Luc 16,1-12
1. Jésus dit aussi à ses disciples: Un homme riche avait un économe, qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens.
2. Il l'appela, et lui dit: Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens.
3. L'économe dit en lui-même: Que ferai-je, puisque mon maître m'ôte l'administration de ses biens? Travailler à la terre? je ne le puis. Mendier? j'en ai honte.
4. Je sais ce que je ferai, pour qu'il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons quand je serai destitué de mon emploi.
5. Et, faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier: Combien dois-tu à mon maître ?
6. Cent mesures d'huile, répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet, assieds-toi vite, et écris cinquante.
7. Il dit ensuite à un autre: Et toi, combien dois-tu? Cent mesures de blé, répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet, et écris quatre-vingts.
8. Le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment. Car les enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables que ne le sont les enfants de lumière.
9. Et moi, je vous dis: Faites-vous des amis avec les richesses injustes, pour qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels, quand elles viendront à vous manquer.
10. Celui qui est fidèle dans les moindres choses l'est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les moindres choses l'est aussi dans les grandes.
11. Si donc vous n'avez pas été fidèle dans les richesses injustes, qui vous confiera les véritables?
12. Et si vous n'avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous?

Comme vous le savez, j'étais avec Christine et Christiane à La Cafetière, en début de semaine dernière. La Cafetière, c'est un stage biblique, mais élargit à de la sociologie, à de l'anthropologie, de la psychologie, de l'expérience personnelle, en fait tout ce que les participants ont envie de partager avec les autres. Alors ma prédication de ce jour, ce sera une vraie-fausse prédication, puisque je vais essayer de vous faire partager des choses qui se sont dites pendant ces trois jours.

Le thème était le don, la dette et le truand. Quand on entend don et dette, on se dit facilement que c'est un peu comme les bons et les méchants. Le bon don et la méchante dette. On croit savoir où sont les truands.

Et on en a eu des exemples lors de ce stage.

Le don, c'est le don de soi, c'est la gratuité dans un monde où tout devient de plus en plus marchandise. Le bénévolat, ceux qui font des dons financiers pour soutenir notre action, etc.

La dette, ce sont des familles – et des responsables de Grenelle nous ont donné des exemples – des familles, extrémement endettées, jusqu'à ne plus pouvoir payer des vêtements ou des vacances à leurs enfants.
La dette, ce sont des SDF à qui on prête de l'argent. Et à un moment, la somme qu'ils doivent devient trop importante, et ils n'osent plus revenir là où on leur a prêté car ils savent qu'ils ne pourront pas la rembourser, et ils ont honte de cette dette.
C'est la dette des pays du tiers-monde, qui étouffent les économies, qui fait que les pays n'ont plus les moyens pour l'éducation et le social.

Faire plus de don, réduire la dette, ça semble donc aller dans le bon sens.

Nous avons lu un extrait de l'évangile de Luc tout à l'heure. Et là-dedans, ça n'a pas l'air si simple.
D'ailleurs rassurez-vous, après deux heures de travail en groupe, avec trois biblistes, on n'a pas réussi à trouver une explication satisfaisante à ce texte. Dans ce texte aussi, l'intendant réduit la dette. Il réduit la dette de ceux qui sont endettés auprès de son maître. Mais là, c'est une anarque. Et bien qu'il ait fait cette arnaque, son maître le félicite. Pas logique.

Et si en matière d'argent, de dette, de don, les choses ne marchaient pas toujours comme on le croit a-priori, comme dans les exemples évidents que j'ai donné au début ?

Sur le don.
Nous avons eu un exposé très intéressant d'une salariée du Foyer de Grenelle sur l'accompagnement des personnes fragiles. Elle a fait un exposé à partir de notes d'Hélène qui fait le même travail ici. De quoi parlait-elle ?
Une personne vient pour trouver de l'aide. A priori, il n'y a pas d'histoire de don là-dedans : on est payé pour. Mais ce n'est pas perçu comme cela. La personne aidée, si on fait les choses à sa place, si on résout ses problèmes à sa place, ou si elle a l'impression qu'on donne plus que ce qui correspond à notre salaire – et ça peut juste être sympa, humain, gentil – alors la personne peut avoir le sentiment qu'on fait un don qui l'endette. Si on fait les choses à sa place ou trop gentiment et qu'elle ne peut rien nous rendre, elle peut avoir un malaise.
Il faut donc organiser les choses pour la mettre en situation de trouver elle-même les solutions. Ou qu'elle puisse rendre le don. Par exemple, que les informations qu'elle trouve pour résoudre son problème puisse servir au travailleur social pour en résoudre un autre.
Et c'est toute l'ambiguïté qu'il y a quand on distribue des repas, ces colis alimentaires, des vêtements : les gens qui reçoivent ne peuvent rien rendre. Cette ambiguïté du don tient peut-être à une chose. Nous avons dans nos sociétés modernes une vue trop courte du don. On donne, et c'est fini.
Dans les sociétés anciennes, le don provoquait un contre-don, qui lui-même entraînait un autre don. C'est une relation. Un échange. Une communication. Il faisait société.

On trouve parfois absurde ces échanges de cadeaux à Noël, ou finalement, on offre autant qu'on reçoit, et donc on n'est pas plus riche qu'avant. Où ces échanges où les parents donnent de l'argent aux enfants, et les enfants des objets aux parents mais pour la même somme. Mais n'est-ce pas ce qui a gardé le plus sens du don comme dans les sociétés anciennes ?
Don, contre-don, une grande dépense collective, une grande destruction de richesses, mais beaucoup de relations, et une façon de faire société ?

Sur la dette. Est-elle toujours aussi méchante ?
Philippe Humbert nous a parlé d'Oïkocrédit. C'est un organisme oecuménique qui fait du micro-crédit pour les petits producteurs du Sud. Mais les choses sont très organisées.
On ne prête que des sommes en fonction d'un projet économique très précis. On aide à construire ce projet. On prévoit un échéancier très précis de remboursement. On ne prête que des sommes dont on est a peu près sûr qu'elles ne seront pas trop importantes pour être remboursées. Et des gens que la personne connaît - la famille, des gens du village - se prêtent garant de l'emprunteur. Et ça marche. L'argent est rendu et peut alors servir à d'autres projets.

Autre exemple lié à la dette. Les pays du Sud lors de récentes conférences internationales ont fait reconnaître aux pays du Nord leur dette écologique. C'est quoi ? L'atmosphère de la planète, c'est comme un capital. Il ne peut recevoir qu'une quantité maximale de CO2, sinon, le climat se détraque. C'est ce qui se passe en ce moment.
Or, ce capital, il est commun aux pays du nord et du sud. Mais le CO2 qui se trouve dans l'atmosphère, ce sont les pays du nord qui l'ont mis, puisqu'il s'est accumulé dans l'atmosphère principalement du XIXe siècle aux années 60, avant le développement des pays du sud.
Les pays du sud disent : vous nous avez emprunté la part de pollution de CO2 qui nous revenait. Vous êtes endettés envers nous. Et lors de la dernière conférence internationale à Poznan, les pays du sud ont obtenu que les pays du nord leur remboursent en argent la dette en Co2 des pays du nord. Avec cet argent, les pays du sud vont pouvoir trouver des moyens financiers pour lutter contre l'effet de serre et ses conséquences dans les pays du Sud. Non seulement, ils trouvent des moyens financiers, mais ce n'est pas un « don » de la part du nord, ou pas un prêt de la Banque Mondiale.
C'est de l'argent que leur doit le nord, et politiquement, ça change pas mal de choses. Par exemple, puisque c'est de l'argent qui leur appartient, ce sont les pays du Sud qui vont gérer ce fond.
Dans les années 60, les Noirs américains avaient ainsi essayé de faire reconnaître la dette liée à l'esclavage : faire payer les salaires qui n'avaient pas été payés aux esclaves. Cela aurait fait – symboliquement - 15 dollars par descendant d'esclave, 500 millions de dollar pour lutter contre le retard économique de la communauté noire.

Don ou dette, le bon et le méchant n'est donc par forcément réparti comme on l'imagine.
Il y a des dettes justes et utiles, et des dons dangereux et nocifs, et les uns peuvent devenir les autres assez vite. Et c'est également ce que nous dit ce texte de Luc.
Je renonce à vous expliquer ce texte, à y trouver une logique, à essayer de faire croire qu'il ne serait pas scandaleux. Peut-on se faire des amis avec de l'argent ? Des amis en volant l'argent des autres ? Peut-on féliciter quelqu'un pour cela comme le fait le maître ? Le maître félicite-t-il le gêrant pour avoir été encore plus escroc que lui ?

A défaut de vouloir trouver une morale à cela, j'en tirerai une première idée :
justement, qu'on ne peut pas tirer une morale définitive de ces questions là. on a beau faire : dans les histoires, d'argent, de don, de dette, on reste toujours avec une insatisfaction.

On ne peut d'abord pas faire comme si on était des pures qui ne touchaient pas à cela. On est toujours dans des relations d'argent. On a beau dire : l'argent appartient à César, moi j'appartiens à Dieu, on a toujours une pièce dans la poche, et on la mettra tout à l'heure dans l'offrande, comme un geste pour Dieu. L'argent il est là.

Deuxième idée : on n'arrive jamais à se sentir juste sur ces questions.
On n'arrive jamais à se sentir juste face à la question de savoir si on donne ou pas de l'argent à un SDF dans la rue. On a toujours du mal à trouver une position juste dans les histoires d'héritage en famille, savoir combien on paie baby sitter ou une femme de ménage. Il n'est pas question de dire que l'argent serait sale ou intrinséquement mauvais. Il est juste question de se rassurer : n'ayons pas mauvaise de conscience de ne pas réussir à établir un rapport sain avec l'argent, le don, la dette, de toutes façons on est dedans, et on en peut réussir à avoir une position de juste, de parfait. On a toujours à faire avec le Mamon de l'injustice.

La troisième idée, c'est littérallement la reprise de Jésus : faites-vous des amis avec le Mamon de l'injustice. Car toute la fin de la démonstration de Jésus répète en permanence deux mots : confiance et confier. Là dedans, il y a la base de l'amitié, et même de la relation avec Dieu. La confiance, c'est que nous avons ou devrions avoir pour Dieu et nos amis, et dont nous devons être asssurés qu'ils l'ont pour nous. Et c'est pour ça que nos amis nous confient des choses personnelles, et que nous pouvons leur confier, comme à Dieu dans nos prières des choses personnelles. C'est la relation qui prime. L'impression de faire un groupe lié, pas seulement par l'intérêt mais par une confiance les uns dans les autres.

Et bien, oui, faites-vous des amis avec le Mamon de l'injustice.
Comme de toutes façons, vous aurez-à-faire avec l'argent, la dette, le don, comme de toutes façons vous n'arriverez qu'à des positions que vous trouverez injustes sur ces sujets, au moins tirez vos décisions du côté de l'amitié, de la confiance, du confier et du se confier. Du côté de la relation. Du faire relation longue, du faire société.

D'ailleurs, dans les exemples de dette « positive » que nous avons évoqué, n'est-ce pas cela ?
Dans nos histoires de dons et de contredons, noël par exemple, toujours favoriser des solutions qui évitent la dette en ayant des relations longues, ou on échange longtemps, des objets, des mots, des sourires. Mais d'abord de la relation sur le dos des objets et de l'argent. Dans les histoires de micro-crédit, c'est la confiance de la famille, des amis qui permet à la personne d'emprunter au réseau de micro-crédit. Dans cette relation entre l'emprunteur et la famille ou les habitants du village, il se crée une communauté qui existe au delà de l'intérêt : le sentiment de faire partie de la même humanité entre le nord et le sud, la demande de faire partie d'une même humanité entre les blancs et les noirs aux Etats-Unis au delà de la question de la dette de l'esclavage.

N'est-ce pas finalement ce qu'a fait Dieu avec nous ?

Il nous a offert sa grâce, son amour, l'assurance qu'il sera toujours avec nous, que nous avons déjà le salut.

C'est impossible à rembourser. Nous sommes endettés jusqu'au cou envers lui.
Nous pouvons rendre, en cultivant la relation. En donnant à Dieu des nouvelles de nous. En entretenant des relations avec nos soeurs et frères, en leur donnant, en leur offrant de cette grâce que nous a donné Dieu. Nous échangeons avec Dieu, avec nos soeurs et frères, du don, du contre-don, des relations longues d'échange, au delà des mers, au delà des générations, au delà des divisions du monde.
C'est ce qui fait que nous sommes la famille de Dieu, et que nous sommes la famille humaine, une seule humanité, fils et filles de Dieu.