5. Il leur dit encore: Si l'un de vous a un ami, et qu'il aille le trouver au milieu de la nuit pour lui dire: Ami, prête-moi trois pains,

6. car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n'ai rien à lui offrir,

7. et si, de l'intérieur de sa maison, cet ami lui répond: Ne m'importune pas, la porte est déjà fermée, mes enfants et moi sommes au lit, je ne puis me lever pour te donner des pains,

8. je vous le dis, même s'il ne se levait pas pour les lui donner parce que c'est son ami, il se lèverait à cause de son importunité et lui donnerait tout ce dont il a besoin.

9. Et moi, je vous dis: Demandez, et l'on vous donnera; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira.

10. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui frappe.

11. Quel est parmi vous le père qui donnera une pierre à son fils, s'il lui demande du pain? Ou, s'il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu d'un poisson ?

12. Ou, s'il demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ?

13. Si donc, méchants comme vous l'êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint Esprit à ceux qui le lui demandent.



Au moins avec ce texte, si certes on pourrait dire beaucoup de choses différentes autour de cette parabole, il y a une chose qui est clair, c'est l'idée principale qu'il veut nous faire passer.

Elle est au milieu du texte, et elle est répétée deux fois, et je l'ai reprise en loi :
Demandez, vous obtiendrez ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, la porte vous sera ouverte.
Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ;
et pour celui qui frappe, la porte s'ouvre.

J'ai bien remarqué qu'elle était dite de deux façons différentes, et j'y reviendrai.

Mais cette idée principale, elle se résume en fait à un mot : demander.
Et plus particulièrement, le mort grec « aiteo ». Vous imaginez bien que demander ou prier, sont des verbres très présents dans la Bible et dans le nouveau testament. Mais aiteo est particulier : il presque toujours associé à l'idée de : demandez et vous recevrez. Il y a d'autres verbes qui se traduisent en Français par prier ou demander, demander à Dieu. Par exemple Deomai. Mais il est plus général : les disciples jeunent et font des prières.

Cette idée de « demandez et vous recevrez », elle pourrait être très populaire dans le monde contemporain. C'est une critique classique de notre société contemporaine que je vais dire maintenant, même un truc un peu bateau. Ça s'exprime souvent comme cela : les gens veulent tout, tout de suite. Ils exigent.

Je ne ferai pas un long développement là-dessus. On pourrait dire qu'il y a au départ cette idée que le consommateur est roi. Il paie, il peut avoir ce qu'il veut. Le commerce l'entretient là-dedans. Il y a une multitude de choix de produits différents, il peut choisir ce qu'il veut. Il peut de plus en plus choisir à la carte. Il veut quelque chose, il peut l'avoir tout de suite : soit qu'il y a une multitude de choix en rayon, soit qu'il peut le commander en 24h. C'est un scandale s'il y a rupture de stock ou pas la couleur qu'il désire.

Ce tempérament de consommateur s'applique de plus en plus dans d'autres domaines que la consommation. Face à l'administration, souvent aussi en réaction épidermique à l'impression qu'elle ne nous donne jamais ce qu'on lui demande et jamais dans des délais raisonnable. Ici, nous avons souvent des gens qui exigent une domiciliation. La personne a droit à une domiciliation, dit-elle. Ce qui est vrai depuis une loi récente. Mais le ton est celui du consommateur au garçon de café.

Certains psychanalystes se demandent si cette façon de vouloir tout, tout de suite, n'est pas une régression vers l'enfance. Le petit enfant veut tout, tout de suite, exige de sa mère qu'on le nourrisse ou qu'on le change immédiatement. Grandir, c'est justement être capable de retarder la satisfaction de ses désirs. Etre capable de transformer ses désirs en autre chose : ses pulsions sexuels par exemple en oeuvre d'art ou en créativité dans le travail.

Le commerce en nous donnant du tout, tout de suite, nous ferait régresser vers l'enfance. Est-ce cette même idée qu'on retrouve dans ce : Demandez, vous obtiendrez.

A l'époque, on n'était pas dans la société marchande. On peut penser qu'il était plus compliqué qu'aujourd'hui de se procurer des biens matériels. La pression n'était pas de le sens décrit juste avant.

Les gens avec qui Jésus avait affaire ressemblent sans doute plus à la majeure partie de ceux qui viennent à La Maison verte. Certes, il y a ceux qui nous parlent sur le ton du consommateur impatient. Mais il y a aussi – et parfois les mêmes, ceci expliquant peut être aussi cela – il y a surtout des gens qui ont beau demander – des papiers, l'égalité des droits, un logement, un travail... - ils n'ont jamais. Et c'est un vrai mur qu'ils ont en face.

Aujourd'hui, ce qui est en question dans la folie du tout, tout de suite, c'est la figure du consommateur. Il obtient, il consomme.
Les gens que nous soutenons à La Maison verte, comment les appellent-on.
Il y a terme, les « ayant droits ». Il y a le terme de « bénéficiaires ». Là, c'est quand ils ont eut leur RMI.
Mais il y aussi celui de « demandeur ».
Demandeur de logement, demandeur d'asile, demandeur d'emploi. Parce que dans ces matières, ils ne font que demander. Ils n'obtiennent pas. Jamais.

Le coeur de l'idée du texte est répétée deux fois.
Demandez, vous obtiendrez ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, la porte vous sera ouverte.
Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ;
et pour celui qui frappe, la porte s'ouvre.

La figure centrale n'est pas le consommateur qui a tout, tout de suite. C'est celui qui demande, en grec littéralement, le demandant.
Celui qui cherche. Le cherchant.
Celui qui frappe. Le frappant.

Il y a à la fois quelque chose d'atroce là-dedans. Ce n'est plus une personne qui demande. C'est quelqu'un qui est résumé au fait qu'il demande. Il devient un demandeur. Un quémandeur. Il n'est plus quelqu'un qui a de l'amour, de l'énergie, des idées à offrir aux autres. Mais un être en manque en demande. Et c'est la réalité de ce que vivent les demandeurs d'asile, d'emploi, de logement. Ils sont réduits à cela par les regards extérieurs. Et c'est violent.

Le texte pointe finalement cette réalité. Et je crois qu'au lieu d'enfermer les gens là-dedans, le texte nous permet un retournement.

Alors que le demandeur de logement est pointé comme celui qui est en manque, celui qui a un problème, l'histoire nous montre qu'il peut au contraire être une bénédiction pour celui à qui il demande.
A celui qui se montre égoïste au milieu de la nuit – et on le comprend – il permet d'être généreux.
A celui qui est méchant, il permet de donner un oeuf et pas le scorpion auquel il avait pensé.
Celui qui croyait avoir tout, devient celui à qui il manquait quelque chose. A qui il manquait de la générosité. Il peut devenir un demandant. Donnez-moi l'occasion d'être généreux.

A ceux qui dorment bien tranquillement, persuadés que tout va bien puisqu'ils offrent une maison sûre à leur famille – fermée à clé – , qu'ils ont fait des enfants et qu'ils les élèvent bien puisqu'ils les couchent tôt, il les oblige à s'intéresser à ceux qui voyagent dans la nuit, nuits du monde, de nuit de la pauvreté, de la violence ou du rejet.

Celui qui croyait avoir tout, devient celui à qui il manquait quelque chose. Il croyait que son monde était fini. Il ouvre les fenêtres sur d'autres réalités. Il peut devenir un demandant. Donnez-moi l'occasion d'être de savoir quelles nuits sont tombées sur ce monde.

Alors que demander tout le temps et ne rien recevoir fait perdre confiance en soi et dans les autres, le texte nous dit au contraire que celui qui demande obtiendra d'abord parce qu'il a confiance, et suffisamment confiance pour demander encore et encore. Il incite ceux qui n'ont plus confiance à reprendre confiance.
Celui qui croyait avoir tout, devient celui à qui il manquait quelque chose. Il mettait sa confiance dans son confort, sa tranquillité, la solidité de sa vie. Il a l'occasion de la mettre dans quelque chose de plus grand. Les autres, l'humanité, Dieu.

Le demandeur devient un demandant. Celui qui avait tout devient aussi un demandant.
L'identité stigmatisée, de ceux à qui on reproche de toujours demander, devient une identité positive, qui oblige ceux qui ont déjà, ceux qui peuvent profiter du système « consommateur roi », ceux qui peuvent utiliser comme une consommation de loisir les droits juridiques qu'ils ont et que d'autres n'ont pas, les oblige à répondre à une interpellation.
Et à donner un poisson plutôt qu'un serpent, un oeuf plutôt qu'un scorpion.

De demandeur ou de consommateur, nous voilà tous devenir demandant.
Demandant, cherchant, frappant. Bref, peut-être une autre façon de dire : croyant et priant.