1 corinthien 13

1. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.

2. Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien.

3. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien.

4. La charité est patiente, elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil,

5. elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal,

6. elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité;

7. elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.

Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. L'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas...
C'est le texte de l'apôtre Paul, que nous avons lu tout à l'heure. Ce texte, Paul ne l'a pas écrit pour un couple. Il ne l'a pas écrit à l'occasion d'un PACS, ni même d'un mariage. Il l'a écrit à une communauté, à une des premières communautés de chrétiens, quelques années, ou quelques dizaines d'années après la mort de Jésus.
Dans cette communauté, il y avait des conflits, des bagarres entre courants, des gens qui prennent le pouvoir etc.
Cette lettre n'a au départ rien à voir avec les histoires de couple, et pourtant, les prêtres et les pasteurs proposent qu'on lise cela lors des bénédictions de couple, Et pourtant des milliers de couples le choisissent lors de leur bénédiction. Ce texte ne parle pas du couple, et pourtant à l'évidence, ça parle aux couples.

De la même manière, pour préparer cette célébration, et cette prédication, je suis allé lire une prédication de Martin Luther King sur l'amour des ennemis. Martin Luther King, c'est ce pasteur noir qui dans les années 50 et 60 a mené de manière non-violente la lutte des noirs américains pour l'égalité des droits. Il fait en 1957 une prédication sur ce fameux passage de l'évangile de Matthieu, au chapitre 5 : « Vous avez appris qu'il a été dit : « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi «  et moi je vous dis : « aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent ». » La prédication de Luther King ne parle pas non plus du couple. Et pourtant, quand je l'ai lu, j'ai eu également l'impression que ça pouvait parler aux couples.

Pourquoi donc des textes, qui certes parlent d'amour, mais l'un est adressé à une communauté chrétienne au Ier siècle après Jésus-Christ, l'autre à des noirs dans les années 50, l'un parle de bisbilles au sein de cette communauté, l'autre parle de la discrimination et du racisme. Pourquoi ces textes semblent parler aussi de la vie des couples, du mien, de celui d'Eric et Guillaume, peut-être du vôtre ?

Parce qu'ils parlent d'amour ? Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons d'amour ? Martin Luther king dans sa prédication explique que dans la langue grecque, la langue dans laquelle ont été écris en leur temps les histoires de Jésus et l'ensemble du Nouveau testament, dans cette langue grecque, il y a trois mots différents pour désigner l'amour.

Le premier mot qui veut dire amour en grec, c'est éros. Qui a donné en français, érotique. L'éros, c'est l'amour comme on nous le montre au cinéma. C'est ce qui nous attire de manière irrésistible et débordante vers un individu. Mais aussi ce qui nous attire vers quelque chose que l'on perçoit comme l'envie d'absolu. Cet éros c'est le coup de foudre qui fait qu'on tombe amoureux. Cet éros est l'amour fusion qui fait qu'on ne veut pas quitter l'autre qu'on vient de découvrir. Eros, c'est bien sûr aussi le plaisir de la vie sexuelle. Cet éros, n'est-ce pas aussi ce qui nous pousse dans l'envie de construire son couple comme un projet qu'on veut harmonieux, parfait, qui passe par l'envie d'une célébration d'union qui soit la plus belle possible, qui peut devenir l'envie d'avoir des enfants. Une envie de rassembler deux vies pour n'en faire plus qu'une. Combien cet éros est important dans la vie d'un couple. Combien est important cet amour puissant, magnifique, fait de désir et d'envie de beauté et de perfection.

L'amour en grec se dit aussi par un autre mot. C'est philia. C'est l'affection intime entre des amis très proches. Les pessimistes diront que c'est ce que devient l'éros quand est passé l'amour fou, c'est ce qui rend si beau ces couples âgés qui continuent à se tenir la main dans la rue.
Mais cette philia est aussi présente dans le couple qui vient de se rencontrer. La Philia est ce sentiment de complicité qui fait qu'on comprend la même chose au même moment, que l'on précède le geste ou la demande de l'autre, qu'il n'a pas besoin de demander un objet qu'on lui a déjà amené, qu'on les mêmes mots, les mêmes réactions.
Cette complicité qui vous fait dire : j'ai trouvé la bonne personne. Cette proximité qui fait qu'on a toujours des choses à se dire, non seulement après la première nuit ensemble, mais après dix ans ou quarante ans de vie ensemble.

Combien cette Philip est importante pour la vie d'un couple. Combien elle est à faire grandir, fructifier, pour évoluer et grandir, chacun dans sa personnalité, mais aussi ensemble, pour s'enrichir toujours l'un-l'autre.

Le texte de Paul - l'amour prend patience, l'amour rend service, il ne jalouse pas... - et le texte de Martin Luther King à propos de l'invitation de Jésus à aimer ses ennemis utilisent-ils les termes Eros ou philia ?
Ils utilisent un troisième mot grec qui veut dire aussi amour : ce mot c'est l'agapé. Et c'est ce mot qui fait que même si ni Paul ni Luther King ne parle de couple, leurs textes parlent aux couples.

Dans le texte de Paul, dans l'épître aux corinthiens, à quoi l'amour est-il mis comme garde-fou ?
Paul parle de personnes qui dans la communauté de Corinthe sont très forts. Elles croient tellement en Dieu que le saint esprit les remplie, et les remplie tellement – j'avoue que je ne sais pas faire - les remplie tellement qu'elles se mettent à parler dans des langues qu'ils ne connaissent pas, et qui même n'existent pas : les langues des anges. Elles croient tellement en Dieu que le saint esprit les remplie, et qu'elles se mettent à faire des prophéties, à prédire l'avenir. D'autres connaissent beaucoup de choses, certains sont prêts à donner tout ce qu'ils ont pour les pauvres, ou prêt à donner leur vie, à se jeter dans les flammes pour Dieu. Paul devrait être content : ce sont des super-croyants, des champions de la foi, des athlètes du saint esprit.

Comme aujourd'hui, on pourrait être content que dans un couple, on ait un/une as du bricolage, un/une champion de la cuisine, un roi du Trivial Pursuit qui connaît toutes les réponses ou un super manager qui ramène plein d'argent à la maison.
Un prince de la rapidité dans la prise de décision. Un seigneur du sang froid face aux difficultés de la vie. Tout ça c'est utile dans un couple.

Mais alors pourquoi Paul trouve à redire à cela ?
Pourquoi dit-il que sans l'agapé, l'amour, tout ça ne marche pas ?
Parce que tout ça, toutes ces capacités, ça peut tourner à la puissance, et si on n'y prend pas garde, la puissance, peut tourner assez rapidement à l'écrasement. De la part de celui qui a ces capacités – comme le pointe le texte - on a vite fait de se vanter, d'avoir un peu d'orgueil. De la part de celui qui n'a pas ces capacités, - comme le pointe le texte - on peut devenir envieux s'irriter, voir soupçonne le mal : s'il fait aussi bien la cuisine ou autant le ménage c'est pour me montrer que je ne le fais pas !

Faut-il prendre sur soi ? Ma prédication va-t-elle tourner à la leçon de morale ?
Puissants retenez-vous de ne pas écraser, vous qui êtes écrasés, laissez-vous écrasez, soyez sage ?
Ce texte de Paul, a longtemps servit à faire la morale dans les couples. Le texte dit : l'amour prend patience, il ne s'irrite pas, il ne tient pas rancune. Les prêtres et les pasteurs ont répété cela en particulier aux femmes qui se sentaient écrasées dans le couple, voir maltraité et cela au nom de l'amour. Au nom de l'amour, prenez sur vous, soyez patiente ne divorcez pas.

Pourtant, c'est oublier que le texte dit aussi que l'amour ne se réjouit pas de l'injustice. Et c'est oublier justement le sens de ce fameux mot agapé.
Oui, dans les couples, même ceux qui s'aiment, il y a des inégalités de puissances, des conflits, des désaccords. L'éros et la philia peuvent aider à les résoudre, mais ils sont surtout mis à mal par les conflits.
Il y a alors cet autre amour : l'Agapé. Martin Luther King la définie comme une bonne volonté pour celui qu'on a en face, une bonne volonté compréhensive, créatrice, rédemptrice. Une bonne volonté qui n'attend rien en retour. Un amour de Dieu qui travaille dans notre coeur. Un amour qui est l'amour de Dieu en nous.

L'agapé permet d'aimer l'autre, non parce que l'autre est aimable – et souvent dans la vie quotidienne même le conjoint qu'on aime n'est pas aimable, et des fois on le déteste, y compris pour des bêtises.
Mais me dire que je l'aime parce que Dieu l'aime. Ça vous paraît bizarre comme idée ? Quand moi, je n'arrive plus à l'aimer, quand j'ai envie dire une sale méchanceté, je peux dire : allez, moi, là, en ce moment en tout cas, j'ai bien du mal à l'aimer, Dieu, prend le relais en moi, toi qui aime tout le monde.

Si Dieu prend le relais en nous, ça peut nous permettre de souffler face à l'adversité.
Si Dieu prend le relais en nous, ça peut permettre de garder pour soi les mots blessants, qui laissent des traces chez l'autre, les mots blessants qui – comme toute forme de haine - détruisent aussi celui qui les dit, notamment en rendant inopérant, cet agapé, cet amour créatif qu'on a en soi.

Si Dieu prend le relais, ça peut permettre, de se regarder soi-même, et de se demander : qu'est-ce que j'ai fait pour provoquer cette méchanceté chez l'autre ?

Surtout, passer le relais à Dieu, se dire qu'on ne fonctionne plus sur le registre fusionnel de l'éros, ou sur le registre complice de la philia, mais sur le registre volontariste de l'agapé, cela permet de retourner chercher l'autre.
Si je peux aimer mes ennemis, combien plus je peux aller chercher celui que j'aime ? Face à ses réticences, à sa méchanceté, exprimer ma compréhension, mon écoute, aller chercher ce qu'il y a non seulement d'humain chez lui, mais cet amour qu'il a pour moi.

N'est-ce pas cela la version positive de cet amour qui prend patience, qui est serviable, qui ne cherche pas son intérêt, qui ne s'irrite pas ? Non pas une façon de subir quand les difficultés arrivent dans le couple, mais une façon d'être volontariste, de mettre en chantier ce volontarisme de l'amour, de s'engager à tout faire pour que ça marche et que ça marche le plus longtemps possible.

Cet amour, cet agapé, construit.
Il construit chacun dans le couple, en donnant confiance à chacun, par l'amour que lui donne l'autre. Il permet que dans les moments difficiles, chacun à son tour, ou les deux en même temps, il y ait toujours au moins l'un des deux qui mette en route l'agapé.
Et qu'ainsi, pendant de nombreuses années, on puisse construire un foyer, affronter ensemble les épreuves de la vie, et découvrir le monde, si beau et si plein d'aventures.