Ce slogan, ce pourrait être par exemple : "Avec et sans Dieu : Existez ! Aidez vos prochains à profiter de la vie !". Il répondrait aux athés londoniens qui disent : "Il n'y a probablement pas de Dieu. Maintenant, arrêtez de vous inquiéter, profitez de la vie" et aux évangéliques espagnols qui leurs répondent : "Dieu existe bel et bien. Profite de la vie en Jésus Christ".
Car ce qui transpire d'abord dans les deux slogans c'est l'égoïsme - "je veux moi profiter de la vie" - et un nouveau dogme, une nouvelle idole et injonction moderne : l'obligation d'être absolument heureux. Aujourd'hui, beaucoup de gens sont malheureux... de ne pas être assez heureux ! Comme si la vie n'était pas un mélange de bonheur et de malheur, de périodes tranquilles et de crises existentielles.... Ce nouveau malheur causé par le bonheur obligatoire ne laissait pas aussi transparaître - n'est-il pas aussi causé par - un formidable nombrilisme : où sont les autres dans ces deux slogans ?
Je suis en train de lire "Les idées noires de Martin Luther King" de Serge Molla. Et je voudrais vous faire partager une idée forte de l'apôtre de la non-violence et de la dignité des humains de toutes couleurs. Dieu est d'abord pour Luther King un dieu de la relation : on ne peut pas découvrir Dieu comme un "en soi", comme un objet qu'on rencontre un jour quelque part. Il existe par une relation qu'il établie avec son peuple (le peuple juif, l'humanité...), avec chaque personne, en se manifestant dans l'histoire.
Le péché pour Luther King est alors la rupture de la relation. Rupture de la relation avec Dieu : cela ne veut pas forcément dire ne pas croire, car dans l'Ancien Testament (voir par exemple Esaïe 55, 1-11) Dieu considère comme faisant partie de son alliance des peuples qui ne le confessent pas mais qui pratiquent la justice. Et inversement, des "bons croyants" sont critiqués par les prophètes, par Jésus, Dieu dit "ne plus supporter leurs offrandes", parce qu'ils pratiquent l'injustice. Comme le disait Wilfred Monod (grand-père de Théodore) : "Mieux vaut servir Jésus sans le confesser, que le confesser sans le servir" (servir Jésus c'est agir pour la justice dans le vocabulaire fin XIXe de la théologie)
Le péché est rupture des relations avec Dieu, mais aussi, rupture des relations avec les autres humains (et plus largement avec toute sa création). Les autres et nous mêmes sommes images de Dieu, la rupture de la relation avec nous-mêmes ou avec les autres est une rupture avec Dieu. Pour Luther King, le racisme est une des formes principales de cette rupture de la relation. La victime du racisme a une image dépréciée de lui-même qui mine sa confiance en lui-même et brise la relation avec sa véritable identité, ses capacités, ses rêves, la potentialité divine qui est lui-même. Le raciste n'a pas une moins fausse image de lui-même par la supériorité dont il se convainc. Pour chacun, il y a rupture de la relation avec soi.
La relation entre les deux est également brisée : elle n'est pas la relation fraternelle entre deux humains, la découverte de l'autre sans laquelle je ne peux pas me révéler et me développer entièrement et continuement mais enfermement de l'autre dans des images et des cases, dans des sentiments de haine.
Il ne peut y avoir de bonheur sans les autres. Ceux qui lancent de tels slogans qui ont pour résultat principal d'enfermer les uns et les autres dans des clichés, qui opposent les uns aux autres, sont des fabricants de cette rupture de la relation. Ils ratent le plus intéressant : ce que nous vivons dans des lieux comme la Maison Verte, comme les Fraternités de la Mission populaire, dans biens des lieux du protestantisme et de toutes les religions, dans bien des associations, des syndicats, où des croyants de toutes les religions, des personnes qui ne se disent pas croyantes, travaillent ensemble. Ils se découvrent, se font grandir réciproquement par le riche échange entre leurs différences. Et ils travaillent pour d'autre qui n'arrivent pas à "profiter de la vie" parce qu'ils sont victime du racisme, de la politique anti-immigrés des gouvernements européens, de la violence du système économique. Et c'est dans ces relations, dans ces moments où je rencontre d'autres, égaux et différents que moi, croyant, je rencontre l'Autre, le Tout Autre qu'on appelle couramment Dieu.
Alors, moi, j'ai envie de mettre sur mon moyen de transport le slogan suivant : "Avec et sans Dieu : Existez ! Aidez vos prochains à profiter de la vie !". Et je le mettrai sur mon vélo, un moyen de transport qui respecte ma relation avec le reste de la Création...