1 Corinthiens 7,27-35 : présent écrasé ou omni-présent ?
Par Editeur le dimanche 25 janvier 2009, 22:40 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 25 janvier 2009.
27. Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce lien; n'es-tu pas lié
à une femme, ne cherche pas une femme.
28. Si tu t'es marié, tu n'as point péché; et si la vierge s'est mariée,
elle n'a point péché; mais ces personnes auront des tribulations dans la chair,
et je voudrais vous les épargner.
29. Voici ce que je dis, frères, c'est que le temps est court; que désormais
ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas,
30. ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme
ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas,
31. et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce
monde passe.
32. Or, je voudrais que vous fussiez sans inquiétude. Celui qui n'est pas
marié s'inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au
Seigneur;
33. et celui qui est marié s'inquiète des choses du monde, des moyens de
plaire à sa femme.
34. Il y a de même une différence entre la femme et la vierge: celle qui
n'est pas mariée s'inquiète des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps
et d'esprit; et celle qui est mariée s'inquiète des choses du monde, des moyens
de plaire à son mari.
35. Je dis cela dans votre intérêt; ce n'est pas pour vous prendre au piège,
c'est pour vous porter à ce qui est bienséant et propre à vous attacher au
Seigneur sans distraction.
Dans le temps présent, nous vivons un étrange rapport au présent. Notre
présent est-il omni-présent ou insaisissable ?
Certains philosophe ont pu s'inquiéter du « présenteïsme » de
notre époque. Nous serions moins attaché au passé. Compteraient moins d'où nous
venons, les traditions d'hier, la mémoire collective ou politique. Le futur
nous tirerait moins vers lui : nous aurions moins de rêves pour demain,
nous n'aurions plus le rêve d'une société de justice, nous aurions plus peur de
ce qui arriverait demain.
Moins d'hier, moins de demain, et donc tout dans le présent. Ne compterait
que ce que nous vivrions aujourd'hui : nos loisirs, notre famille, notre
travail.
Mais en même temps d'autres observateurs pointent que nous avons de plus en
plus de mal à être dans le présent. Notre présent serait émietté. Nous ne
vivrions que des micro-séquences : nos conversations interrompues par les
téléphones, nos rendez-vous qui pourraient s'annuler d'une minute à l'autre
d'un coup de téléphone portable, nos amusements dureraient moins longtemps,
passant à toute vitesse d'un tableau à un autre dans un jeu
électronique.
Nos vies privées seraient plus instables, comme nos vies professionnelles.
Le CDD serait la rêgle en travail comme en amour. Rien de stable dans notre
présent
.
Alors, le présent, plus présent ou plus fragilisé ?
Paul dans son texte ne nous aide pas beaucoup.
D'un côté, nous sommes incités à la stabilité : marié ou pas, ni l'un
ni l'autre n'est pêché, alors restez comme vous ètes. Le présent trouve là une
stabilité.
Mais si Paul dit ça, c'est pour mieux – à première vue – dévaloriser le
présent.
Ne donnez pas d'importance à votre présent dit-il, et je vous dit ça, parce
que le présent, ce sont des soucis que je veux vous éviter. Les femmes, le
mariage, les pleurs les achats. Ne donnez pas d'importance à votre présent
dit-il, et je vous dit ça, parce que ce qui compte, ce n'est pas maintenant,
mais bientôt, demain bientôt avec le Christ qui va revenir. Ne donnez pas
d'importance à votre présent dit-il, et je vous dit ça, parce que ce qui
compte, ce n'est pas ceux qui partagent votre présent, votre femme,votre mari,
c'est Dieu qui va venir.
Et il dit ça avec des formules étranges.
"Que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui
pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant
pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme
n'en usant pas, car la figure de ce monde passe.
C'est très beau.
Mais comment peut-on pleurer comme ne pleurant pas, se réjouir comme ne se
réjouissant pas etc. On trouverait aujourd'hui que c'est de l'hypocrisie, de la
fausseté ? C'est un travail d'acteur, est-ce une façon de vivre ?
Deux choses m'ont frappé en regardant le texte d'un peu plus prés.
La première chose, ce sont ces participes présents : pleurer comme ne
pleurant pas. En grec, c'est pleurant comme ne pleurant pas. Et cela un sens
plus fort que notre pariticipe présent français.
C'est plus qu'un verbe, plus que quelque chose qu'on fait. C'est un
substantif : c'est quelque chose qu'on est. Nous devenons un pleurant, un
réjouissant, un ayant femme, un possédant. Toute notre personnalité devient
cela. Notre personnalité n'est plus que nos actes.
Et finalement, hier comme aujourd'hui, n'avons-nous pas connu ça ?
Hier, la famille ou le travail étaient tout. On ne vivait pas dans une
famille, on était un père, une mère. Ce pouvait être toute notre identité.
Hier, on ne travaillait pas à l'usine, on ne taffait pas. Ce n'était pas :
le travail est fait pour l'homme. C'était : l'homme est fait pour le
travail. On était un ouvrier. Moins mon grand-père lorrain, il était un ouvrier
de la chimie, un militant cégétiste. Militant, encore un verbe devenue une
substance, un faire devenu un être.
Quand il n'a pas plus été cela, à la retraite, il n'était plus rien. Et il
s'est suicidé au bout de quelques années de retraite.
Aujourd'hui, beaucoup de gens ne sont-ils pas piégés dans ce présent.
N'ont-ils pas l'impression parfois qu'ils sont leur émiettement, que leur
caractère, que leur humeur est fondue avec le stress, l'émiettement du travail,
de la vie, de leurs ruptures successives. Ils sont tellement dans leur travail
ou leur non travail, tellement pris dans le rythme, le stress, les enjeux de ce
faire, qu'ils ne sont plus que ça, et rarement pour le meilleur.
Toutes ces phrase de Paul sont construites de la même manière. On répète
deux fois le même terme : ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux
qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui usent du monde comme
n'en usant pas.
Il n'y a qu'une phrase qui rompte ce parallélisme :
ceux qui achètent comme ne possédant pas. Acheter, posséder.
Acheter, c'est un geste. Même si avec la frénésie des soldes, ou des achats
en bourse, on n'a l'impression que cela devient la substance de certaines
personnes. Puis l'objet nous le possédons. Ou alors, nous possède-t-il ?
Comme le portable qui devient notre oreille, à moins que nous ne devenions son
corps. On retrouve ce qu'on vient de dire, où ne fait pas, on devient collé à
l'action, on devient l'action.
Dans l'épitre au romains, ce même verbe qui est traduit là par posséder
signifie : retenir prisonnier. Retenir prisonnier de la loi qui nous
empêchait de vivre selon l'esprit. La première menace est celle-là :
devenir prisonnier que seraient les nouvelles lois du monde, faire bien son
travail, bien réussir sa vie, bien réussir ses enfants, au point d'en être
prisonnier, au point que notre personnalité serait emprisonné dans ce faire, y
ferait corps au point de ne pouvoir s'en échapper.
Prisonnier de la loi au point d'empécher que l'esprit vienne. Cela rejoint
le sens qu'à ce même verbe dans le deuxième épitre à Timothée : il
signifie empêcher, empêcher que Christ revienne.
Ainsi, cette façon d'être trop collé à nos actions du présent, à nos
réjouissances, à nos vie de couple, à nos coups de téléphones sur nos
portables, nous retiendrait prisonnier de la loi, empêcherait ce retour du
Christ.
A ne plus seulement agir, à ne plus avoir un agir détaché de notre être,
mais à ce que nos identités ne soient plus que nos achats, nos vies familles,
nos réjouissances et nos pleurs, nous ne laisserions plus de place entre
nous-mêmes et nous-mêmes, entre nous-mêmes et notre travail, entre nous-mêmes
et notre conjoint.
Ne plus laisser de place, c'est ne plus laisser de place pour que Dieu
puisse s'y insinuer, s'y faire une place. Nous l'avons éjecté de de nos maisons
quand il est né.
Nous l'avons éjecté d'Israël vers l'Egypte pour fuir le massacre des enfants
quand il était bébé.
Nous l'éjecterions ne nos vies en le lui laissant pas de place dans nos vies
où il n'y aurait pas d'espace entre nous et nos pleurs, nous et nos joies, nous
et nos amours, nous et nos achats.
.
Dans le texte que nous avons lu, le péché ce n'est pas le mariage ou le
célibat en soi. Le texe donne une conception du péché que l'on retrouve par
exemple chez Paul Tillich ou Martin Luther King : le péché c'est la
séparation avec Dieu, séparation parce que nous l'éjectons, nous ne lui
laissons pas de place entre nous et nos vies, puisque nous sommes nos vies,
collés à nos vies..
Nous sommes séparés de lui, parce que nous ne laissons pas de place. Nous
sommes séparés de lui, parce que nous sommes trop collés à nous-mêmes, à nos
agir..
.
C'est aussi pour cela que les églises se trompent quand elles insistent à ce
point sur le mariage chrétien, de la famille chrétienne comme summum l'identité
chrétienne. Parce qu'on l'a vu, Paul, mais aussi Jésus dans l'évangile que nous
avons lu, relativise fortement la famille, le couple. Elle se trompe en faisant
de la famille et du couple l'alpha et l'omega de la vie chrétienne, parce que
c'est le risque de coller entièrement notre identité personnelle à cela. C'est
le risque de ne laisse rpas de place..
Faut-il des familles chrétiennes, ou des familles qui laissent une place à
Jésus, dans les relations entre leurs membres, une place à la table familialle
au moment du repas ?.
.
La question de Paul qui lui fait tenir tout ce raisonnement, c'est la question
du retour prochain de Christ. Evidemment, il n'est pas revenu aussi vite que
prévu, en tout cas pas comme il l'imaginait..
Mais n'est-il pas revenu ? N'est-il pas justement revenu, mais d'une autre
façon. D'un façon moins tonitruante, sans anges et sans trompette. N'est pas ce
défend l'évangéliste Jean dans ses textes écrits quelques dizaines d'années
après Paul. Pour Jean, la venue du Christ, elle n'est plus demain : elle
est dans le présent, pour chacun qui accueille Jésus dans sa vie..
Oui, Jésus serait revenu. Il est revenu chez ceux qui lui ont fait une place,
ceux qui ont laissé une distance entre leur identité et leurs actes – pleurer,
se réjouir, se marier, avoir telle ou telle sexualité, militer pour telle ou
telle justice..
Il se serait insinué dans cet espace laissé libre..
.
Le présent n'est plus alors dévalorisé comme pouvait nous laisser penser le
texte à la première lecture. Pleurer comme ne pleurant pas, se réjouir comme ne
se réjouissant pas, user du monde comme n'en usant pas, acheter comme ne
possédant pas, c'est quand même pleurer, c'est quand même se réjouir et c'est
quand même user du monde..
Mais c'est laisser Dieu s'insinuer entre notre acte et nous pour nous empêcher
de nous coller, de nous fondre avec notre acte, de devenir des pleurant, des
réjouissant, des usant, des possédant. .
Pour empêcher que quand on un enfant fait une bêtise, un adulte un crime, il ne
soit réduit à son acte, qu'on puisse lui dire : tu as fait du mal, et
pas : tu es un méchant..
En empêcher de nous coller, de nous fondre avec notre acte, Jésus crée un
espace, il peut s'y installer..
.
Et nos actes ne sont pas dévalorisés, ils sont enrichies, ils peuvent être
retrournés ou même sauvés par cette présence de Jésus. Enrichies par son amour,
par son accueil de nos qualités, de nos générosités, enrichie par sa grâce sur
nos limites, nos égoïsme, nos violences et nos difficultés. Ils sont mis au
niveau de l'eucharistie, de la cène : ils reçoivent son souffle, son
esprit et peuvent être offert au monde comme une sainte cène, une eucharistie.
Les actes présents ne sont pas dévalorisés, ils prennent tout leur sens. Les
actes présents ne dévalorisent plus le passé et le présent, mais retrouvent
toute leur place dans l'histoire, du hier de la venue de Jésus, au demain de
son retour..
.
Notre présent n'est plus émiétté par les téléphones portables et les
rendez-vous qui s'enchaînent, ils sont réunis par ce Jésus qui fait tomber tous
les murs de séparations, toutes les divisions au sein de chacun..
.
Et nous pouvons croire Paul quand il conclue :.
« Je dis cela dans votre intérêt; ce n'est pas pour vous prendre au piège,
c'est pour vous porter à ce qui est bienséant et propre à vous attacher au
Seigneur sans partage. ».
.
En ayant été attaché au Seigneur, il nous permet de ne plus être partagé par
les partages, les émiettements du monde, en ayant été attaché au Seigneur, il
nous permet de ne ne plus nous coller à nous mêmes, mais de faire un espace
pour son esprit qui nous irrigue..
Il nous libère de nos pièges, nous permet de trouver un vrai intérêt au
présent, de le vivre dans le respect de soi et des autres, un bienséant, qui
veut dire : se tenir debout d'une bonne façon.