Jean 2, 13-22 : Jésus est-il un noir en colère ?
Par Editeur le dimanche 9 novembre 2008, 17:53 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 9/11/08. Hommage à Jesse Jackson.
13. La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem.
14. Il trouva dans le temple les vendeurs de boeufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis.
15. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi
que les brebis et les boeufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa
les tables;
16. et il dit aux vendeurs de pigeons: Otez cela d'ici, ne faites pas de la
maison de mon Père une maison de trafic.
17. Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: Le zèle de ta maison me
dévore.
18. Les Juifs, prenant la parole, lui dirent: Quel miracle nous montres-tu,
pour agir de la sorte?
19. Jésus leur répondit: Détruisez ce temple, et en trois jours je le
relèverai.
20. Les Juifs dirent: Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et
toi, en trois jours tu le relèveras!
21. Mais il parlait du temple de son corps.
Je vais faire de la politique. Je vais vous dire mon préféré pour la
présidentielle.
Barack Obama. Oui, pour la présidentielle américaine.
On dit beaucoup que si Obama a gagné alors qu'il était noir, c'est parce que
ce n'était pas un noir « comme avant ». Il est post-racial.
Il n'insiste pas sur l'identité noire, sur la communauté noire. Il est au-delà
des barrières noir-blanc. Et puis surtout, il est gentil. Il interrompe sa
campagne pour aller voir sa grand-mère souffrante. Il est triste quand elle
meurt à deux jours du scrutin. Il n'est pas revendicatif.
Il n'est pas ce que les américains appellent un « noir en colère ». Les
noirs en colère, ce sont les noirs comme Malcolm X, Jesse Jackson, ancien
compagnon de Luther King ou Jérémiah Wright, l'ancien pasteur d'Obama, qu'il a
renié. Ces noirs en colère insistent sur l'identité noire, sur la communauté
noire. Ils sont en colère contre l'injustice de plusieurs siècles faite aux
noirs. En colère contre le malheur social dans lequel est plongé la majorité
noire. Ils sont en colère et font peur aux blancs.
Et Jésus, il est plutôt Barack Obama ou Malcolm X ?
Gentil noir, ou « noir en colère » ? Dans tous les évangiles, il est
plutôt Barack Obama. Mais dans le passage qu'on vient de lire ?
Jésus, est très extrémiste dans ce passage. Il y a des personnes qui vendent
des animaux – boeufs, agneaux, colombes. Ils les vendent pour des bonnes
raisons : pour faire des offrandes. Pour se faire pardonner leurs péchés.
Ces animaux sont prévus comme offrandes dans le Lévitique et dans l'Exode. Je
suis allé vérifié. Il y a des changeurs d'argent. C'est nécessaire pour acheter
les offrandes. C'est nécessaire aussi parce qu'il n'est pas question que rentre
dans le temple de l'argent sur lequel il y ait la figure de César, c'est
impur.
C'est légal tout ce qui se passe là. C'est légal, et c'est la marque de
croyants dévoués. La marque de croyants qui présentent devant le Seigneur ce
qui va et ce qui ne va pas, comme nous l'avons fait et le referons tout à
l'heure.
Cela se passe un jour de Pâques. C'est la fête, l'ambiance est joyeuse.
C'est une fête familiale. Tout le monde est content.Ils sont heureux et
contents.
Et voilà que Jésus met le bazar, casse l'ambiance, met les gens dehors. Met
dehors ce qui est nécessaire à l'offrande et à la fête.
Il n'y a pas que ça qu'il remet en cause. En fait, il ne renverse pas que
les tables et l'argent. Il remet tout à l'envers.
Tous accordent de l'importance au temple, au lieu du temple. Ils accordent
de l'importance à ce que ce temple soit enfin fini après 46 ans de
travaux
Et d'ailleurs une partie de l'argent des changeurs sert à payer les
travaux.
Jésus leur dit que ce temple n'a pas d'importance, que ce qui compte c'est le
temple de son corps. Que l'importance, ce ne sont pas les lieux et les pierres,
c'est la résurrection. Première mise à l'envers.
Les croyants demandent-ils des signes pour croire qu'il est bien le
Messie ? Ils lui demandent des miracles, ils lui demandent que Dieu agisse
par lui ? Il leur répond en disant « Détruisez ce temple et en trois
jours je le rebâtirai ». Bien sûr qu'il ne rebâtirai pas le temple de pierre.
Il parle de la résurrection, donc. Ils demandaient un signe, un miracle, il
répond par la révélation de sa résurrection. Deuxième mise à l'envers.
Et que met-il encore à l'envers ?
Jésus, c'est le martyr, la victime, celui qui se laisse arrêter, torturer, mis
à mort. C'est celui qui est flagellé par les romains. Et là, c'est lui qui
prend le fouet, qui transforme des cordes en fouet pour chasser non seulement
les animaux mais aussi les humains. Mise à l'envers.
Alors, Jésus, il est plutôt Barack Obama ou Malcolm X ?
Il est un peu « en colère », non ? Peut-être pas Malcolm X – qui en
plus était musulman et dans ses débuts partisan de la lutte armée – mais en
tout cas, très Jesse Jackson, l'ancien compagnon de Luther King, le très
virulent représentant des noirs au sein du Parti démocrate. Très tonitruant,
poussant une gueulante, renversant tout.
Alors, Jésus, Barack Obama ou Malcolm X ?
Et bien je bote en touche : il est très Martin Luther King, justement.
Vous protestez ! Martin Luther King, c'était la non-violence, le refus de
s'énerver face aux chiens des policiers, aux protestations des blancs racistes.
Et vous avez raison. Mais à l'époque voyait-on Martin Luther King comme cela
?
Imaginez, vous êtes un blanc, chrétien, protestant, dans une petite ville du
sud. Vous êtes aussi heureux qu'un juif pieux à Jérusalem un jour de Pâques. Le
monde est tel qu'il est depuis toujours. Il restera toujours comme ça. Chacun
est à sa place. Les noirs à la leur, les blancs à la leur. On n'a pas le droit
de reprocher aux gens d'être heureux et en sécurité.
Et voilà qu'une vieille femme décide de ne pas céder sa place à un blanc dans
le bus. Que les noirs qui se cachaient, se faisaient tout petit, se mettent à
manifester.
Qu'ils restent à leur place ! Et demain, ils voudront aller dans les mêmes
écoles que nos enfants, dans les mêmes cafés, les mêmes restaurants.
Ça met autant le bazar qu'un Jésus dans un temple, non ?
Comment était-ce ressenti à l'époque ? Pensez-vous que cette menace de
chambardement dans l'ordre blanc-noir, cela soit ressenti d'une manière
beaucoup moins violente que le coup de colère de Jésus dans le temple ?
Moins violent que tous les chambardements que promet Jésus ?
Le lendemain de la victoire d'Obama, j'ai relut la « lettre de la geôle
de Birmingham ».
Luther King est en prison pour avoir organisé dans manifestations pour les
droits civiques dans cette ville. Huit ministres, pasteurs, curés et rabbins,
juifs et chrétiens lui ont écrit. Pour le soutenir ? Non, pour lui dire
que ses demandes d'égalités sont « extrémistes ». Que ce n'est pas bien
cette venue d' « éléments étrangers » dans la ville – Luther King et
ses amis – qui mettent le bazar. Que cela met de la « tension ».
Que leur répond-il ?
D'abord, revenons à ce que fait Jésus. Car il y a encore une chose que Jésus
met entièrement à l'envers.
Quel est l'ordre rationnel pour agir ?
On a une révélation, une idée de fond. Puis on discute de cette révélation
avec les gens concernés. Ensuite, on agit. Et quand on a fini, on se déplace,
on part.
Jésus fait exactement l'inverse. Il commence par se déplacer, par débarquer
dans le temple sans prévenir. Puis il agit. Et comment ! En renversant
tout ! Et seulement ensuite, il discute : il y a un échange avec les
chefs juifs sur les signe miraculeux, sur le temple. Et seulement à la fin, il
leur offre la révélation, le fond.
Au lieu de l'ordre rationnel :
révélation/discussion/action/mouvement ; il se passe
mouvement/action/discussion/révélation A l'envers. Jésus met ça aussi à
l'envers.
Que répond donc Luther King à ceux qui contestent sa méthode ?
Il leur rappelle qu'avant d'avoir entamé l'action, il a d'abord recueilli les
faits qui justifient l'action, qui prouvent l'injustice. Puis il y a
l'auto-purification : un vrai travail en groupe pour savoir si les gens
sont prêts à recevoir les insultes, les menaces, sont prêts à aller en prison
sans riposter. Puis, il y a une offre de négociation à ceux qui sont à
l'origine de l'injustice. Et enfin, s'il n'y a pas de réponse satisfaisante,
ils passent à l'action directe. Apparemment, Jésus n'avait pas lu les sermons
de Luther King, et il ne passe pas par toutes ses étapes de prudente
construction. A moins, qu'on se dise que la récolte des informations,
l'auto-purification, la proposition de négociation, que tout cela ait déjà été
fait avant lui : par tous les prophètes d'Israël, par Jean, par les sectes
esseniennes de son temps.
Et ce que nous verrions dans ce Jésus qui met tout cul par dessus tête,
c'est l'action – certes pas très non-violente en elle-même – l'action et sa
suite. Car, sur quoi doit déboucher une action non-violente telle conçue par
Luther King ?
Des militants débarquent dans un lieu. Il y a une action. L'action créé un
tension, Luther King dit qu'elle doit créer – ce sont ses mots - une situation
de tension et nous y reviendrons. L'action, la tension, doivent déboucher sur
une négociation, une discussion. Et plus profondemment, et c'est le propre de
l'action non-violente, elle doit aboutir à un changement des coeurs. Une
révélation.
Mouvement/action/discussion/révélation. C'est le mouvement, violent,
intense, plein de tension, pas du tout non-violent que nous voyons au
temple.
Mais pourquoi cela ? Pourquoi cette chose à l'envers, pourquoi ne pas
faire les choses en douceur, faire que le temps joue pour les victimes de
l'injustice ?
Je terminerai ma prédication en prenant les mots de Luther King, en lisant
des extraits de sa lettre de la geôle de Birmingham.
« En continuant de réfléchir à la question, j'ai progressivement
ressenti une certaine satisfaction d'être considéré comme un extrémiste. Jésus
n'était-il pas un extrémiste de l'amour : « Aimez vos ennemis,
bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous traitent avec
mépris ». Amos n'était-il pas un extrémiste de la justice : « Que le
droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent
intarissable. » Paul n'était-il pas un extrémiste de l'Evangile de
Jesus-Christ : « Je porte en mon corps les marques du Seigneur
Jesus » (Ga 6, 17). Martin Luther n'était-il pas un extrémiste :
« Me voici; je ne peux faire autrement, et que Dieu me vienne en
aide. » John Bunyan n'etait-il pas un extremiste : « Je resterai
en prison jusqu'a la fin de mes jours plutôt que d'assassiner ma
conscience. » Abraham Lincoln n'était-il pas un extrémiste :
« Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave. » Thomas
Jefferson n'était-il pas un extrémiste : « Nous tenons ces vérités
pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été crées
égaux. » Aussi la question n'est-elle pas de savoir si nous voulons être
des extrémistes, mais de savoir quelle sorte d'extrémistes nous voulons être.
Serons-nous des extrémistes pour l' amour ou pour la haine ? Serons-nous
des extrémistes pour la préservation de l'injustice ou pour la cause de la
justice ? Au cours d'une scène dramatique, sur la colline du Calvaire,
trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons pas oublier que tous trois ont
été crucifiés pour le même crime - le crime d'extrémisme. Deux d'entre eux
étaient des extrémistes de l'immoralité et s'étaient ainsi rabaissés au-dessous
de leur entourage. L'autre, Jésus Christ, était un extrémiste de l'amour, de la
vérité et du bien, et s'était ainsi élevé au-dessus de son entourage. Aussi,
après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde ont-ils grandement besoin
d'extrémistes créateurs. »
Et une autre chose qu'écrit Luther King.
« Je dois avouer que je ne crains pas le mot « tension ». Par mon
travail et mes prédications, je me suis montre sincèrement hostile aux tensions
violentes, mais il est une sorte de tension constructive et non violente,
indispensable si l'on veut faire évoluer une situation. Selon Socrate, il
convient de créer une tension dans l'esprit des individus afin qu'ils se
libèrent des chaines imposées par les mythes et les demi-vérités, et s'élèvent
jusqu'au libre domaine ou règnent l'analyse créatrice et l'appréciation
objective ; de même, il nous faut considérer le besoin d'un stimulant non
violent qui crée dans la société la tension nécessaire pour que les hommes
s'élèvent au-dessus des profondes ténèbres du préjugé et du racisme, vers les
majestueuses altitudes de la compréhension et de la fraternité. Le propos de
notre programme d'action directe est de créer une situation de crise si grave
qu'elle débouchera inévitablement sur une négociation. Nous vous rejoignons
donc, dans votre appel à la négociation. Depuis trop longtemps notre Sud
bien-aimé se trouve enfermé dans sa tragique tentative de vivre en monologuant
au lieu de dialoguer. »
Hier, Martin Luther King paraissait à certains être un extrémiste.
Aujourd'hui, certains le considèreraient comme trop doux.
Aujourd'hui, l'amour des ennemis, certains trouvent cela mièvre. A l'époque,
Jésus et ses idées provoquaient une tension insupportable, un tension dans
l'esprit des individus afin que comme le disait Luther King, « ils se
libèrent des chaines imposées par les mythes et les demi-vérités, et s'élèvent
jusqu'au libre domaine ou règnent l'analyse créatrice et l'appréciation
objective ».
J'ai pleuré le lendemain de l'élection de Barack Obama. Plusieurs fois. Et
notamment quand j'ai vu le pasteur Jesse Jackson pleurer. Lui qui, jeune
pasteur, était aux côté de Luther King l'extrémiste, lui qui fut plusieurs fois
candidat au sein du parti démocrate pour être leur candidat aux élections
présidentielles, lui qu'on trouvai trop extrémiste parce qu'il était un de ces
« noirs en colère », lui trop extrémiste parce qu'il défendait une
coalition Arc-en-ciel de toutes les minorités, Jessa Jackson pleurait de voir
le doux, le gentil, le bon fils Barack Obama devenir président de la
République.
L'extrémisme d'hier de Luther King et de Jesse Jacskon, les tensions qu'ils
avaient provoqué dans le passé, avaient permis qu'aujourd'hui, sans violence et
sans haine, un noir devienne président des Etats-Unis. Je prie pour vous
Pasteur Jesse Jackson, pour vous et pour tous les extrémistes créateurs, de
Jésus à ceux d'aujourd'hui, et je vous dit merci.