Luc 16,1-12 : le don, la dette et les truands
Par Editeur le dimanche 18 janvier 2009, 23:15 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 18 janvier 2008, au sujet du stage biblique de la "cafetière" du 11 au 13 janvier 2009.
Luc 16,1-12
1. Jésus dit aussi à ses disciples: Un homme riche avait un économe, qui lui
fut dénoncé comme dissipant ses biens.
2. Il l'appela, et lui dit: Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends compte
de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens.
3. L'économe dit en lui-même: Que ferai-je, puisque mon maître m'ôte
l'administration de ses biens? Travailler à la terre? je ne le puis. Mendier?
j'en ai honte.
4. Je sais ce que je ferai, pour qu'il y ait des gens qui me reçoivent dans
leurs maisons quand je serai destitué de mon emploi.
5. Et, faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier:
Combien dois-tu à mon maître ?
6. Cent mesures d'huile, répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet,
assieds-toi vite, et écris cinquante.
7. Il dit ensuite à un autre: Et toi, combien dois-tu? Cent mesures de blé,
répondit-il. Et il lui dit: Prends ton billet, et écris quatre-vingts.
8. Le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment. Car les
enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables que ne le
sont les enfants de lumière.
9. Et moi, je vous dis: Faites-vous des amis avec les richesses injustes, pour
qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels, quand elles viendront à
vous manquer.
10. Celui qui est fidèle dans les moindres choses l'est aussi dans les grandes,
et celui qui est injuste dans les moindres choses l'est aussi dans les
grandes.
11. Si donc vous n'avez pas été fidèle dans les richesses injustes, qui vous
confiera les véritables?
12. Et si vous n'avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous
donnera ce qui est à vous?
Comme vous le savez, j'étais avec Christine et Christiane à La Cafetière, en
début de semaine dernière. La Cafetière, c'est un stage biblique, mais élargit
à de la sociologie, à de l'anthropologie, de la psychologie, de l'expérience
personnelle, en fait tout ce que les participants ont envie de partager avec
les autres. Alors ma prédication de ce jour, ce sera une vraie-fausse
prédication, puisque je vais essayer de vous faire partager des choses qui se
sont dites pendant ces trois jours.
Le thème était le don, la dette et le truand. Quand on entend don et dette,
on se dit facilement que c'est un peu comme les bons et les méchants. Le bon
don et la méchante dette. On croit savoir où sont les truands.
Et on en a eu des exemples lors de ce stage.
Le don, c'est le don de soi, c'est la gratuité dans un monde où tout devient
de plus en plus marchandise. Le bénévolat, ceux qui font des dons financiers
pour soutenir notre action, etc.
La dette, ce sont des familles – et des responsables de Grenelle nous ont
donné des exemples – des familles, extrémement endettées, jusqu'à ne plus
pouvoir payer des vêtements ou des vacances à leurs enfants.
La dette, ce sont des SDF à qui on prête de l'argent. Et à un moment, la somme
qu'ils doivent devient trop importante, et ils n'osent plus revenir là où on
leur a prêté car ils savent qu'ils ne pourront pas la rembourser, et ils ont
honte de cette dette.
C'est la dette des pays du tiers-monde, qui étouffent les économies, qui fait
que les pays n'ont plus les moyens pour l'éducation et le social.
Faire plus de don, réduire la dette, ça semble donc aller dans le bon
sens.
Nous avons lu un extrait de l'évangile de Luc tout à l'heure. Et là-dedans,
ça n'a pas l'air si simple.
D'ailleurs rassurez-vous, après deux heures de travail en groupe, avec trois
biblistes, on n'a pas réussi à trouver une explication satisfaisante à ce
texte. Dans ce texte aussi, l'intendant réduit la dette. Il réduit la dette de
ceux qui sont endettés auprès de son maître. Mais là, c'est une anarque. Et
bien qu'il ait fait cette arnaque, son maître le félicite. Pas logique.
Et si en matière d'argent, de dette, de don, les choses ne marchaient pas
toujours comme on le croit a-priori, comme dans les exemples évidents que j'ai
donné au début ?
Sur le don.
Nous avons eu un exposé très intéressant d'une salariée du Foyer de Grenelle
sur l'accompagnement des personnes fragiles. Elle a fait un exposé à partir de
notes d'Hélène qui fait le même travail ici. De quoi parlait-elle ?
Une personne vient pour trouver de l'aide. A priori, il n'y a pas d'histoire de
don là-dedans : on est payé pour. Mais ce n'est pas perçu comme cela. La
personne aidée, si on fait les choses à sa place, si on résout ses problèmes à
sa place, ou si elle a l'impression qu'on donne plus que ce qui correspond à
notre salaire – et ça peut juste être sympa, humain, gentil – alors la personne
peut avoir le sentiment qu'on fait un don qui l'endette. Si on fait les choses
à sa place ou trop gentiment et qu'elle ne peut rien nous rendre, elle peut
avoir un malaise.
Il faut donc organiser les choses pour la mettre en situation de trouver
elle-même les solutions. Ou qu'elle puisse rendre le don. Par exemple, que les
informations qu'elle trouve pour résoudre son problème puisse servir au
travailleur social pour en résoudre un autre.
Et c'est toute l'ambiguïté qu'il y a quand on distribue des repas, ces colis
alimentaires, des vêtements : les gens qui reçoivent ne peuvent rien
rendre. Cette ambiguïté du don tient peut-être à une chose. Nous avons dans nos
sociétés modernes une vue trop courte du don. On donne, et c'est fini.
Dans les sociétés anciennes, le don provoquait un contre-don, qui lui-même
entraînait un autre don. C'est une relation. Un échange. Une communication. Il
faisait société.
On trouve parfois absurde ces échanges de cadeaux à Noël, ou finalement, on
offre autant qu'on reçoit, et donc on n'est pas plus riche qu'avant. Où ces
échanges où les parents donnent de l'argent aux enfants, et les enfants des
objets aux parents mais pour la même somme. Mais n'est-ce pas ce qui a gardé le
plus sens du don comme dans les sociétés anciennes ?
Don, contre-don, une grande dépense collective, une grande destruction de
richesses, mais beaucoup de relations, et une façon de faire société ?
Sur la dette. Est-elle toujours aussi méchante ?
Philippe Humbert nous a parlé d'Oïkocrédit. C'est un organisme oecuménique qui
fait du micro-crédit pour les petits producteurs du Sud. Mais les choses sont
très organisées.
On ne prête que des sommes en fonction d'un projet économique très précis. On
aide à construire ce projet. On prévoit un échéancier très précis de
remboursement. On ne prête que des sommes dont on est a peu près sûr qu'elles
ne seront pas trop importantes pour être remboursées. Et des gens que la
personne connaît - la famille, des gens du village - se prêtent garant de
l'emprunteur. Et ça marche. L'argent est rendu et peut alors servir à d'autres
projets.
Autre exemple lié à la dette. Les pays du Sud lors de récentes conférences
internationales ont fait reconnaître aux pays du Nord leur dette écologique.
C'est quoi ? L'atmosphère de la planète, c'est comme un capital. Il ne
peut recevoir qu'une quantité maximale de CO2, sinon, le climat se détraque.
C'est ce qui se passe en ce moment.
Or, ce capital, il est commun aux pays du nord et du sud. Mais le CO2 qui se
trouve dans l'atmosphère, ce sont les pays du nord qui l'ont mis, puisqu'il
s'est accumulé dans l'atmosphère principalement du XIXe siècle aux années 60,
avant le développement des pays du sud.
Les pays du sud disent : vous nous avez emprunté la part de pollution de
CO2 qui nous revenait. Vous êtes endettés envers nous. Et lors de la dernière
conférence internationale à Poznan, les pays du sud ont obtenu que les pays du
nord leur remboursent en argent la dette en Co2 des pays du nord. Avec cet
argent, les pays du sud vont pouvoir trouver des moyens financiers pour lutter
contre l'effet de serre et ses conséquences dans les pays du Sud. Non
seulement, ils trouvent des moyens financiers, mais ce n'est pas un
« don » de la part du nord, ou pas un prêt de la Banque
Mondiale.
C'est de l'argent que leur doit le nord, et politiquement, ça change pas mal de
choses. Par exemple, puisque c'est de l'argent qui leur appartient, ce sont les
pays du Sud qui vont gérer ce fond.
Dans les années 60, les Noirs américains avaient ainsi essayé de faire
reconnaître la dette liée à l'esclavage : faire payer les salaires qui
n'avaient pas été payés aux esclaves. Cela aurait fait – symboliquement - 15
dollars par descendant d'esclave, 500 millions de dollar pour lutter contre le
retard économique de la communauté noire.
Don ou dette, le bon et le méchant n'est donc par forcément réparti comme on
l'imagine.
Il y a des dettes justes et utiles, et des dons dangereux et nocifs, et les uns
peuvent devenir les autres assez vite. Et c'est également ce que nous dit ce
texte de Luc.
Je renonce à vous expliquer ce texte, à y trouver une logique, à essayer de
faire croire qu'il ne serait pas scandaleux. Peut-on se faire des amis avec de
l'argent ? Des amis en volant l'argent des autres ? Peut-on féliciter
quelqu'un pour cela comme le fait le maître ? Le maître félicite-t-il le
gêrant pour avoir été encore plus escroc que lui ?
A défaut de vouloir trouver une morale à cela, j'en tirerai une première
idée :
justement, qu'on ne peut pas tirer une morale définitive de ces questions là.
on a beau faire : dans les histoires, d'argent, de don, de dette, on reste
toujours avec une insatisfaction.
On ne peut d'abord pas faire comme si on était des pures qui ne touchaient
pas à cela. On est toujours dans des relations d'argent. On a beau dire :
l'argent appartient à César, moi j'appartiens à Dieu, on a toujours une pièce
dans la poche, et on la mettra tout à l'heure dans l'offrande, comme un geste
pour Dieu. L'argent il est là.
Deuxième idée : on n'arrive jamais à se sentir juste sur ces
questions.
On n'arrive jamais à se sentir juste face à la question de savoir si on donne
ou pas de l'argent à un SDF dans la rue. On a toujours du mal à trouver une
position juste dans les histoires d'héritage en famille, savoir combien on paie
baby sitter ou une femme de ménage. Il n'est pas question de dire que l'argent
serait sale ou intrinséquement mauvais. Il est juste question de se
rassurer : n'ayons pas mauvaise de conscience de ne pas réussir à établir
un rapport sain avec l'argent, le don, la dette, de toutes façons on est
dedans, et on en peut réussir à avoir une position de juste, de parfait. On a
toujours à faire avec le Mamon de l'injustice.
La troisième idée, c'est littérallement la reprise de Jésus :
faites-vous des amis avec le Mamon de l'injustice. Car toute la fin de la
démonstration de Jésus répète en permanence deux mots : confiance et
confier. Là dedans, il y a la base de l'amitié, et même de la relation avec
Dieu. La confiance, c'est que nous avons ou devrions avoir pour Dieu et nos
amis, et dont nous devons être asssurés qu'ils l'ont pour nous. Et c'est pour
ça que nos amis nous confient des choses personnelles, et que nous pouvons leur
confier, comme à Dieu dans nos prières des choses personnelles. C'est la
relation qui prime. L'impression de faire un groupe lié, pas seulement par
l'intérêt mais par une confiance les uns dans les autres.
Et bien, oui, faites-vous des amis avec le Mamon de l'injustice.
Comme de toutes façons, vous aurez-à-faire avec l'argent, la dette, le don,
comme de toutes façons vous n'arriverez qu'à des positions que vous trouverez
injustes sur ces sujets, au moins tirez vos décisions du côté de l'amitié, de
la confiance, du confier et du se confier. Du côté de la relation. Du faire
relation longue, du faire société.
D'ailleurs, dans les exemples de dette « positive » que nous avons
évoqué, n'est-ce pas cela ?
Dans nos histoires de dons et de contredons, noël par exemple, toujours
favoriser des solutions qui évitent la dette en ayant des relations longues, ou
on échange longtemps, des objets, des mots, des sourires. Mais d'abord de la
relation sur le dos des objets et de l'argent. Dans les histoires de
micro-crédit, c'est la confiance de la famille, des amis qui permet à la
personne d'emprunter au réseau de micro-crédit. Dans cette relation entre
l'emprunteur et la famille ou les habitants du village, il se crée une
communauté qui existe au delà de l'intérêt : le sentiment de faire partie
de la même humanité entre le nord et le sud, la demande de faire partie d'une
même humanité entre les blancs et les noirs aux Etats-Unis au delà de la
question de la dette de l'esclavage.
N'est-ce pas finalement ce qu'a fait Dieu avec nous ?
Il nous a offert sa grâce, son amour, l'assurance qu'il sera toujours avec nous, que nous avons déjà le salut.
C'est impossible à rembourser. Nous sommes endettés jusqu'au cou envers
lui.
Nous pouvons rendre, en cultivant la relation. En donnant à Dieu des nouvelles
de nous. En entretenant des relations avec nos soeurs et frères, en leur
donnant, en leur offrant de cette grâce que nous a donné Dieu. Nous échangeons
avec Dieu, avec nos soeurs et frères, du don, du contre-don, des relations
longues d'échange, au delà des mers, au delà des générations, au delà des
divisions du monde.
C'est ce qui fait que nous sommes la famille de Dieu, et que nous sommes la
famille humaine, une seule humanité, fils et filles de Dieu.