Marc 1,40-45 (1) Vive la désobeissance et l'obeissance !
Par Editeur le jeudi 12 février 2009, 00:19 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 12 février.
Marc 1
40. Un lépreux vint à lui; et, se jetant à genoux, il lui dit d'un ton
suppliant: Si tu le veux, tu peux me rendre pur.
41. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit: Je le
veux, sois pur.
42. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié.
43. Jésus le renvoya sur-le-champ, avec de sévères
recommandations,
44. et lui dit: Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au
sacrificateur, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que
cela leur serve de témoignage.
45. Mais cet homme, s'en étant allé, se mit à publier hautement la chose et
à la divulguer, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une
ville. Il se tenait dehors, dans des lieux déserts, et l'on venait à lui de
toutes parts.
Drôle de lépreux que nous avons rencontré dans cette histoire. Il s'avance,
se met à genoux, se soumet à Jésus. Il reconnaît sont autorité. Puis, une fois
soigné, il fait ce qu'il veut : Jésus lui dit de ne rien dire, et il
répète partout ce qui lui est arrivé !
Hypocrisie ? Incohérence ?
Jésus est-il beaucoup plus cohérent ?
Première incohérence :
Jésus commence par être ému aux entrailles. Il est dans la compassion.
L'empathie. Puis, une fois soigné le lépreux, il se met en colère. Il utilise
des termes très durs. Le verbe qu'il utilise pour lui dire de sortir est celui
qu'il utilise pour faire sortir les démons.
Est-il ému par l'homme ou pas ? Est-ce incohérent ? Jésus est-il
cyclothymique ?
Deuxième incohérence :
Jésus commence par toucher le lépreux. Les lépreux sont des êtres
particulièrement impurs. Dans les conceptions de l'époque, le lépreux a le
lèpre parce qu'il a commis un péché. Sa maladie est sa faute. On n'a pas de
raison particulière donc d'avoir de la compassion pour lui. Mais si on le
touche, on devient à son tour impur. Et c'est pour cela que quand les lépreux
se déplaçaient, ils le faisaient en criant « impur ! Impur ! »
pour que les gens s'éloignent sur leur passage. Ce geste de toucher le lépreux
est donc un geste de transgression de la loi juive.
Mais alors, pourquoi lui dit-il d'aller au temple pour donner une faire une
offrande comme prévu par la loi ?
Jésus est hypocrite vis-à-vis de la loi traditionnelle ? Est-il dans la
soumission ou la transgression de la loi ?
Le lépreux et Jésus sont-ils hypocrites ? Incohérents ?
Cyclothymiques ?
On pourrait le penser, et rester là-dessus. Après tout, le lépreux et Jésus
sont humains, aussi humain pour Jésus.
La dernière incohérence de Jésus – défier ou se soumettre à la loi, ne nous
donne-t-il pas une autre piste ?
Jésus dit au lépreux : ne dit rien à personne mais va te montrer au prêtre
et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, ils auront là un
témoignage. Si cette scène où Jésus touche le lépreux et le soigne est racontée
aux prêtres, si cette transgression est racontée aux prêtres et qu'en même
temps le lépreux fait son offrande, cela ne sera-t-il pas pris comme une forme
de provocation ?
Ainsi, tout le texte nous raconte ce geste en deux temps de soumission et
d'insoumission, ou d'insoumission et de soumission. Le temps de la liberté et
celui de l'humilité et inversement.
Dans son commentaire de ce texte, Antoine Nouis souligne combien ces deux temps
sont nécessaire dans la vie de l'Eglise. La transgression est nécessaire car
elle nous rappelle que nous vivons sous la grâce, l'amour et la liberté que
nous donne Dieu, et non sous la loi. Antoine Nouis dit : « Sans
transgression, l'Eglise serait soit un carcan totalitaire, soit une gentille
société ennuyeuse. Sans transgression, notre obéissance ne serait qu'une
servitude légaliste ».
La démarche de la Réforme protestante ne serait-elle pas celle-là ? Une
transgression dans un moment d'extrême soumission au pouvoir du centre romain,
du Vatican, d'extrême soumission à la peur de l'enfer, d'extrême soumission à
la logique de l'argent et du calcul avec le système des indulgences.
La Réforme a eu ce slogan : semper réformanda. La réforme doit toujours se
réformer. Ainsi, elle serait fidèle en transgressant en permanence ce qui est
devenu sa nouvelle loi.
D'où les scissions régulières dans le protestantisme, les évolutions régulières
des églises sur divers sujets. En France, nos églises – paralysées par la peur
de perdre les gens qui sont dans les églises – n'ont-elles pas perdu ce
mouvement ?
Inversement, tout aussi utile est le temps de l'humilité et de l'obéissance,
le temps du « marcher ensemble » où on s'attend les uns les autres,
parce qu'on n'avance pas tous à la même vitesse.
Ce temps où l'on reconnaît qu'on est redevable à un passé, que l'on est
redevable à des gens qui étaient là avant nous, qui étaient ou sont toujours
là.
Ce temps où l'on paie ses dettes.
Ce temps aussi où l'on regarde et écoute à nouveau le passé, y compris pour y
repérer des histoires oubliées ou niées, des chemins et des embranchements que
l'histoire n'a pas pris hier, autant de ressources qui peuvent nous permettre
de prendre aujourd'hui des chemins inattendus, une reconnaissance et un hommage
au passé qui peuvent y compris être des ressources pour des transgressions
aujourd'hui.
C'est ainsi en relisant les Pères de l'églises – les théologiens chrétiens des
premiers siècles – que Luther put trouver des arguments contre la théologie de
sont temps, en particulier la scolastique du Moyen-âge.
Cette humilité est aussi une manière de ne pas tomber dans l'orgueil, de ne pas
céder à l'illusion que nous inventerions tout, que tout viendrait de nous. Un
orgueil qui pourrait vite devenir de la toute puissance, et donc à la fois nous
séparer de Dieu et nous faire écraser nos soeurs et frères.
La soumission et l'insoumission, la liberté et l'humilité.
Ces deux mouvements ne sont-ils pas nécessaire dans la vie d'une société et
dans notre vie personnelle ?
Dans la vie d'une société, c'est ce pas de deux que proposent les partisans
de la désobéissance civile, qu'elle prenne la forme de la destruction des OGM
par José Bové et ses amis, ou Noël Mamère quand il fit le mariage de
Bègles.
Oui, il y a un système électoral, et c'est par lui que devraient se faire en
démocratie les évolutions. Mais parfois, le système électoral s'endort. Il peut
ne plus arriver à traduire l'opinion du peuple qu'il est censé représenter. Une
majorité écrasante de personnes peut ainsi être contre les OGM, mais parce
qu'il y a la pression des lobbies, il y a la science transformée en idéologie,
le système démocratique peut se gripper, et peut se créer un décalage.
Le système électoral - et c'est un point contradictoire avec le premier -
peut aussi s'endormir dans l'idée que la démocratie serait uniquement le
pouvoir de la majorité. Alors que c'est aussi le droit des minorité et
l'égalité des droits.
La désobéissance, dans le cas de la destruction des OGM par José Bové et ses
amis, ou Noël Mamère quand il fit le mariage de Bègles, est alors
l'insoumission qui rappelle au système démocratique, qu'il n'est ni le pouvoir
des lobbies et de ceux qui savent, ni la tyrannie de la seule majorité et des
évidences ou des normes de la majorité, au mépris de l'égalité des droits et du
respect des minorités.
Ces insoumissions sont en même temps des soumissions : on s'insoumet
aux formes – électorale par exemple - de la démocratie pour rappeler à la
démocratie son fond, ses valeurs de fond.
On conteste le roi, au nom du roi, comme dans les histoires d'Esther, de
Daniel, ou comme le faisaient les protestants au moment de la révocation de
l'Edit de Nantes : Seigneur, c'est parce que vous êtes sans doute mal
informés, que nous prenez ces mesures injustes que nous contestons.
N'est-ce pas ce mouvement que nous vivons aussi dans nos vies ?
Grandir, vieillir, mûrir, n'est-ce pas cela ?
A la fois, être capable de cette humilité qui nous fait reconnaître ce que nous
devons aux autres, à ce que nous avons déjà vécu, être capable de cette
gratitude, et en même temps, grandir, vieillir, mûrir, c'est être capable de
cette trahison, de cette ingratitude, qui nous fait essayer de nouvelles
choses, qui nous fait changer des choses importantes dans nos vies, qui nous
fait changer d'avis.
N'est-ce pas aussi une manière d'être fidèle, d'exprimer une gratitude avec
ce que nous avons vécu, car nous les prenons suffisamment au sérieux pour en
tirer les leçons pour peut-être faire différemment, nous leur rendons hommage
comme ressource qui nous permettent du nouveau, nous les prenons au sérieux
comme rêve que nous avions hier et qu'il est toujours temps de réaliser
aujourd'hui.
Comme dans le cas du Lépreux : se mettre à genoux devant Jésus et
finalement ne pas obéir à ses ordres, mais pour proclamer son évangile, Comme
dans le cas de Jésus : violer la loi juive, pour ensuite lui rendre
hommage,
ce pas de deux de l'obéissance et de la liberté, c'est aussi suivre Jésus sur le chemin qu'il nous ouvre.