Vous tous qui avez soif, venez, voici de l'eau !

Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer.

Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ?

Écoutez-moi donc : mangez de bonnes choses, régalez-vous de viandes savoureuses !

Prêtez l'oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez.
Je ferai avec vous une Alliance éternelle, qui confirmera ma bienveillance envers David.
Lui, j'en ai fait un témoin pour les nations, un guide et un chef pour les peuples.
Et toi, tu appelleras une nation que tu ne connais pas, et une nation qui t'ignore accourra vers toi,
à cause du Seigneur ton Dieu, à cause de Dieu, le Saint d'Israël, qui fait ta splendeur.

Cherchez le Seigneur tant qu'il se laisse trouver.
Invoquez-le tant qu'il est proche.
Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme pervers, ses pensées !
Qu'il revienne vers le Seigneur qui aura pitié de lui, vers notre Dieu qui est riche en pardon.

Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, déclare le Seigneur.
Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées.

La pluie et la neige qui descendent des cieux n'y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l'avoir fécondée et l'avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange ;
ainsi, ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux,sans avoir accompli sa mission.


C'était dans Libération du 3 janvier 2009. « Le 20 décembre, le rayon alimentation des Galeries Lafayette de Rennes est pris d’assaut par des militants du Mouvement des chômeurs et précaires en lutte (MCPL). Une semaine plus tard, c’est au tour d’un Monoprix grenoblois d’être réquisitionné par une trentaine de personnes. Chômeurs, mal logés, RMistes, intermittents, précaires. Parmi eux, Léa (1). «On est entré par petits groupes, on a rempli les paniers et on est arrivé aux caisses. On a alors expliqué qu’on souhaitait obtenir les aliments gratuitement pour en faire profiter ceux qui n’ont pas les moyens de fêter la nouvelle année», raconte la jeune femme. «Surprise» du gérant, clients «réceptifs», policiers maintenus à l’écart et après une demi-heure de négociations, accord du directeur du magasin. «C’est avant tout symbolique. Les plus précaires ont pu boire du champagne et manger du foie gras comme tout le monde.» »

C'est à croire qu'ils ont lu Esaïe !
« Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n'a pas d'argent! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer! Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit pas? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc, et vous mangerez ce qui est bon, Et votre âme se délectera de mets succulents. »

L'économie, ça ne peut pas marcher comme ça ! Tout gratuit, plus d'argent, on ne paie pas, du coup on risque de ne plus travailler ! Au moins que ça soit du donnant-donnant !
Mais il est dangereux ce livre ! Il ne faut surtout pas qu'il soit lu par les chômeurs, les ouvriers licenciés ou en chômage partiel, les caissières qui travaillent à temps partiel, les travailleurs pauvres, les demandeurs d'asile qui n'ont pas le droit de travailler et tout ceux qui ont des fins de mois difficiles, les petits patrons d'entreprise qui s'endettent sur leurs biens pour sauver leur PME. Sinon, ils vont aller se servir gratos dans les supermarchés !

Bon, ce n'est pas sérieux Monsieur Esaïe. Heureusement, après ce passage totalement irresponsable, vous parlez religion. Là, ça devrait être plus raisonnable. « Voici, tu appelleras des nations que tu ne connais pas, Et les nations qui ne te connaissent pas accourront vers toi, A cause de l'Éternel, ton Dieu, Du Saint d'Israël, qui te glorifie. Cherchez l'Éternel pendant qu'il se trouve; Invoquez-le, tandis qu'il est près. »

Ah, je comprends mieux ! Ces libéralités, ces trucs gratuits au début, c'était pour attirer le gogo.
Je vous invite à manger, tout est gratuit, mettez-vous en plein le ventre, et hop, après, je vous fais rejoindre mon église... J'organise un petit déjeuner pour les SDF et ils participent ensuite à mon culte. Pas de culte pas de petit déjeuner ! Dans le lot, il y en a bien un de temps en temps qui deviendra chrétien ! Au moins pour avoir un autre petit déjeuner, puis un repas contre un baptême et un appartement contre une confirmation !
A malin, malin et demi !

Pensez-vous vraiment que c'est cela que peut défendre Esaïe ? Les libéralités du monde comme hameçon pour les réalités extra-mondaines ? Une vision super généreuse quand il s'agit du matériel et super-calculatrice quand il s'agit de Dieu ?

Libre à vous de le croire. Mais moi, je préfère relire le texte.

A qui Esaïe veut-il annoncer la bonne nouvelle du Seigneur ? Qui espère-t-il voire rejoindre le Seigneur ?

Les Nations. Pas les juifs. Normal, les juifs l'ont déjà rejoint me direz-vous. Mais ce n'est pas si évident de vouloir que les Nations deviennent à leur tour aimées du Seigneur, choucoutées par Dieu, protégées par lui. Imaginez, vous êtes un juif, en 600 avant Jésus-Christ et vous voyez des non-juifs rejoindre le Seigneur à l'appel de cet irresponsable d'Esaïe.
« Toi là, tu rejoins le Seigneur ? Là, maintenant ! Mais ça ne va pas ! Moi j'ai payé pour ça ! J'ai été esclave en Egypte, j'ai voyagé 40 ans dans le Désert, j'ai été envahi par les Babylonien, déporté en Babylonie et j'ai tout perdu. Ramené en Israël, j'ai du me battre pour tout récupérer.
Moi j'ai du faire tout ça – enfin d'accord, pas moi, mes ancêtres : mais on en bave depuis des générations, quand même ! Moi j'ai du faire tout ça, ah, sûr, j'ai payé ! Et vous, là vous arrivez, et en profitez ! Le Seigneur vous dit : bienvenu, je vous aime ! Et vous profitez de tout cela sans payer ! »

Un peu scandaleux, non ? A peu près autant que l'histoire de Jésus et des ouvriers de la dernière heure, qui arrivent la dernière heure de travail et reçoivent autant que ceux qui travaillent depuis le matin. Ça ne peut pas marcher en religion ça. Pas plus qu'en économie, le truc d'Esaïe du début ou on profite de l'eau, du lait, du vin sans payer.

A qui Esaïe veut-il annoncer la bonne nouvelle du Seigneur ?
Qui espère-t-il voire rejoindre le Seigneur ? Les Nations. Et donc les voilà qui vont profiter de l'Alliance avec Dieu sans payer. Sans payer autant que ceux qui de génération en génération subissent tout pour le Seigneur.

Sans payer, ce n'est pas une façon de parler. Il annonce la bonne nouvelle aux Nations.
Et que faut-il faire pour rejoindre le Seigneur. Qu'est-ce qui fait qu'on a rejoint le Seigneur ? On se baptise ? On prend sa carte, on paie une cotisation ? Il y a au moins un billet d'entrée ?
Les juifs eux, ils ne paient pas seulement depuis des centaines d'années. Ils paient leur cotisation tous les jours. Le baptême, ils recommencent chaque jour : Ils ont commencé par se faire circoncir. Ils ont plein de règles à respecter. Ils doivent faire attention à ce qu'ils mangent.
Et, là Esaïe, qu'est-ce qu'il demande ? A quoi on reconnaît que les gens ont rejoint le Seigneur ? Le baptême ? La carte au parti ? La cotisation à l'Eglise ? La nourriture Kasher ?
Non : « Que le méchant abandonne sa voie, Et l'homme d'iniquité ses pensées ; Qu'il retourne à l'Éternel, qui aura pitié de lui, A notre Dieu, qui ne se lasse pas de pardonner ».
Pour que le Seigneur fasse profiter de son alliance, accorde son pardon, son amour, il suffit d'agir de manière juste, arrêter d'avoir des méchantes pensées. Ce n'est pas complètement sans payer. Mais quand vous êtes un juif qui a commencé par se faire circoncir, qui a plein de règles à respecter, qui doit faire attention à ce qu'il mange, vous trouvez sans doute que juste « être gentil », ça n'est pas cher payé. C'est comme si c'était gratuit.

Alors, ce n'est donc pas ce que nous disions au début :
les libéralités du monde – le vin, l'eau et le lait gratuit - ne sont pas un hameçon pour les réalités extra-mondaines. Il n'y a pas une vision super généreuse quand il s'agit du matériel et super-calculatrice quand il s'agit de la religion.
C'est pour le monde et le salut que s'applique un raisonnement complètement fou, sans commune mesure avec les règles d'une gestion prudente et bien comptée.
Et d'ailleurs Dieu le fait savoir par Esaïe. Dieu dit : « mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies, Dit l'Éternel. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, Et mes pensées au-dessus de vos pensées. »

Donc, oui, c'est vrai, il faut accepter que c'est un raisonnement fou. Pas logique. Pas rationnel. Pas en tout cas de la rationalité économique qui domine le monde et trop souvent les relations entre les personnes.

Mais du coup, on pourrait se dire : c'est un raisonnement de Dieu, ça n'a rien à voir avec moi. « mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies » dit Dieu. Et sans doute, pour cette raison, on ne peut pas appliquer totalement ces raisonnement. Pas complètement. Pas tout le temps. Pas se dire que si on ne l'applique pas on est un affreux.

Mais ne pas l'appliquer totalement, ça voudrait dire, ne l'appliquer jamais ?
Ce serait juste un joli songe qui nous dirait que Dieu est un super-gentil-sympa-cool ?

Le texte nous parle bien de nos réalités. Le lait, le vin, l'eau, on sait ce que c'est.
Des méchants aussi. Des pensées d'iniquité aussi. Des nations étrangères aussi.
Et les raisonnements des juifs qui voient d'un mauvais oeil débarquer dans l'alliance des gens qui n'ont rien payé, on connait ça.
Nous aussi souvent dans nos paroisses – ou nos associations, nos syndicats, nos partis, nos entreprises - on se dit : « hou là, les petits jeunes qui débarquent ! Ces adhérents à 20 euros, ces nouveaux venus dans le nouveau parti ! Ces évangéliques, ces communautés africaines ! Cette petite dernière qu'on vient d'embaucher ! Ils ne croient quand même pas qu'ils vont pouvoir faire comme s'ils étaient là depuis 500 ans, alors que nous, on a passé des années à tenir à bout de bras l'église, la paroisse, le protestantisme, le parti, l'association. Ça fait dit 10 ans qu'on reçoit un salaire de misère dans la boite. On s'est fait massacrer à la Saint Barthélémy, on a ramé aux galères, on a été mis en prison par Staline, on a eu honte quand nos chefs étaient au gouvernement ! Et, eux, sans payer ce que j'ai payé, souffert, sacrifié, ils en profiteraient ! Ils pourraient donner leur avis comme moi, avoir un nouveau bureau, être au premier rang au culte, non !"

Toutes ces réalités, ces raisonnements, cette façon de compter, on la connaît.

Le contraire, cet appel à profiter de la vie, à entrer en relation avec Dieu, sans se soucier de payer, en abandonnant l'idée de faire payer, en regardant moins ce qu'on a payé, que se réjouir qu'un méchant devienne bon : même si c'est un raisonnement de Dieu, on peu se laisser toucher par cela. D'ailleurs, est-ce qu'on n'est pas invité à cela ?
« Comme la pluie et la neige descendent des cieux, Et n'y retournent pas Sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, Sans avoir donné de la semence au semeur Et du pain à celui qui mange, Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche : Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »
C'est un mouvement circulaire cosmique que nous décrit Dieu par la bouche d'Esaïe, un gigantesque mouvement, comme celui de la pluie qui tombe du ciel, qui y remonte en s'évaporant, après avoir fait ses bienfaits. Dans ce mouvement, c'est sa parole qui agit et qui nous prend dans ce mouvement, qui nous y entraîne.

Cet appel scandaleux et irresponsable à la gratuité, à la générosité, à donner et recevoir gratuitement, c'est un raisonnement de Dieu - « mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies » dit Dieu - Et sans doute, pour cette raison, on ne peut pas appliquer totalement ces raisonnement. Pas complétement. Pas tout le temps. Pas se dire que si on ne l'applique pas on est un affreux. Nous, nous ne pouvons pas faire grand chose, nous ne sommes pas, nous ne devons pas nous prendre pour Dieu.

Nous nous ne pouvons pas. Mais Dieu, lui peut.
Nous pouvons nous laisser prendre par Dieu dans ce mouvement cosmique, nous pouvons laisser agir Dieu en nous, nous pouvons nous laisser prendre par la circulation de sa parole comme circule la pluie et la neige.
Nous pouvons ouvrir notre esprit pour sentir comment sa parole, nous tombe dessus, parfois, petit pluie fine, flocon qui fond dans notre main, parfois grosse pluie qui nous détrempe ou neige qui bloque les aéroports. Puis qui s'évaporent de nos vêtements, qui est consommée par notre corps et qui revient à lui, nous ayant touchée, traversée, transformée.
Savoir l'entendre, la suivre, quand - dans nos prières, nos élans de générosité, nos actes qui nous surprennent nous-mêmes - nous sentons que nous sommes poussés à sortir de nos donnant-donnant, de nos raisonnements trop petits, ou juste trop prudents.

Non, ce n'est pas raisonnable ces actions des chômeurs dans les supermarchés. Les deux pieds dans les difficultés, ils sont pris dans un autre mouvement que le mouvement du monde, ils ont perdu la raison raisonnable. Ils sont manipulés par une puissance plus forte qu'eux. Laissons-nous prendre dans ce mouvement. Laissons nous aussi manipuler.