13. La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem.

14. Il trouva dans le temple les vendeurs de boeufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis.

15. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les boeufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables;

16. et il dit aux vendeurs de pigeons: Otez cela d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.

17. Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: Le zèle de ta maison me dévore.

18. Les Juifs, prenant la parole, lui dirent: Quel miracle nous montres-tu, pour agir de la sorte?

19. Jésus leur répondit: Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai.

20. Les Juifs dirent: Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois jours tu le relèveras!

21. Mais il parlait du temple de son corps.


Je vais faire de la politique. Je vais vous dire mon préféré pour la présidentielle.
Barack Obama. Oui, pour la présidentielle américaine.

On dit beaucoup que si Obama a gagné alors qu'il était noir, c'est parce que ce n'était pas un noir « comme avant ». Il est post-racial.
Il n'insiste pas sur l'identité noire, sur la communauté noire. Il est au-delà des barrières noir-blanc. Et puis surtout, il est gentil. Il interrompe sa campagne pour aller voir sa grand-mère souffrante. Il est triste quand elle meurt à deux jours du scrutin. Il n'est pas revendicatif.
Il n'est pas ce que les américains appellent un « noir en colère ». Les noirs en colère, ce sont les noirs comme Malcolm X, Jesse Jackson, ancien compagnon de Luther King ou Jérémiah Wright, l'ancien pasteur d'Obama, qu'il a renié. Ces noirs en colère insistent sur l'identité noire, sur la communauté noire. Ils sont en colère contre l'injustice de plusieurs siècles faite aux noirs. En colère contre le malheur social dans lequel est plongé la majorité noire. Ils sont en colère et font peur aux blancs.

Et Jésus, il est plutôt Barack Obama ou Malcolm X ?
Gentil noir, ou « noir en colère » ? Dans tous les évangiles, il est plutôt Barack Obama. Mais dans le passage qu'on vient de lire ?

Jésus, est très extrémiste dans ce passage. Il y a des personnes qui vendent des animaux – boeufs, agneaux, colombes. Ils les vendent pour des bonnes raisons : pour faire des offrandes. Pour se faire pardonner leurs péchés. Ces animaux sont prévus comme offrandes dans le Lévitique et dans l'Exode. Je suis allé vérifié. Il y a des changeurs d'argent. C'est nécessaire pour acheter les offrandes. C'est nécessaire aussi parce qu'il n'est pas question que rentre dans le temple de l'argent sur lequel il y ait la figure de César, c'est impur.
C'est légal tout ce qui se passe là. C'est légal, et c'est la marque de croyants dévoués. La marque de croyants qui présentent devant le Seigneur ce qui va et ce qui ne va pas, comme nous l'avons fait et le referons tout à l'heure.

Cela se passe un jour de Pâques. C'est la fête, l'ambiance est joyeuse. C'est une fête familiale. Tout le monde est content.Ils sont heureux et contents.

Et voilà que Jésus met le bazar, casse l'ambiance, met les gens dehors. Met dehors ce qui est nécessaire à l'offrande et à la fête.

Il n'y a pas que ça qu'il remet en cause. En fait, il ne renverse pas que les tables et l'argent. Il remet tout à l'envers.

Tous accordent de l'importance au temple, au lieu du temple. Ils accordent de l'importance à ce que ce temple soit enfin fini après 46 ans de travaux
Et d'ailleurs une partie de l'argent des changeurs sert à payer les travaux.
Jésus leur dit que ce temple n'a pas d'importance, que ce qui compte c'est le temple de son corps. Que l'importance, ce ne sont pas les lieux et les pierres, c'est la résurrection. Première mise à l'envers.

Les croyants demandent-ils des signes pour croire qu'il est bien le Messie ? Ils lui demandent des miracles, ils lui demandent que Dieu agisse par lui ? Il leur répond en disant « Détruisez ce temple et en trois jours je le rebâtirai ». Bien sûr qu'il ne rebâtirai pas le temple de pierre. Il parle de la résurrection, donc. Ils demandaient un signe, un miracle, il répond par la révélation de sa résurrection. Deuxième mise à l'envers.

Et que met-il encore à l'envers ?
Jésus, c'est le martyr, la victime, celui qui se laisse arrêter, torturer, mis à mort. C'est celui qui est flagellé par les romains. Et là, c'est lui qui prend le fouet, qui transforme des cordes en fouet pour chasser non seulement les animaux mais aussi les humains. Mise à l'envers.

Alors, Jésus, il est plutôt Barack Obama ou Malcolm X ?
Il est un peu « en colère », non ? Peut-être pas Malcolm X – qui en plus était musulman et dans ses débuts partisan de la lutte armée – mais en tout cas, très Jesse Jackson, l'ancien compagnon de Luther King, le très virulent représentant des noirs au sein du Parti démocrate. Très tonitruant, poussant une gueulante, renversant tout.

Alors, Jésus, Barack Obama ou Malcolm X ?
Et bien je bote en touche : il est très Martin Luther King, justement. Vous protestez ! Martin Luther King, c'était la non-violence, le refus de s'énerver face aux chiens des policiers, aux protestations des blancs racistes. Et vous avez raison. Mais à l'époque voyait-on Martin Luther King comme cela ?

Imaginez, vous êtes un blanc, chrétien, protestant, dans une petite ville du sud. Vous êtes aussi heureux qu'un juif pieux à Jérusalem un jour de Pâques. Le monde est tel qu'il est depuis toujours. Il restera toujours comme ça. Chacun est à sa place. Les noirs à la leur, les blancs à la leur. On n'a pas le droit de reprocher aux gens d'être heureux et en sécurité.
Et voilà qu'une vieille femme décide de ne pas céder sa place à un blanc dans le bus. Que les noirs qui se cachaient, se faisaient tout petit, se mettent à manifester.
Qu'ils restent à leur place ! Et demain, ils voudront aller dans les mêmes écoles que nos enfants, dans les mêmes cafés, les mêmes restaurants.

Ça met autant le bazar qu'un Jésus dans un temple, non ?
Comment était-ce ressenti à l'époque ? Pensez-vous que cette menace de chambardement dans l'ordre blanc-noir, cela soit ressenti d'une manière beaucoup moins violente que le coup de colère de Jésus dans le temple ? Moins violent que tous les chambardements que promet Jésus ?

Le lendemain de la victoire d'Obama, j'ai relut la « lettre de la geôle de Birmingham ».
Luther King est en prison pour avoir organisé dans manifestations pour les droits civiques dans cette ville. Huit ministres, pasteurs, curés et rabbins, juifs et chrétiens lui ont écrit. Pour le soutenir ? Non, pour lui dire que ses demandes d'égalités sont « extrémistes ». Que ce n'est pas bien cette venue d' « éléments étrangers » dans la ville – Luther King et ses amis – qui mettent le bazar. Que cela met de la « tension ».

Que leur répond-il ?

D'abord, revenons à ce que fait Jésus. Car il y a encore une chose que Jésus met entièrement à l'envers.

Quel est l'ordre rationnel pour agir ?

On a une révélation, une idée de fond. Puis on discute de cette révélation avec les gens concernés. Ensuite, on agit. Et quand on a fini, on se déplace, on part.

Jésus fait exactement l'inverse. Il commence par se déplacer, par débarquer dans le temple sans prévenir. Puis il agit. Et comment ! En renversant tout ! Et seulement ensuite, il discute : il y a un échange avec les chefs juifs sur les signe miraculeux, sur le temple. Et seulement à la fin, il leur offre la révélation, le fond.

Au lieu de l'ordre rationnel : révélation/discussion/action/mouvement ; il se passe mouvement/action/discussion/révélation A l'envers. Jésus met ça aussi à l'envers.

Que répond donc Luther King à ceux qui contestent sa méthode ?
Il leur rappelle qu'avant d'avoir entamé l'action, il a d'abord recueilli les faits qui justifient l'action, qui prouvent l'injustice. Puis il y a l'auto-purification : un vrai travail en groupe pour savoir si les gens sont prêts à recevoir les insultes, les menaces, sont prêts à aller en prison sans riposter. Puis, il y a une offre de négociation à ceux qui sont à l'origine de l'injustice. Et enfin, s'il n'y a pas de réponse satisfaisante, ils passent à l'action directe. Apparemment, Jésus n'avait pas lu les sermons de Luther King, et il ne passe pas par toutes ses étapes de prudente construction. A moins, qu'on se dise que la récolte des informations, l'auto-purification, la proposition de négociation, que tout cela ait déjà été fait avant lui : par tous les prophètes d'Israël, par Jean, par les sectes esseniennes de son temps.

Et ce que nous verrions dans ce Jésus qui met tout cul par dessus tête, c'est l'action – certes pas très non-violente en elle-même – l'action et sa suite. Car, sur quoi doit déboucher une action non-violente telle conçue par Luther King ?

Des militants débarquent dans un lieu. Il y a une action. L'action créé un tension, Luther King dit qu'elle doit créer – ce sont ses mots - une situation de tension et nous y reviendrons. L'action, la tension, doivent déboucher sur une négociation, une discussion. Et plus profondemment, et c'est le propre de l'action non-violente, elle doit aboutir à un changement des coeurs. Une révélation.

Mouvement/action/discussion/révélation. C'est le mouvement, violent, intense, plein de tension, pas du tout non-violent que nous voyons au temple.

Mais pourquoi cela ? Pourquoi cette chose à l'envers, pourquoi ne pas faire les choses en douceur, faire que le temps joue pour les victimes de l'injustice ?

Je terminerai ma prédication en prenant les mots de Luther King, en lisant des extraits de sa lettre de la geôle de Birmingham.

« En continuant de réfléchir à la question, j'ai progressivement ressenti une certaine satisfaction d'être considéré comme un extrémiste. Jésus n'était-il pas un extrémiste de l'amour : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous traitent avec mépris ». Amos n'était-il pas un extrémiste de la justice : « Que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable. » Paul n'était-il pas un extrémiste de l'Evangile de Jesus-Christ : « Je porte en mon corps les marques du Seigneur Jesus » (Ga 6, 17). Martin Luther n'était-il pas un extrémiste : « Me voici; je ne peux faire autrement, et que Dieu me vienne en aide. » John Bunyan n'etait-il pas un extremiste : « Je resterai en prison jusqu'a la fin de mes jours plutôt que d'assassiner ma conscience. » Abraham Lincoln n'était-il pas un extrémiste : « Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave. » Thomas Jefferson n'était-il pas un extrémiste : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été crées égaux. » Aussi la question n'est-elle pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de savoir quelle sorte d'extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l' amour ou pour la haine ? Serons-nous des extrémistes pour la préservation de l'injustice ou pour la cause de la justice ? Au cours d'une scène dramatique, sur la colline du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons pas oublier que tous trois ont été crucifiés pour le même crime - le crime d'extrémisme. Deux d'entre eux étaient des extrémistes de l'immoralité et s'étaient ainsi rabaissés au-dessous de leur entourage. L'autre, Jésus Christ, était un extrémiste de l'amour, de la vérité et du bien, et s'était ainsi élevé au-dessus de son entourage. Aussi, après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde ont-ils grandement besoin d'extrémistes créateurs. »

Et une autre chose qu'écrit Luther King.

« Je dois avouer que je ne crains pas le mot « tension ». Par mon travail et mes prédications, je me suis montre sincèrement hostile aux tensions violentes, mais il est une sorte de tension constructive et non violente, indispensable si l'on veut faire évoluer une situation. Selon Socrate, il convient de créer une tension dans l'esprit des individus afin qu'ils se libèrent des chaines imposées par les mythes et les demi-vérités, et s'élèvent jusqu'au libre domaine ou règnent l'analyse créatrice et l'appréciation objective ; de même, il nous faut considérer le besoin d'un stimulant non violent qui crée dans la société la tension nécessaire pour que les hommes s'élèvent au-dessus des profondes ténèbres du préjugé et du racisme, vers les majestueuses altitudes de la compréhension et de la fraternité. Le propos de notre programme d'action directe est de créer une situation de crise si grave qu'elle débouchera inévitablement sur une négociation. Nous vous rejoignons donc, dans votre appel à la négociation. Depuis trop longtemps notre Sud bien-aimé se trouve enfermé dans sa tragique tentative de vivre en monologuant au lieu de dialoguer. »

Hier, Martin Luther King paraissait à certains être un extrémiste. Aujourd'hui, certains le considèreraient comme trop doux.
Aujourd'hui, l'amour des ennemis, certains trouvent cela mièvre. A l'époque, Jésus et ses idées provoquaient une tension insupportable, un tension dans l'esprit des individus afin que comme le disait Luther King, « ils se libèrent des chaines imposées par les mythes et les demi-vérités, et s'élèvent jusqu'au libre domaine ou règnent l'analyse créatrice et l'appréciation objective ».

J'ai pleuré le lendemain de l'élection de Barack Obama. Plusieurs fois. Et notamment quand j'ai vu le pasteur Jesse Jackson pleurer. Lui qui, jeune pasteur, était aux côté de Luther King l'extrémiste, lui qui fut plusieurs fois candidat au sein du parti démocrate pour être leur candidat aux élections présidentielles, lui qu'on trouvai trop extrémiste parce qu'il était un de ces « noirs en colère », lui trop extrémiste parce qu'il défendait une coalition Arc-en-ciel de toutes les minorités, Jessa Jackson pleurait de voir le doux, le gentil, le bon fils Barack Obama devenir président de la République.
L'extrémisme d'hier de Luther King et de Jesse Jacskon, les tensions qu'ils avaient provoqué dans le passé, avaient permis qu'aujourd'hui, sans violence et sans haine, un noir devienne président des Etats-Unis. Je prie pour vous Pasteur Jesse Jackson, pour vous et pour tous les extrémistes créateurs, de Jésus à ceux d'aujourd'hui, et je vous dit merci.