Esaïe 55, 1-11 : Servez vous gratuitement dans les supermarchés !
Par Editeur le dimanche 11 janvier 2009, 21:52 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 11 janvier
Vous tous qui avez soif, venez, voici de l'eau !
Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer, venez acheter
du vin et du lait sans argent et sans rien payer.
Pourquoi dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer
pour ce qui ne rassasie pas ?
Écoutez-moi donc : mangez de bonnes choses, régalez-vous de viandes
savoureuses !
Prêtez l'oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous vivrez.
Je ferai avec vous une Alliance éternelle, qui confirmera ma bienveillance
envers David.
Lui, j'en ai fait un témoin pour les nations, un guide et un chef pour les
peuples.
Et toi, tu appelleras une nation que tu ne connais pas, et une nation qui
t'ignore accourra vers toi,
à cause du Seigneur ton Dieu, à cause de Dieu, le Saint d'Israël, qui fait ta
splendeur.
Cherchez le Seigneur tant qu'il se laisse trouver.
Invoquez-le tant qu'il est proche.
Que le méchant abandonne son chemin, et l'homme pervers, ses pensées !
Qu'il revienne vers le Seigneur qui aura pitié de lui, vers notre Dieu qui est
riche en pardon.
Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos
chemins, déclare le Seigneur.
Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés
au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées.
La pluie et la neige qui descendent des cieux n'y retournent pas sans avoir
abreuvé la terre, sans l'avoir fécondée et l'avoir fait germer, pour donner la
semence au semeur et le pain à celui qui mange ;
ainsi, ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat,
sans avoir fait ce que je veux,sans avoir accompli sa mission.
C'était dans
Libération du 3 janvier 2009. « Le 20 décembre, le rayon
alimentation des Galeries Lafayette de Rennes est pris d’assaut par des
militants du Mouvement des chômeurs et précaires en lutte (MCPL). Une semaine
plus tard, c’est au tour d’un Monoprix grenoblois d’être réquisitionné par une
trentaine de personnes. Chômeurs, mal logés, RMistes, intermittents, précaires.
Parmi eux, Léa (1). «On est entré par petits groupes, on a rempli les
paniers et on est arrivé aux caisses. On a alors expliqué qu’on souhaitait
obtenir les aliments gratuitement pour en faire profiter ceux qui n’ont pas les
moyens de fêter la nouvelle année», raconte la jeune femme. «Surprise» du
gérant, clients «réceptifs», policiers maintenus à l’écart et après une
demi-heure de négociations, accord du directeur du magasin. «C’est avant tout
symbolique. Les plus précaires ont pu boire du champagne et manger du foie gras
comme tout le monde.» »
C'est à croire qu'ils ont lu Esaïe !
« Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n'a pas
d'argent! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, sans
argent, sans rien payer! Pourquoi pesez-vous de l'argent pour ce qui ne nourrit
pas? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc, et
vous mangerez ce qui est bon, Et votre âme se délectera de mets
succulents. »
L'économie, ça ne peut pas marcher comme ça ! Tout gratuit, plus d'argent,
on ne paie pas, du coup on risque de ne plus travailler ! Au moins que ça
soit du donnant-donnant !
Mais il est dangereux ce livre ! Il ne faut surtout pas qu'il soit lu par
les chômeurs, les ouvriers licenciés ou en chômage partiel, les caissières qui
travaillent à temps partiel, les travailleurs pauvres, les demandeurs d'asile
qui n'ont pas le droit de travailler et tout ceux qui ont des fins de mois
difficiles, les petits patrons d'entreprise qui s'endettent sur leurs biens
pour sauver leur PME. Sinon, ils vont aller se servir gratos dans les
supermarchés !
Bon, ce n'est pas sérieux Monsieur Esaïe. Heureusement, après ce passage
totalement irresponsable, vous parlez religion. Là, ça devrait être plus
raisonnable. « Voici, tu appelleras des nations que tu ne connais pas, Et
les nations qui ne te connaissent pas accourront vers toi, A cause de
l'Éternel, ton Dieu, Du Saint d'Israël, qui te glorifie. Cherchez l'Éternel
pendant qu'il se trouve; Invoquez-le, tandis qu'il est près. »
Ah, je comprends mieux ! Ces libéralités, ces trucs gratuits au début,
c'était pour attirer le gogo.
Je vous invite à manger, tout est gratuit, mettez-vous en plein le ventre, et
hop, après, je vous fais rejoindre mon église... J'organise un petit déjeuner
pour les SDF et ils participent ensuite à mon culte. Pas de culte pas de petit
déjeuner ! Dans le lot, il y en a bien un de temps en temps qui deviendra
chrétien ! Au moins pour avoir un autre petit déjeuner, puis un repas
contre un baptême et un appartement contre une confirmation !
A malin, malin et demi !
Pensez-vous vraiment que c'est cela que peut défendre Esaïe ? Les
libéralités du monde comme hameçon pour les réalités extra-mondaines ? Une
vision super généreuse quand il s'agit du matériel et super-calculatrice quand
il s'agit de Dieu ?
Libre à vous de le croire. Mais moi, je préfère relire le texte.
A qui Esaïe veut-il annoncer la bonne nouvelle du Seigneur ? Qui
espère-t-il voire rejoindre le Seigneur ?
Les Nations. Pas les juifs. Normal, les juifs l'ont déjà rejoint me direz-vous.
Mais ce n'est pas si évident de vouloir que les Nations deviennent à leur tour
aimées du Seigneur, choucoutées par Dieu, protégées par lui. Imaginez, vous
êtes un juif, en 600 avant Jésus-Christ et vous voyez des non-juifs rejoindre
le Seigneur à l'appel de cet irresponsable d'Esaïe.
« Toi là, tu rejoins le Seigneur ? Là, maintenant ! Mais ça ne
va pas ! Moi j'ai payé pour ça ! J'ai été esclave en Egypte, j'ai
voyagé 40 ans dans le Désert, j'ai été envahi par les Babylonien, déporté en
Babylonie et j'ai tout perdu. Ramené en Israël, j'ai du me battre pour tout
récupérer.
Moi j'ai du faire tout ça – enfin d'accord, pas moi, mes ancêtres : mais
on en bave depuis des générations, quand même ! Moi j'ai du faire tout ça,
ah, sûr, j'ai payé ! Et vous, là vous arrivez, et en profitez ! Le
Seigneur vous dit : bienvenu, je vous aime ! Et vous profitez de tout
cela sans payer ! »
Un peu scandaleux, non ? A peu près autant que l'histoire de Jésus et
des ouvriers de la dernière heure, qui arrivent la dernière heure de travail et
reçoivent autant que ceux qui travaillent depuis le matin. Ça ne peut pas
marcher en religion ça. Pas plus qu'en économie, le truc d'Esaïe du début ou on
profite de l'eau, du lait, du vin sans payer.
A qui Esaïe veut-il annoncer la bonne nouvelle du Seigneur ?
Qui espère-t-il voire rejoindre le Seigneur ? Les Nations. Et donc les
voilà qui vont profiter de l'Alliance avec Dieu sans payer. Sans payer autant
que ceux qui de génération en génération subissent tout pour le Seigneur.
Sans payer, ce n'est pas une façon de parler. Il annonce la bonne nouvelle
aux Nations.
Et que faut-il faire pour rejoindre le Seigneur. Qu'est-ce qui fait qu'on a
rejoint le Seigneur ? On se baptise ? On prend sa carte, on paie une
cotisation ? Il y a au moins un billet d'entrée ?
Les juifs eux, ils ne paient pas seulement depuis des centaines d'années. Ils
paient leur cotisation tous les jours. Le baptême, ils recommencent chaque
jour : Ils ont commencé par se faire circoncir. Ils ont plein de règles à
respecter. Ils doivent faire attention à ce qu'ils mangent.
Et, là Esaïe, qu'est-ce qu'il demande ? A quoi on reconnaît que les gens
ont rejoint le Seigneur ? Le baptême ? La carte au parti ? La
cotisation à l'Eglise ? La nourriture Kasher ?
Non : « Que le méchant abandonne sa voie, Et l'homme d'iniquité ses
pensées ; Qu'il retourne à l'Éternel, qui aura pitié de lui, A notre Dieu,
qui ne se lasse pas de pardonner ».
Pour que le Seigneur fasse profiter de son alliance, accorde son pardon, son
amour, il suffit d'agir de manière juste, arrêter d'avoir des méchantes
pensées. Ce n'est pas complètement sans payer. Mais quand vous êtes un juif qui
a commencé par se faire circoncir, qui a plein de règles à respecter, qui doit
faire attention à ce qu'il mange, vous trouvez sans doute que juste « être
gentil », ça n'est pas cher payé. C'est comme si c'était gratuit.
Alors, ce n'est donc pas ce que nous disions au début :
les libéralités du monde – le vin, l'eau et le lait gratuit - ne sont pas un
hameçon pour les réalités extra-mondaines. Il n'y a pas une vision super
généreuse quand il s'agit du matériel et super-calculatrice quand il s'agit de
la religion.
C'est pour le monde et le salut que s'applique un raisonnement complètement
fou, sans commune mesure avec les règles d'une gestion prudente et bien
comptée.
Et d'ailleurs Dieu le fait savoir par Esaïe. Dieu dit : « mes pensées
ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies, Dit l'Éternel.
Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant mes voies sont
élevées au-dessus de vos voies, Et mes pensées au-dessus de vos
pensées. »
Donc, oui, c'est vrai, il faut accepter que c'est un raisonnement fou. Pas
logique. Pas rationnel. Pas en tout cas de la rationalité économique qui domine
le monde et trop souvent les relations entre les personnes.
Mais du coup, on pourrait se dire : c'est un raisonnement de Dieu, ça
n'a rien à voir avec moi. « mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos
voies ne sont pas mes voies » dit Dieu. Et sans doute, pour cette raison,
on ne peut pas appliquer totalement ces raisonnement. Pas complètement. Pas
tout le temps. Pas se dire que si on ne l'applique pas on est un
affreux.
Mais ne pas l'appliquer totalement, ça voudrait dire, ne l'appliquer jamais
?
Ce serait juste un joli songe qui nous dirait que Dieu est un
super-gentil-sympa-cool ?
Le texte nous parle bien de nos réalités. Le lait, le vin, l'eau, on sait ce
que c'est.
Des méchants aussi. Des pensées d'iniquité aussi. Des nations étrangères
aussi.
Et les raisonnements des juifs qui voient d'un mauvais oeil débarquer dans
l'alliance des gens qui n'ont rien payé, on connait ça.
Nous aussi souvent dans nos paroisses – ou nos associations, nos syndicats, nos
partis, nos entreprises - on se dit : « hou là, les petits jeunes qui
débarquent ! Ces adhérents à 20 euros, ces nouveaux venus dans le nouveau
parti ! Ces évangéliques, ces communautés africaines ! Cette petite
dernière qu'on vient d'embaucher ! Ils ne croient quand même pas qu'ils
vont pouvoir faire comme s'ils étaient là depuis 500 ans, alors que nous, on a
passé des années à tenir à bout de bras l'église, la paroisse, le
protestantisme, le parti, l'association. Ça fait dit 10 ans qu'on reçoit un
salaire de misère dans la boite. On s'est fait massacrer à la Saint Barthélémy,
on a ramé aux galères, on a été mis en prison par Staline, on a eu honte quand
nos chefs étaient au gouvernement ! Et, eux, sans payer ce que j'ai payé,
souffert, sacrifié, ils en profiteraient ! Ils pourraient donner leur avis
comme moi, avoir un nouveau bureau, être au premier rang au culte, non !"
Toutes ces réalités, ces raisonnements, cette façon de compter, on la
connaît.
Le contraire, cet appel à profiter de la vie, à entrer en relation avec Dieu,
sans se soucier de payer, en abandonnant l'idée de faire payer, en regardant
moins ce qu'on a payé, que se réjouir qu'un méchant devienne bon : même si
c'est un raisonnement de Dieu, on peu se laisser toucher par cela. D'ailleurs,
est-ce qu'on n'est pas invité à cela ?
« Comme la pluie et la neige descendent des cieux, Et n'y retournent pas
Sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, Sans avoir
donné de la semence au semeur Et du pain à celui qui mange, Ainsi en est-il de
ma parole, qui sort de ma bouche : Elle ne retourne point à moi sans
effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »
C'est un mouvement circulaire cosmique que nous décrit Dieu par la bouche
d'Esaïe, un gigantesque mouvement, comme celui de la pluie qui tombe du ciel,
qui y remonte en s'évaporant, après avoir fait ses bienfaits. Dans ce
mouvement, c'est sa parole qui agit et qui nous prend dans ce mouvement, qui
nous y entraîne.
Cet appel scandaleux et irresponsable à la gratuité, à la générosité, à
donner et recevoir gratuitement, c'est un raisonnement de Dieu - « mes
pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies » dit
Dieu - Et sans doute, pour cette raison, on ne peut pas appliquer totalement
ces raisonnement. Pas complétement. Pas tout le temps. Pas se dire que si on ne
l'applique pas on est un affreux. Nous, nous ne pouvons pas faire grand chose,
nous ne sommes pas, nous ne devons pas nous prendre pour Dieu.
Nous nous ne pouvons pas. Mais Dieu, lui peut.
Nous pouvons nous laisser prendre par Dieu dans ce mouvement cosmique, nous
pouvons laisser agir Dieu en nous, nous pouvons nous laisser prendre par la
circulation de sa parole comme circule la pluie et la neige.
Nous pouvons ouvrir notre esprit pour sentir comment sa parole, nous tombe
dessus, parfois, petit pluie fine, flocon qui fond dans notre main, parfois
grosse pluie qui nous détrempe ou neige qui bloque les aéroports. Puis qui
s'évaporent de nos vêtements, qui est consommée par notre corps et qui revient
à lui, nous ayant touchée, traversée, transformée.
Savoir l'entendre, la suivre, quand - dans nos prières, nos élans de
générosité, nos actes qui nous surprennent nous-mêmes - nous sentons que nous
sommes poussés à sortir de nos donnant-donnant, de nos raisonnements trop
petits, ou juste trop prudents.
Non, ce n'est pas raisonnable ces actions des chômeurs dans les supermarchés.
Les deux pieds dans les difficultés, ils sont pris dans un autre mouvement que
le mouvement du monde, ils ont perdu la raison raisonnable. Ils sont manipulés
par une puissance plus forte qu'eux. Laissons-nous prendre dans ce mouvement.
Laissons nous aussi manipuler.