Les longues marches commencent par un premier pas
Par Editeur le lundi 29 septembre 2008, 15:56 - Ecologie - Lien permanent
La 7e assemblée-générale - à Milan 25du 28 septembre 2008 - de l'ECEN (European christian environmental network) souligne l'urgence d'agir face à la crise climatique. Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte, y représentait l'Eglise réformée de France.
Comment les Églises protestantes peuvent-elles participer aux efforts pour
répondre à l'urgence des changements climatiques ? Une centaine de
délégués de toute l'Europe a tenté de répondre à cette question lors de la 7e
assemblée générale du Réseau environnemental chrétien européen (ECEN) - né
après le rassemblement oecuménique de Graz en 1997 dans le cadre de la CEC,
Conférence des Eglises européennes - qui se déroulait à Milan (Italie) du 25 au
28 septembre 2008. Chacun, à sa mesure, peut s'engager.
Dans une énorme maison de propriétaire terrien transformée par l'église
catholique romaine en centre de conférence, des délégués des Eglises
protestantes et orthodoxes discutent en anglais et en allemand, échangent des
documents, regardent les panneaux affichés par les uns et les autres pour
présenter leurs actions. Les délégations allemandes (EKD), britanniques
(Réformés unis et anglicans), suédoises (luthériens) et italiennes (vaudois)
sont les plus nombreuses. La plupart des pays de l'Est ainsi que la Russie sont
représentés, les délégations de République tchèque et de Roumanie sont les plus
nombreuses.
Des délégués catholiques sont aussi présents : les représentants des
commissions environnement de la Conférence des évêques de Belgique, d'Autriche,
de la Conférence des évêques européens, du diocèse de Milan. Pour la première
fois, l'Eglise réformée de France (ERF) avait envoyé un délégué (jusque-là,
elle avait été représentée par la Suisse) : un choix très remarqué aussi
bien des organisateurs que des autres participants.
Les changements climatiques ont commencé
Dans son exposé, le climatologue Jean-Pascal van Ypselen de l'Université de
Louvain La Neuve (Belgique), vice-président du GIEC (Groupe des experts pour le
climat, « prix nobel » avec Al Gore) a souligné que la crise
climatique avait commencé. En raison du retard pris dans les changements de
politique, il sera impossible d'empêcher une augmentation d' 1° de la
température du globe. L'augmentation pourrait atteindre 6,4°. L'objectif actuel
de l'Union européenne est que l'augmentation de 2° ne soit pas dépassée. Des
espèces animales ont commencé à disparaître (risque de 20 à 30% de
disparition), les effets commencent à se faire sentir sur les migrations et sur
la flore. L'augmentation des eaux prévue est de 18 à 59 centimètres. Un
représentants du Conseil oecuménique des Eglises (COE) a rapporté
l'interpellation d'un représentant de l'Eglise protestante des Îles Tuvalu dans
le Pacifique lors d'un récent bureau de l'organisation : « Où
allons-nous aller ? ». Des négociations ont commencé avec la
Nouvelle-Zélande et l'Australie quant à l'accueil de ces « réfugiés
climatiques ». Le GIEC avance la nécessité pour les pays du nord de baisser
leurs émissions de 80 à 95% d'ici 2050 pour rester en dessous des 2°.
Les Eglises engagées dans les conférences
internationales
Les conférences se succèdent pour arriver à un accord international après la
conférence de Kyoto et celle de Bali en 2007. Celle de Copenhague fin 2009 doit
aboutir à une nouvelle feuille de route internationale. Des conférences
intermédiaires ont lieu : en juin dernier à Bonn, en décembre prochain à
Poznan. Les Eglises protestantes et orthodoxes sont très actives. Le Conseil
oecuménique des Eglises y est présent et participe au lobbying au côté des ONG.
La présence des Eglises – très majoritairement protestantes – est loin d'être
négligeable lors de tels sommets : 91 délégués d'Eglises lors du sommet de
Bali, à comparer aux 200 personnes représentant les ONG. Dans une optique
d'interpellation des Eglises et des opinions avant la Conférence de Poznan,
l'Eglise de Suède organise à Tüvala les 28 et 29 novembre un sommet
interreligieux ambitieux.
Les Eglises font une pression importante sur l'Union européenne. Lors de la
rencontre de Milan, les délégués des Eglises comme le représentant du Conseil
Oecuménique des Eglises se sont retrouvés sur l'importance de voir l'Union
européenne prendre le « leadership » international dans les
négociations pour favoriser un accord ambitieux. L'objectif de l'Union
européenne d'ici 2015 est de « 20% » : 20% de baisse des émissions de
CO2, 20% de part d'énergie renouvelable dans la consommation totale, 20%
d'augmentation de l'efficacité énergétique. Comme l'a souligné Gary Wilton,
représentant de l'Eglise anglicane et de la CEC à Bruxelles, c'est un objectif
modeste d'un point de vue scientifique mais ambitieux d'un point de vue de
politiques « qui veulent être réélus lors des élections européennes du
printemps » prochain. Il souligne l'importance que ce « paquet
20% » soit adopté avant les prochaines élections européennes car ensuite
il y aura une nouvelle Commission européenne, un nouveau parlement et tout
risque alors de prendre du retard. Des représentants des Eglises européennes et
de la CEC font un travail de relation importante avec la commission et les élus
au parlement. Chaque années les présidents du parlement européen, de la
commission, et de la présidence européenne rencontrent les représentants des
trois monothéismes. Lors de la dernière rencontre de mai 2008, le climat était
un des points importants porté notamment par Jean-Arnold de Clermont pour la
CEC. A partir d'octobre 2008 s'ouvre une série de négociations sur ce sujet
entre la commission européenne et la société civile, dont les
Eglises.
Les Eglises nationales peuvent participer à cette dynamique. Le COE appelle
les Eglises à rentrer en contact avec les réseaux associatifs nationaux sur le
climat (le Réseau action climat en France). Les délégués de la rencontre de
Milan ont repris dans l'appel final aux Eglises la proposition de Gary Wilton
que les Eglises nationales interpellent « leurs » députés européens
dans cette phase cruciale de négociations. De même, il a été évoqué la
nécessité d'interpeller les candidats aux européennes sur ces questions (les
dossiers de la Fédération protestante de France publiés lors de la
présidentielle en France sont très complets sur le sujet et ont peu
vieilli).
Agir localement
Mais les Eglises peuvent aussi agir directement, puisqu'elles sont aussi des
producteurs de gaz carboniques ! L'appel final de la précédente
assemblée-générale de l'ECEN à Flämslätt en Suède en 2006 soulignait la
question de crédibilité des Eglises au niveau de leur gestion du quotidien et
de leurs investissements et insistait sur le fait que c'est à ce niveau que se
légitimait aussi leur discours public en faveur d'une nouvelle politique
énergétique.
Les situations sont très disparates entre les Eglises. L'EKD (Allemagne),
forte de plus de trente ans d'initiative en la matière, après avoir créé un
très exigeant label « coq vert » (le coq qui orne les clochers), a
développé avec l'aide d'une fondation privée un programme de « toits
solaires » qui équipe désormais... un millier d'églises. L'Eglise
d'Angleterre, comme celles de Suède, d'Ecosse ou de Finlandais viennent de
lancer des ambitieux programmes de réduction de leurs émissions de Co2 avec des
objectifs souvent supérieurs à ceux de leurs pays. Dans ces cas, les
financements publics et ceux de fondations privées complètent très largement
ceux des Eglises. La plupart des autres pays n'ont pas ce niveau
d'investissement, mais les initiatives sont nombreuses : Une centaine de
toits solaires en Roumanie ; la création de centres d'éducation à
l'écologie en Italie, en République tchèque ou par l'Eglise réformée unie en
Grande-Bretagne ; des documents produits par les uns et les autres
(documents pédagogiques, de conseils pratiques aux Eglises, de liturgie ou de
théologie) ; le développement de l'achat local pour la nourriture lors des
grandes occasions de vie d'Eglise ; des réflexions sur l'utilisation du
parc automobile avec des idées malignes (rembourser sur la base de la dépense
automobile un pasteur qui prend son vélo plutôt que son auto). Le développement
de système de « compensation » (en fonction des kilomètres parcourus
en voiture ou en avion pour venir à une réunion, une somme est payée à un
projet réduisant les émissions de CO2 – basiquement une plantation d'arbres –
qui « compense » la pollution initiale ; un projet dans la
région de Sibiu a pu se développer grâce à la compensation mise en place à
l'assemblée-générale de Sibiu) ; le relais du « Temps pour la
création » dans la plupart des pays, etc.
Des pistes pour agir en France
Face à toutes ces initiatives, pour quelqu'un qui vient d'une Eglise de
France, le risque est de tomber dans la lamentation paralysante :
« nous avons un tel retard... ». Face la question de nos bâtiments pour
lesquels nous avons déjà du mal à assurer l'entretien minimum, si la question
de leur gestion écologique s'ajoute, nous risquons de ne plus percevoir cette
question que comme insoluble, trop lourde pour des épaules déjà bien chargées.
Nous sommes menacés de nous enfermer dans la mauvaise conscience, la mauvaise
image de nous-mêmes : radins, incapable de la moindre action, d'assumer
nos responsabilités, etc. Lors de l'assemblée-générale, une fois passé quelques
heures de découragement, je me suis demandé ce que je pouvais apprendre des
personnes présentes : comment trouver une voie pour sortir de cette
impasse ? Deux pistes ont particulièrement retenu mon attention : le
redéploiement de l'Eglise réformée unie de Grande-Bretagne et le programme
« éco-congrégations ».
L'Eglise réformée unie de Grande-Bretagne connaît une forte baisse de ses
effectifs depuis plusieurs décennies. Certaines de ses communautés ne dépassent
pas la dizaine de personnes. Cette Eglise possède de nombreux temples dont elle
ne peut plus assurer l'entretien. Peter Southcombe, présent à l'assemblée
générale, ancien chef d'entreprise, est chargé pour cette Eglise du
« redéploiement ». Il tâche de construire avec les communautés locales de
nouveaux projets qui font le lien entre action sociale, action
environnementale, sens théologique et croissance de l'Eglise. Ces projets sont
très divers : de petites communautés locales qui démarrent une action
ressemblant à nos ventes de vêtements d'occasion ou à nos « vestiaires »,
à la création de structures de recyclage, en passant par des centres
d'éducation à l'environnement. J'ai retenu principalement cette idée de sa
présentation : faire des enjeux environnementaux une occasion de
consolidation et de développement de nos Eglises et non pas un nouveau
poids.
Le programme éco-congrégations
Deuxième piste : la démarche pas à pas du programme
« Eco-congrégations ». Ce programme a été lancé en 1999 au Royaume-Unis
conjointement par l'opération Noah (tendance anglicane) et A Rocha (anglicane
low church/évangélique). Il s'agit d'un programme « pas à pas » qui
permet aux Eglises de rentrer par de petits projets – matérialisé par des
« modules » expliqués dans de petits livrets - dans une démarche de
respect de la création. Le premier livret est un audit qui peut être réalisé
simplement sans apport extérieur par les membres de l'Eglise sur la situation
de l'Eglise dans son rapport à l'environnement dans le domaine liturgique et
théologique, dans le domaine pratique, et dans l'action « pour la
communauté locale » (le quartier, le village etc.). Une fois l'audit
réalisé, il s'agit de mettre en place et valider avec le conseil d'Eglise un
plan d'action très simple (« Nous avons un problème, nous avons la
solution ») avec une action dans chacun des domaines (théologique, pratique,
communautaire). Une fois ces actions réalisées, on peut passer à une nouvelle
série de trois nouvelles actions etc. Au bout de deux ans, la communauté est
invitée à refaire l'audit. Les premières actions peuvent être très
simples : un culte pour la création, des jardinières de fleurs dans une
cour goudronnée, l'accueil d'une réunion sur le climat avec une ONG locale...
Petit à petit, la communauté peut rentrer dans des projets plus ambitieux. Les
paroisses peuvent afficher – avec une plaque à la porte du temple ! - leur
fierté d'être des « éco-congrégations » sans attendre d'avoir
parcouru le long chemin qui mène à l'obtention du très exigeant « coq
vert » allemand. Plus de 150 paroisses sont rentrées dans le processus en
Angleterre et Pays de Galles, 180 en Ecosse. A Rocha pense à le développer en
France.
__ Accepter d'être aidé par les Eglises en avance__
Les échanges en petit groupes ont fait réaliser aux participants que les
Eglises les plus avancées devaient aider les autres. L'appel final aux Eglises
adopté lors de cette assemblée-générale appelle au développement de tels
projets de jumelage qui pourraient être soutenus par ECEN. Quels projets ?
Oeku, l'organisme spécialisé en environnement des Eglises suisses édite du
matériel en français : livrets pour le temps pour la création ;
traduction en cours (pour l'été 2009) de son classeur « actions pratiques
matérielles » (des plus simples aux plus ambitieuses) ; traduction
d'un livret pour l'énergie. Ce matériel a commencé a être repris en France. Les
animateurs du programme Eco-congrégation proposent de mettre à disposition
gratuitement leur matériel et autorisent à le traduire. Les commissions
immobilières des Eglises françaises pourraient profiter des connaissances et
des savoirs faire de leurs homologues européennes.
J'étais parti avec le sentiment de ne pas savoir « par quel bout
prendre » la question de l'investissement de l'Eglise réformée de France
sur cette question. J'ai l'impression que des pistes modestes mais durables
s'ouvrent à nous. J'ai bon espoir que la question environnementale soit un
complément énergétique pour la consolidation et la dynamique des paroisses
locales, une occasion de travail en réseau entre paroisses, et non plus un
nouveau sujet de soucis. Je serai heureux de pouvoir échanger sur cette
question.
Stéphane Lavignotte,
délégué de l'Eglise réformée de France à l'AG de l'ECEN,
pasteur de la Mission populaire évangélique (Maison Verte, Paris 18e),
membre du réseau « Bible et création » (http://blog.bibleetcreation.com/
)
- Un groupe bio-diversité a vu le jour lors de cette assemblée générale. Le
travail sur l'eau entamé lors de l'AG de 2006 continue.
- L'ensemble des délégués d'Eglises – comme les ONG – sont critiques avec l'usage des « bio-carburants » qui entrent sur les marchés en concurrence avec l'usage alimentaire des céréales et participent à la crise alimentaire actuelle.