27. Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce lien; n'es-tu pas lié à une femme, ne cherche pas une femme.

28. Si tu t'es marié, tu n'as point péché; et si la vierge s'est mariée, elle n'a point péché; mais ces personnes auront des tribulations dans la chair, et je voudrais vous les épargner.

29. Voici ce que je dis, frères, c'est que le temps est court; que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas,

30. ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas,

31. et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe.

32. Or, je voudrais que vous fussiez sans inquiétude. Celui qui n'est pas marié s'inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur;

33. et celui qui est marié s'inquiète des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme.

34. Il y a de même une différence entre la femme et la vierge: celle qui n'est pas mariée s'inquiète des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit; et celle qui est mariée s'inquiète des choses du monde, des moyens de plaire à son mari.

35. Je dis cela dans votre intérêt; ce n'est pas pour vous prendre au piège, c'est pour vous porter à ce qui est bienséant et propre à vous attacher au Seigneur sans distraction.


Dans le temps présent, nous vivons un étrange rapport au présent. Notre présent est-il omni-présent ou insaisissable ?

Certains philosophe ont pu s'inquiéter du « présenteïsme » de notre époque. Nous serions moins attaché au passé. Compteraient moins d'où nous venons, les traditions d'hier, la mémoire collective ou politique. Le futur nous tirerait moins vers lui : nous aurions moins de rêves pour demain, nous n'aurions plus le rêve d'une société de justice, nous aurions plus peur de ce qui arriverait demain.

Moins d'hier, moins de demain, et donc tout dans le présent. Ne compterait que ce que nous vivrions aujourd'hui : nos loisirs, notre famille, notre travail.

Mais en même temps d'autres observateurs pointent que nous avons de plus en plus de mal à être dans le présent. Notre présent serait émietté. Nous ne vivrions que des micro-séquences : nos conversations interrompues par les téléphones, nos rendez-vous qui pourraient s'annuler d'une minute à l'autre d'un coup de téléphone portable, nos amusements dureraient moins longtemps, passant à toute vitesse d'un tableau à un autre dans un jeu électronique.

Nos vies privées seraient plus instables, comme nos vies professionnelles. Le CDD serait la rêgle en travail comme en amour. Rien de stable dans notre présent
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Alors, le présent, plus présent ou plus fragilisé ?

Paul dans son texte ne nous aide pas beaucoup.

D'un côté, nous sommes incités à la stabilité : marié ou pas, ni l'un ni l'autre n'est pêché, alors restez comme vous ètes. Le présent trouve là une stabilité.

Mais si Paul dit ça, c'est pour mieux – à première vue – dévaloriser le présent.

Ne donnez pas d'importance à votre présent dit-il, et je vous dit ça, parce que le présent, ce sont des soucis que je veux vous éviter. Les femmes, le mariage, les pleurs les achats. Ne donnez pas d'importance à votre présent dit-il, et je vous dit ça, parce que ce qui compte, ce n'est pas maintenant, mais bientôt, demain bientôt avec le Christ qui va revenir. Ne donnez pas d'importance à votre présent dit-il, et je vous dit ça, parce que ce qui compte, ce n'est pas ceux qui partagent votre présent, votre femme,votre mari, c'est Dieu qui va venir.

Et il dit ça avec des formules étranges.

"Que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe.

C'est très beau.

Mais comment peut-on pleurer comme ne pleurant pas, se réjouir comme ne se réjouissant pas etc. On trouverait aujourd'hui que c'est de l'hypocrisie, de la fausseté ? C'est un travail d'acteur, est-ce une façon de vivre ?

Deux choses m'ont frappé en regardant le texte d'un peu plus prés.

La première chose, ce sont ces participes présents : pleurer comme ne pleurant pas. En grec, c'est pleurant comme ne pleurant pas. Et cela un sens plus fort que notre pariticipe présent français.

C'est plus qu'un verbe, plus que quelque chose qu'on fait. C'est un substantif : c'est quelque chose qu'on est. Nous devenons un pleurant, un réjouissant, un ayant femme, un possédant. Toute notre personnalité devient cela. Notre personnalité n'est plus que nos actes.

Et finalement, hier comme aujourd'hui, n'avons-nous pas connu ça ?

Hier, la famille ou le travail étaient tout. On ne vivait pas dans une famille, on était un père, une mère. Ce pouvait être toute notre identité. Hier, on ne travaillait pas à l'usine, on ne taffait pas. Ce n'était pas : le travail est fait pour l'homme. C'était : l'homme est fait pour le travail. On était un ouvrier. Moins mon grand-père lorrain, il était un ouvrier de la chimie, un militant cégétiste. Militant, encore un verbe devenue une substance, un faire devenu un être.

Quand il n'a pas plus été cela, à la retraite, il n'était plus rien. Et il s'est suicidé au bout de quelques années de retraite.

Aujourd'hui, beaucoup de gens ne sont-ils pas piégés dans ce présent. N'ont-ils pas l'impression parfois qu'ils sont leur émiettement, que leur caractère, que leur humeur est fondue avec le stress, l'émiettement du travail, de la vie, de leurs ruptures successives. Ils sont tellement dans leur travail ou leur non travail, tellement pris dans le rythme, le stress, les enjeux de ce faire, qu'ils ne sont plus que ça, et rarement pour le meilleur.

Toutes ces phrase de Paul sont construites de la même manière. On répète deux fois le même terme : ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui usent du monde comme n'en usant pas.

Il n'y a qu'une phrase qui rompte ce parallélisme :

ceux qui achètent comme ne possédant pas. Acheter, posséder.

Acheter, c'est un geste. Même si avec la frénésie des soldes, ou des achats en bourse, on n'a l'impression que cela devient la substance de certaines personnes. Puis l'objet nous le possédons. Ou alors, nous possède-t-il ? Comme le portable qui devient notre oreille, à moins que nous ne devenions son corps. On retrouve ce qu'on vient de dire, où ne fait pas, on devient collé à l'action, on devient l'action.

Dans l'épitre au romains, ce même verbe qui est traduit là par posséder signifie : retenir prisonnier. Retenir prisonnier de la loi qui nous empêchait de vivre selon l'esprit. La première menace est celle-là : devenir prisonnier que seraient les nouvelles lois du monde, faire bien son travail, bien réussir sa vie, bien réussir ses enfants, au point d'en être prisonnier, au point que notre personnalité serait emprisonné dans ce faire, y ferait corps au point de ne pouvoir s'en échapper.

Prisonnier de la loi au point d'empécher que l'esprit vienne. Cela rejoint le sens qu'à ce même verbe dans le deuxième épitre à Timothée : il signifie empêcher, empêcher que Christ revienne.

Ainsi, cette façon d'être trop collé à nos actions du présent, à nos réjouissances, à nos vie de couple, à nos coups de téléphones sur nos portables, nous retiendrait prisonnier de la loi, empêcherait ce retour du Christ.

A ne plus seulement agir, à ne plus avoir un agir détaché de notre être, mais à ce que nos identités ne soient plus que nos achats, nos vies familles, nos réjouissances et nos pleurs, nous ne laisserions plus de place entre nous-mêmes et nous-mêmes, entre nous-mêmes et notre travail, entre nous-mêmes et notre conjoint.

Ne plus laisser de place, c'est ne plus laisser de place pour que Dieu puisse s'y insinuer, s'y faire une place. Nous l'avons éjecté de de nos maisons quand il est né.

Nous l'avons éjecté d'Israël vers l'Egypte pour fuir le massacre des enfants quand il était bébé.

Nous l'éjecterions ne nos vies en le lui laissant pas de place dans nos vies où il n'y aurait pas d'espace entre nous et nos pleurs, nous et nos joies, nous et nos amours, nous et nos achats.
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Dans le texte que nous avons lu, le péché ce n'est pas le mariage ou le célibat en soi. Le texe donne une conception du péché que l'on retrouve par exemple chez Paul Tillich ou Martin Luther King : le péché c'est la séparation avec Dieu, séparation parce que nous l'éjectons, nous ne lui laissons pas de place entre nous et nos vies, puisque nous sommes nos vies, collés à nos vies..
Nous sommes séparés de lui, parce que nous ne laissons pas de place. Nous sommes séparés de lui, parce que nous sommes trop collés à nous-mêmes, à nos agir..
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C'est aussi pour cela que les églises se trompent quand elles insistent à ce point sur le mariage chrétien, de la famille chrétienne comme summum l'identité chrétienne. Parce qu'on l'a vu, Paul, mais aussi Jésus dans l'évangile que nous avons lu, relativise fortement la famille, le couple. Elle se trompe en faisant de la famille et du couple l'alpha et l'omega de la vie chrétienne, parce que c'est le risque de coller entièrement notre identité personnelle à cela. C'est le risque de ne laisse rpas de place..
Faut-il des familles chrétiennes, ou des familles qui laissent une place à Jésus, dans les relations entre leurs membres, une place à la table familialle au moment du repas ?.
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La question de Paul qui lui fait tenir tout ce raisonnement, c'est la question du retour prochain de Christ. Evidemment, il n'est pas revenu aussi vite que prévu, en tout cas pas comme il l'imaginait..
Mais n'est-il pas revenu ? N'est-il pas justement revenu, mais d'une autre façon. D'un façon moins tonitruante, sans anges et sans trompette. N'est pas ce défend l'évangéliste Jean dans ses textes écrits quelques dizaines d'années après Paul. Pour Jean, la venue du Christ, elle n'est plus demain : elle est dans le présent, pour chacun qui accueille Jésus dans sa vie..
Oui, Jésus serait revenu. Il est revenu chez ceux qui lui ont fait une place, ceux qui ont laissé une distance entre leur identité et leurs actes – pleurer, se réjouir, se marier, avoir telle ou telle sexualité, militer pour telle ou telle justice..
Il se serait insinué dans cet espace laissé libre..
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Le présent n'est plus alors dévalorisé comme pouvait nous laisser penser le texte à la première lecture. Pleurer comme ne pleurant pas, se réjouir comme ne se réjouissant pas, user du monde comme n'en usant pas, acheter comme ne possédant pas, c'est quand même pleurer, c'est quand même se réjouir et c'est quand même user du monde..
Mais c'est laisser Dieu s'insinuer entre notre acte et nous pour nous empêcher de nous coller, de nous fondre avec notre acte, de devenir des pleurant, des réjouissant, des usant, des possédant. .
Pour empêcher que quand on un enfant fait une bêtise, un adulte un crime, il ne soit réduit à son acte, qu'on puisse lui dire : tu as fait du mal, et pas : tu es un méchant..
En empêcher de nous coller, de nous fondre avec notre acte, Jésus crée un espace, il peut s'y installer..
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Et nos actes ne sont pas dévalorisés, ils sont enrichies, ils peuvent être retrournés ou même sauvés par cette présence de Jésus. Enrichies par son amour, par son accueil de nos qualités, de nos générosités, enrichie par sa grâce sur nos limites, nos égoïsme, nos violences et nos difficultés. Ils sont mis au niveau de l'eucharistie, de la cène : ils reçoivent son souffle, son esprit et peuvent être offert au monde comme une sainte cène, une eucharistie. Les actes présents ne sont pas dévalorisés, ils prennent tout leur sens. Les actes présents ne dévalorisent plus le passé et le présent, mais retrouvent toute leur place dans l'histoire, du hier de la venue de Jésus, au demain de son retour..
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Notre présent n'est plus émiétté par les téléphones portables et les rendez-vous qui s'enchaînent, ils sont réunis par ce Jésus qui fait tomber tous les murs de séparations, toutes les divisions au sein de chacun..
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Et nous pouvons croire Paul quand il conclue :.
« Je dis cela dans votre intérêt; ce n'est pas pour vous prendre au piège, c'est pour vous porter à ce qui est bienséant et propre à vous attacher au Seigneur sans partage. ».
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En ayant été attaché au Seigneur, il nous permet de ne plus être partagé par les partages, les émiettements du monde, en ayant été attaché au Seigneur, il nous permet de ne ne plus nous coller à nous mêmes, mais de faire un espace pour son esprit qui nous irrigue..
Il nous libère de nos pièges, nous permet de trouver un vrai intérêt au présent, de le vivre dans le respect de soi et des autres, un bienséant, qui veut dire : se tenir debout d'une bonne façon.