Marc 1

21. Ils se rendirent à Capernaüm. Et, le jour du sabbat, Jésus entra d'abord dans la synagogue, et il enseigna.

22. Ils étaient frappés de sa doctrine; car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.

23. Il se trouva dans leur synagogue un homme qui avait un esprit impur, et qui s'écria:

24. Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.

25. Jésus le menaça, disant: Tais-toi, et sors de cet homme.

26. Et l'esprit impur sortit de cet homme, en l'agitant avec violence, et en poussant un grand cri.

27. Tous furent saisis de stupéfaction, de sorte qu'il se demandaient les uns aux autres: Qu'est-ce que ceci? Une nouvelle doctrine! Il commande avec autorité même aux esprits impurs, et ils lui obéissent!

28. Et sa renommée se répandit aussitôt dans tous les lieux environnants de la Galilée.

La crise économique ? C'est la faute de l'extérieur, c'est la faute des américains, là-bas, qui ont multiplié les prêts immobiliser imprudents. Les caténaires de la SNCF qui s'effondrent ? Ce serait la faute d'un groupe minoritaires, extrémistes, tellement à gauche - ultra-gauche a dit le ministère de l'intérieur, ultra hyper totale gauche, s'est moqué une chanteuse - tellement à gauche, qu'eux aussi, ils sont presque à l'extérieur de ce qui serait acceptable en démocratie. Et d'ailleurs, ils vivent à l'extérieur de la capitale, loin en province ; à l'extérieur de la ville, loin dans la campagne ; à l'extérieur de nos modes de vies, travail-boulot-dodo.

Et ça fait les longtemps que ça dure ce genre d'histoire. En 64, quand Rome brûle, Néron – lui qui est au centre du pouvoir, au centre de la capitale qui est au centre de l'empire au centre de l'histoire de son temps – fait croire que les coupables viennent de l'extérieur : ce sont ces chrétiens, qui viennent de Galilée, qui vivent à l'extérieur de la bonne société : la preuve, ils refusent d'assister aux jeux du Cirque !

Jésus est à l'extérieur de la ville. Il y rentre.
Et une fois dans la ville, il va dans ce qui est le centre juif de la ville. La synagogue. Et là, il se place à la place centrale : celle vers laquelle converge tous les regards. Il se met dans la place centrale, celle de l'enseignant. Jésus va au centre. Et c'est là qu'il rencontre un homme possédé par un esprit impur. Il ne rencontre pas l'impureté à l'extérieur, mais à l'intérieur, au centre du centre de la ville.

Normalement, on ne rentre pas dans la synagogue si on est impur.
L'impureté doit rester à l'extérieur. Le monde extérieur est impure, les païens sont impures. Les juifs doivent être purs, et le temple est le lieu de la pureté. Et dans le temple de Jérusalem, plus on est pur, plus on peu aller au centre du temple. Moins on est impur, plus on reste à l'extérieur. Mais là, l'impureté n'est pas à l'extérieur, elle est au centre de la synagogue.

Pour éviter d'être impur, on ne doit pas toucher les morts, pas toucher sa femme si elle a ses règles etc. C'est pour ça qu'on doit faire des ablutions ou des offrandes pour se laver de cette impureté. L'impureté, c'est normalement quelque chose d'extérieur à soi. Mais là, l'impureté n'est pas à l'extérieur du corps de l'homme, l'esprit impure est à l'intérieur de l'homme.

A la manière de la chanson d'enfant que vous connaissez peut-être, on pourrait dire : Dans l'homme, il y avait un esprit impur. Et l'esprit impur est dans le corps. Et le corps est dans la synagogue. Et la synagogue est au centre de la ville.

Ajoutons que la scène se passe un jour de Sabbat, le Sabbat centre du rituel juif, et le tableau est complet.

Contrairement à l'idée courante que le mal, l'impure est à l'extérieur, que ce soient les chrétiens au temps de Néron, les gauchistes ou les américains aujourd'hui, contrairement à cette idée, Jésus qui vient de l'extérieur est saint, il rencontre le mal et l'impure au centre du centre du centre.

Cela peut nous inviter à revisiter les évidences évoquées au début sur l'extrême-gauche ou la crise financière qui viendrait de l'extérieur. Et sur bien des sujets, nous pourrions essayer de renverser nos regards sur l'extérieur et l'intérieur. Le problème des jeunes de banlieue qui n'arrivèrent pas à s'intégrer, c'est à dire à rejoindre le centre, le centre-ville, les vrais emplois, est-ce que c'est leur faute parce qu'ils sont trop extérieurs – par leurs façon de parler, de s'habiller, etc. – ou la faute du centre qui ne sait faire une place qu'à ceux qui lui ressemblent ?

Hier, la colonisation ou l'esclavage étaient présentés uniquement comme la faute des colonisateurs qui venaient de l'extérieur. Aujourd'hui, les historiens africains pointent les faiblesses des sociétés africains qui les ont rendu colonisables, les complicités au sein des populations africaines qui ont collaboré à l'esclavage. Ce qui n'excuse ni la colonisation ni l'esclavage.

Pensons aussi à toutes les fois où nous rendons coupables les autres, alors que c'est nous qui en nous, n'avons pas assez de patience, d'écoute, de sang froid, etc.

Le problème vient-il de l'extérieur ou est-il à l'intérieur ?
Bien sûr, il faut éviter de systématiser. Parfois, le problème vient effectivement de l'extérieur. Mais nous sommes invités à ne pas systématiquement rendre coupable l'autre, l'autre personne, l'autre pays, l'autre culture. Nous sommes invités peut-être à nous demander si ce n'est pas au centre et en nous qu'il y a un problème et pas toujours à l'extérieur et chez l'autre.

Je pourrais m'arrêter là.
Mais j'aurais peur que ma prédication ressemble au feuilleton « Kung fu » des annés 70-80 dans lequel le héros, au moment où le méchant le met en échec commence à rêver. Et son vieux maître d'art martiaux lui apparaît, lui disant quelque chose comme : « Réfléchis petit scarabée, c'est en toi qu'est le problème ». Je pourrais. Souvent, on a présenté la prédication de Jésus comme une forme de sagesse, qui permet de se changer soi, de changer son coeur. Après tout, c'est sans doute cela aussi, et c'est le chemin qu'ont pris par exemple les ordres monastiques.

Mais ce serait oublier une dimension importante au texte : Jésus rentre en conflit avec une personne.
Ce geste de faire sortir un démon d'une personne, c'est un geste de guérison. Il fait un geste de guérison un jour de Sabbat, un jour où l'on ne doit même pas soigner. Et dans l'évangile de Marc, c'est principalement autour de ce qu'on peut faire ou pas le jour du sabbat que va se nouer le conflit de Jésus contre les traditionalistes de la synagogue. Au chapitre trois de l'évangile de Marc, les pharisiens et les hérodiens vont tenir conseil après qu'il eu soigné une main paralysée un jour de Sabbat, et c'est la première mention explicite de leur volonté de faire disparaître Jésus. Ce n'est pas seulement l'impureté qui est au centre. C'est le centre du conflit de Jésus avec les traditionalistes de la synagogue sur le centre du rituel juif qui est au centre de l'histoire.

Conflit donc.
Comment imagine-t-on un conflit ? Deux enfants entrent en conflit, et c'est le plus fort physiquement qui l'emporte dans une bagarre. Deux adolescents entrent en conflit, et c'est celui qui hurle le plus fort, ou qui emploie les mots les plus blessants qui l'emporte dans l'engueulade. Deux professeurs d'université entrent en conflit, et c'est celui qui a les arguments les plus malins qui l'emporte dans la dispute. Le gouvernement et les syndicats entrent en conflit, et c'est le plus fort, celui qui a le rapport de force en sa faveur qui l'emporte.

Dans notre histoire, il n'y a pas de bagarre.
Bien qu'il soit possédé d'un esprit impur, l'homme parle presque poliment à Jésus - je sais que tu es le saint de Dieu.
Les deux échangent peu d'argument.
Certes, l'homme à l'esprit impur, crie, crie d'un grand cri, mais il ne l'emporte pas pour autant.
C'est bien un conflit, mais pas comme nous en avons l'habitude.

Nous voilà donc loin de ce que nous connaissons. Nous connaissons les conflits où gagne le plus fort. Nous connaissons les conflits que nous évitons en prenant sur nous et en décidant de nous-même changer parce que parfois, c'est nous le problème, et pas l'autre.

Mais je crois que nous sommes dans une troisième catégorie.
Un conflit du 3e type, un peu extra-terrestre, comme souvent avec Jésus. Un conflit que nous n'évitons pas, voir que nous provoquons, mais que nous gagnerons pas par la force, mais par autre chose. Nous étions plusieurs de la Maison verte à participer samedi 24 janvier à une journée sur les mouvements de soutien aux sans-papiers. L'après-midi était consacré aux Cercles de silence, et aux manière non-violente d'arrêter la politique d'expulsion industrielle des sans-papiers. Dans un dossier comme celui-là, il y a bien conflit.
Certains disent que c'est la faute de l'extérieur, des sans-papiers qui ne devraient pas venir. On peut se dire, que c'est au centre des relations nord-sud, du déséquilibre entre nord et sud, au centre du jeu économique, se dire que c'est au centre de la conception qu'ont certains de la France, au centre du pouvoir politique, et non pas à l'extérieur, qu'est le problème.

On peut tenter de régler le conflit par le rapport de force : celui qui gagne est celui qui a le meilleur rapport de force, parce qu'il a gagné les élections, qu'il met beaucoup de monde dans la rue, qu'il a fait basculer ou rebasculer l'opinion vers lui.

L'autre chemin que j'ai essayé d'esquisser samedi dernier, que nous ont présenté Alain Richard, moine franciscain à l'origine du cercle de Toulouse, ou Jean-Paul Nunes de la Cimade de Montpellier, n'évite pas le conflit.

Mais il fait appel à d'autres ressorts que le rapport de force pour en sortir. Dans le chemin de la non-violence, celui emprunté hier par Gandhi ou Luther king, il y a moins rapport de force que tension. Comme il y a une tension entre Jésus et l'homme de l'histoire. Cela signifie une mise en relation et une interpellation réciproque très forte. Chacun dans l'histoire est renvoyé à une question très forte :
au fond de toi, qui es-tu ? L'homme au démon renvoie à Jésus qu'il sait qui il est : le saint de Dieu. Jésus interpelle le démon en lui ordonnant de sortir de l'homme, l'homme qui n'est pas le démon, mais qui a un démon. Homme, au fond de toi, es-tu ce démon ? Démon, au fond de toi, es-tu cet homme ?

Bien sûr, je ne crois pas que Sarkozy a un démon en lui. Il serait maladroit de dire que les hommes seraient agit par des forces extérieures, des forces du mal. Cela pourrait faire croire que nous parlons de magie, et cela retomberait dans l'ornière de dire que le coupable est toujours extérieur.

Mais en même temps, c'est bien cette question : au fond de toi, qui es-tu ?
Les mouvements de sans-papiers, en mettant en avant que les sans-papiers sont des élèves, des parents d'élèves, des travailleurs, des travailleuses, des femmes au foyer comme nous, nous et leur rappellent qu'au fond d'eux-mêmes les sans-papiers sont d'abord des êtres humains.
La démarche non-violente renverrait la question à ceux qui font la politique de l'immigration, du président aux policiers qui font les arrestations : au fond de vous mêmes, êtes vous cette obsession du chiffre, cette volonté de flatter la peur des étrangers, êtes vous cette peur de l'autre ? Ou au fond de vous, êtes-vous un humain qui peut rencontrer et accueillir un autre humain ?

Et c'est cette question – au fond de toi, qui es-tu ? - que nous pouvons reprendre, pour nous-mêmes ou pour nous adresser aux autres, quitte à rentrer en conflit, ou pour transformer les conflits que nous vivons dans notre vie de couple, de famille, dans notre vie sociale ou dans le combat pour la justice.

Mais un autre conflit que celui du rapport de force.
Un conflit qui avance par une question – au fond de toi, qui es-tu ? - pour ne pas toujours rejeter la faute sur l'autre mais nous interroger sur nous-mêmes, et faire s'interroger l'autre sur lui-même. Inviter l'autre à un débat démocratique dans sa propre conscience. Qu'il se demande, que je me demande, si ce que je fais, je dis, si au fond de moi, c'est moi.
Moi et l'autre comme humain, comme enfant de Dieu. « Au fond de toi, qui es-tu ? », une autre manière de reprendre dans notre monde la question de Jésus à ses disciples : et vous, qui dites-vous que je suis ?