenons au sérieux comme rêve que nous avions hier et qu'il est toujours temps de réaliser aujourd'hui.

Comme dans le cas du Lépreux : se mettre à genoux devant Jésus et finalement ne pas obéir à ses ordres, mais pour proclamer son évangile, Comme dans le cas de Jésus : violer la loi juive, pour ensuite lui rendre hommage,

ce pas de deux de l'obéissance et de la liberté, c'est aussi suivre Jésus sur le chemin qu'il nous ouvre.