Exode 22, 18-27

Tu ne laisseras point vivre la magicienne.

Quiconque couche avec une bête sera puni de mort.
Celui qui offre des sacrifices à d'autres dieux qu'à l'Éternel seul sera voué à l'extermination. Tu ne maltraiteras point l'étranger, et tu ne l'opprimeras point; car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte.
Tu n'affligeras point la veuve, ni l'orphelin. Si tu les affliges, et qu'ils viennent à moi, j'entendrai leurs cris; ma colère s'enflammera, et je vous détruirai par l'épée; vos femmes deviendront veuves, et vos enfants orphelins.
Si tu prêtes de l'argent à mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu n'exigeras de lui point d'intérêt.
Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil; car c'est sa seule couverture, c'est le vêtement dont il s'enveloppe le corps: dans quoi coucherait-il ? S'il crie à moi, je l'entendrai, car je suis miséricordieux.


« Vous ne devez pas maltraiter ou exploiter les étrangers installés chez vous ; rappelez vous que vous étiez aussi des étrangers en pays d'Egypte. »

Faut-il avoir vécu l'exil, la situation d'étranger pour être respectueux de la situation des étrangers ?

Faut-il avoir vécu la même situation que quelqu'un pour être réellement compréhensif à son égard ?

On pourait se dire que oui :

sans-doute, avons-nous à La Maison Verte une attention particulière pour les étrangers, parce que nombreux sont les bénévoles, les participants au culte, les salariés qui ont eux-même vécu cette situation d'exil.

A l'inverse, d'autres exemples nous disent que non :

1er contre exemple. On remarque que dans la région de Marseille, parmi les cadres du Front national, parmi ceux qui défendent le plus l'idée qu'il y a trop d'étranger, que maintenant, il faut fermer les portes, et bien parmi eux, il y a beaucoup de descendants d'italiens ou d'arméniens.
On pourrait se dire, que parce qu'ils ont - ou parce que leurs parents ont - vécu le violent racisme que subirent les italiens dans la région de Marseille dans les années 20 et 30, ils seraient plus attentifs au racisme que subissent aujourd'hui les maghrébins, les comoriens ou les noirs-africains.
Mais non, il y a un syndrome que constatent les observateurs du racisme : l'avant dernière vague d'immigration est souvent peu tendre avec la toute dernière génération d'immigration. Il y a une expression pour représenter cela : le syndrome de : « le dernier arrivé ferme la porte ».

2e contre-exemple. Dans les personnes qui donnent un coup de main, qui sont bénévoles à la Maison verte, on a de temps en temps des gens un peu seuls, qui ont parfois mauvais caractère, qui ont d'autres difficultés. Ce n'est pas toujours facile de leur faire une place. On travaille beaucoup avec eux, on fait appel à la patience des salariés, des autres bénévoles. Et ces gens, en général, finissent par se faire une place. On apprend à faire avec leur caractère. Mais quand quelqu'un d'autre arrive, que font-ils ? Disent-ils : « je suis passé par là, on a fait des efforts pour moi, je vais faire des efforts pour eux» ? Certains oui. D'autres, non. Ils sont parmi les plus intransigeants, demandant qu'on applique strictement les réglements, qu'on ne passe aucune incartade.

Comment se fait-il que des personnes qui ont vécu, ou dont les ancêtres ont vécu des situations difficiles ne sont-ils pas compréhensifs ? Pour essayer une réponse, retournons la question.

Comment se fait-il que des personnes qui n'ont pas vécu, ou dont les ancêtres n'ont pas vécu des situations difficiles sont compréhensifs ?

Je vais vous parler quelqu'un, de quelqu'un que je connais bien.
A strictement parler, il n'a pas connu dans son histoire familiale de migration, d'exil. Aussi longtemps que remonte la mémoire familiale, il n'y a pas d'étrangers. Ce qui est assez rare en France. Pour autant, cette personne est très engagée pour les sans-papiers. C'est un peu le fil rouge de son engagement, des engagements de sa vie.

Un engagement purement intellectuel ? Dans ce cas-là, ne risque-t-il pas d'être un peu froid ? Un engagement parce qu'il a été touché par la douleur des autres ? Dans ce cas-là, cela ne risque-t-il pas d'être condescendant ?

En l'interrogeant sur son histoire familiale, cette personne m'a parlé de choses qui ne sont pas à proprement parler des histoires de migration. Sa famille maternelle habitait en Lorraine. En 1914, puis en 1939, ils ont été expulsés par les allemands, ils ont tout perdu. Ont vécu quatre ans ailleurs que chez eux. Puis sont rentrés et on reconstruit. Sa famille paternelle vient du Sud-Ouest, du Béarn. Pendant des siècles, ils sont restés dans le même coin, quelques kilomètres carré. Et dans les années 70, l'aîné de la famille a du partir pour trouver du travail. C'était rester en France, mais il est parti dans le Nord. Un petit exil.

Ce ne sont pas des histoire d'exil, de migration. Ou pas tout à fait. Mais je crois que cette personne est compréhensive pour les étrangers pour une première raison : parce qu'elle a su réalisé, que d'une certaine manière, elle aussi, dans son histoire familiale, avait été étrangère bien qu'elle ne l'ait jamais été vraiment.

Et on est tous dans cette situation si on cherche dans nos histoires.

On n'a sans doute pas été veuve ou orphelin.
Mais dans nos vies, on a sans doute des histoires d'injustice faite aux veuves et aux orphelins, comme celles évoquées par le texte de la bible lu tout à l'heure.
Quand on est enfant, est-ce que toutes les injustices qu'on subit, – parce que comme la veuve et l'orphelin on se sent fragile et sans ressource – est-ce qu'on ne les ressent pas comme les ressentent la veuve et l'orphelin ?

Est-ce que tous, au moins une fois, on n'a pas profité de sa force, de son pouvoir, d'un avantage qu'on avait sur quelqu'un d'aussi démunie qu'une veuve et un orphelin ?

On n'a sans doute jamais été pauvre au point de n'avoir plus qu'un manteau pour seul bien. Mais est-ce que les uns, les autres, on n'a pas vécu cette impression, comme le pauvre qui n'a que son manteau, soit qu'on nous enlevait tout quand on nous prenait quelque chose, soit qu'on enlevait tout à un autre quand on lui prenait quelque chose : pensez seulement à l'enfant à qui on enlève son doudou, son nounours parce qu'il va à l'école ?

On a tous plus ou moins vécu ces histoires si on cherche un peu dans notre vie.

Pourquoi est-ce que je prend ces exemples, quel rapport avec la question : Faut-il avoir vécu une situation pour être compréhensif à l'égard de celui qui la vit ?

Parce que si on cherche tous, si on cherche derrière l'image évidente qu'on a de soi, on a tous d'une manière ou d'une autre vécu, à des échelles différentes, peut-être comme des expériences très brèves et peu douloureuses, les douleurs de l'exil, de l'abandon, de la pauvreté.
Et qu'on peut donc comprendre, au moins un peu, la douleur de celui qui les vite réellement.

Mais on l'a vu, il ne suffit pas de les avoir vécu pour les comprendre, pour être attentif au fait que les autres les vive. Il faut donc autre chose.
Qu'avait donc d'autre cet ami qui était si favorable aux étrangers sans pour autant avoir vécu lui-même l'exil tout en étant capable de trouver dans son histoire familiale des situations proches ?

Il savait chercher derrière l'image évidente qu'il avait de lui-même des éléments de sa personnalité, de son histoire familiale en décalage avec cette image évidente de lui-même.

Revenons au texte biblique.

Dans le texte que nous avons lu, il y a des exemples ou la violation d'un commandement - faire de la sorcellerie, adorer des dieux étrangers etc. - est purement et simplement punie de la mort.
Et pour les autres - l'étranger, la veuve et l'orphelin, le pauvre et son manteau -, aucune peine n'est prévue.
Mais à chaque fois, nous somme invités à quelque chose.

Dans le cas du respect de l'étranger, nous sommes invités à penser à notre propre passé. Opprimer la veuve et l'orphelin, prendre le manteau , nous sommes invités à refléchir à ce que Dieu en penserait. Faire un prêt à un pauvre : nous sommes invités à nous regarder au regard des autres créanciers.

Nous sommes invités à nous regarder nous-mêmes :
A regarder notre histoire. A nous regarder depuis notre histoire, notre passé. Qu'est-ce le « moi du passé » penserait du « moi d'aujourd'hui » ?

A nous regarder du point de vu de Dieu : Qu'est-ce que je penserais de moi si j'étais Dieu ?

A nous regarder d'un autre point de vu : Qu'est-ce que je penserai de moi si je me regardais en me comparant à un autre, plus ou moins juste ?

Je crois que c'est cela qu'avait cet ami quand il cherchait dans son histoire familiale ce qui l'avait poussé à s'intéresser à ce point aux étrangers.

Il se regardait lui-même. Prenait de la distance avec ce qu'il était aujourd'hui en se regardant depuis d'autres endroits de lui-même. Il se décalait par rapport aux images évidentes qu'il avait de lui-même.

Il prenait ce chemin biblique qui est le départ de notre réflexion : Regarder l'étranger aujourd'hui depuis notre expérience d'étranger hier.

Voilà l'invitation que nous pouvons entendre :
Nous sommes invités à prendre de la distance par rapport à nous-mêmes.
Et quand nous regardons notre passé - pour voir comment nous avons été étrangers, comme nous avons été veuve et orphelin, comment nous avons été pauvre sans manteau, ou pauvre endetté ; ou quand nous regardons comment nous avons fait du mal à ces pauvres - quand nous regardons notre passé,
nous constatons que nous avons été tout cela et que nous pouvons comprendre, au moins entrevoir leurs douleurs...
Nous pouvons nous rapprocher de ceux qui nous paraissent éloignés. Ils nous paraissent moins étrangers.

Mais surtout, quand nous regardons notre passé, nous jetons un regard sur nous-mêmes, nous prenons une distance par rapport à nous mêmes.

Et ce n'est pas toujours facile. Vous vous souvenez : « le dernier arrivé ferme la porte ». La personne exclue qui trouve une place à la Maison verte, mais qui ne veut pas qu'on fasse une place à l'autre qui arrive après lui, n'est-il pas dans cette situation parce que ce serait se rappeler qu'il a été lui-même exclu, et qu'il se sent trop fragile dans sa nouvelle place d'inclu pour prendre une distance par rapport à lui-même ?
Le fils d'immigré qui est maintenant un bon français, mais qui refuse d'ouvrir la porte au nouvel arrivant, n'est-il pas dans cette situation de refus, parce que ce serait se rappeler qu'il a été lui-même étranger, et qu'il se sent trop fragile dans sa nouvelle place de français pour prendre une distance par rapport à lui-même ?

Comment prendre en compte ces difficultés, ces limites, comment accueillir ces fragilités sans pour autant accepter qu'elles débouchent sur l'exclusion d'autres personnes, tout autant fragiles ?

Comment aider les personnes à prendre la distance par rapport à elles-même pour être plus en paix avec elles-mêmes ?

Prendre de la distance par rapport à soi-même, n'est-ce pas incroyablement nécessaire quand nous prenons des positions trop définitives, que nous avons des images trop arrêtées de nous mêmes, quand nous enfermons définitivement les autres dans une certaine image, quand nous avons définitivement décidé que nous étions fâché avec quelqu'un ?
N'est-ce pas nécessaire quand l'autre s'est fait étranger à nous, d'être un peu moins enfermé dans nous-mêmes, de se faire un peu étranger à soi, sortir de cet enfermement en soi, prendre un temps le chemin de l'exil de nous mêmes, le chemin qui nous fait sortir de notre place-forte, pour aller vers l'autre, et réduire la distance avec lui.

De s'éloigner un peu de soi, de notre relation à l'autre, du conflit avec l'autre, pour regarder ce conflit d'un peu plus loin.
Paradoxalement, prendre une distance qui nous permet de nous rapprocher de l'autre ?

Etre un peu étranger à soi, se souvenir des moments où nous avons été étrangers dans nos vies pour que l'autre nous soit un peu moins étranger à nous.