25. En ce temps-là, Jésus prit la parole, et dit: Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. 26. Oui, Père, je te loue de ce que tu l'as voulu ainsi. 27. Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. 28. Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. 29. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de coeur; et vous trouverez du repos pour vos âmes. 30. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger.

Dans ce texte, il y a des petits enfants et il y a un fils.
Ce sont des mots qu'on croit tous connaître.
Vous connaissez tous des petits enfants et à défaut d'avoir tous et toutes
vous-mêmes un fils ou une fille, vous êtes en général fils ou fille de
quelqu'un.
Mais derrière leur apparence de simplicité,
que veulent dire ces mots dans le contexte des lignes que nous venons de lire ?
Que veut dire « petits enfants » que veut dire « fils » pour Matthieu et ses
lecteurs de l'époque ?
Pour commencer quels sont les petits enfants dont parle le texte ?
Il s'agit d'adultes dont il est dit qu'ils sont des petits enfants.
Il y en a un sens positif et un sens négatif.
Le sens positif :
La bonne nouvelle, la libération, les choses qu'il a à nous faire connaître,
Jésus n'est pas venu les faire connaître à ceux qui savent déjà tout,
aux puissants de ce monde, aux riches de ce monde.
Dieu ne met pas en avant en premier les scribes, les prêtres, les empereurs
romains.
Dieu ne confie pas d'abord son message aux théologiens, aux prêtres,
aux pasteurs, au pape, aux présentateurs du journal télé, aux patrons de
multinationales, aux dirigeant des Etats.
Il est venu nous l'annoncer à nous, les plus faibles, les plus pauvres, nous qui
avons l'impression de ne rien savoir.
Il est venu d'abord apporter son secret aux pauvres de son temps et de notre
temps, pauvres en argent, pauvres en connaissance, pauvres en pouvoirs.
Au peuple.
Il est venu d'abord apporter son secret aux prostituées, aux collecteurs d'impôt
qui étaient pauvres, non pas en argent, car ils et elles en avaient beaucoup,
mais qui étaient pauvres en réputation. Ceux qui avaient une mauvaise image,
qui étaient jugés immoraux, traîtres, ambigus.
C'est positif dans le sens où ceux qui étaient derniers dans la société sont
relevés, remis debout, remis en premier dans le nouvel ordre dont Jésus annonce
qu'il commence en ce temps là, maintenant, à cet instant.
Il y a aussi un sens critique au terme de petits enfants.
Ce sens, c'est celui qu'avait « petits enfants » aussi bien dans le judaïsme de l'ancien testament
que dans les épitres de Paul,
sens qu'ont forcément à l'oreille ceux qui entendent ce texte de Matthieu.
Les petits enfants, dans l'ancien testament, ce sont ceux qui sont faibles, sans
défense, qui n'ont pas de raison, qui ne savent pas s'exprimer.
Ils sont opposés aux adultes, qui ont un jugement stable, qui sont instruits.
On reste dans l'image des pauvres déjà évoquée.
Mais l'apôtre Paul va en donner un sens plus critique.
Il reproche aux communautés chrétiennes auxquelles il s'adresse d'être restées
comme des petits enfants.
Il se plaint de ne pouvoir leur donner de la nourriture solide, dit-il en
Corinthien 3,1, un enseignement un peu costaud, car ils sont des tout petits qui
ne le supporteraient pas.
Il est obligé de continuer à leur donner du lait.
Dans Ephésiens 4,14, il présente le tout petit comme balloté par les flots, sans
réussir à décider quoi que ce soit.
Mais surtout, dit Paul en Galates 4,1, le tout petit ne diffère en rien d'un esclave.
En lisant Matthieu, le texte de ce jour, on pourrait penser que ceux qui sont
esclaves de la loi juive, des règlements sans fin du judaïsme de l'époque,
du joug légal de la loi,
ce sont les sages et les gens instruits.
Et que les enfants seraient libres de tout ça.
Mais non, les petits enfants subissent cela encore plus.
Paul dit qu'ils sont soumis aux intendants et aux tuteurs.
Dans l'évangile de Matthieu, l'idée est que les petits enfants doivent subir le poids, le joug, la direction, les décisions, les règlements des instruits,
des sages, des prêtres.
Ils sont petits enfants et esclaves de la loi. ////
Prenons le deuxième mot maintenant : fils.
En lisant un petit vite le texte, et sa version française uniquement – Personne
ne connaît le fils sinon le père et personne le connaît le père sinon le fils –
on pourrait croire que le fils, c'est Jésus et lui uniquement.
A cause de l'article français LE fils.
Mais en grec, cet article n'a pas ce sens là, il n'y a pas l'idée qu'il n'y en
aurait qu'un.
L'article utilisé en grec pour « le » est un article indéfini.
En fait, dans le texte grec, cela signifie plutôt : Personne ne connaît un fils
sinon un père, un étant un article indéfini.
Ce fils est-ce seulement Jésus, où est-ce toute personne qui devient fils ou
fille de Dieu ?//
Être petit enfant, être fils :
Quel mouvement dessine alors le texte, quel mouvement cela dessine-t-il pour nos
vies de croyant, d'humain, de citoyen ?
Il y a un mouvement de la petite enfance, vers le fait d'être fils ou fille de
Dieu.
Un devenir fils ou fille.
Nous entrons dans la vie d'humain, comme nous entrons dans la relation avec
Dieu, en étant des petits enfants, avec tous les manques et les pauvretés que
nous avons évoqués :
faibles, sans défense, sans raison, sans connaissance, ne sachant pas nous
exprimer.
Nous y venons avec nos pauvretés de connaissance, de réputations, d'argent.
Nous ne devons pas en avoir honte :
c'est bien l'état nécessaire pour passer par la porte d'entrée.
Si nous sommes trop riches, trop instruits, trop sages, le message nous sera
caché.
Il faut non seulement ne pas avoir honte de ces pauvretés,
mais être capable de nous dépouiller de nos richesses,
de nos puissances, de nos prétentions pour entrer sur le chemin de Dieu.
Ça commence par exemple par dire :
je ne sais pas prier.
Ça commence par laisser de côté ses connaissances universitaires, l'éducation
religieuse de son enfance, ses a-priori
pour être capable par exemple de relire les évangiles avec un oeil neuf.///
Mais une fois passé par la porte d'entrée, nous ne sommes pas invités à rester
dans le vestibule.
On nous invite à avancer dans le couloir, à aller de pièces en pièces,
qui comme vous le savez sont nombreuses dans la maison du père.
Nous étions petits enfants, nous sommes invités à devenir des fils et des
filles.
Ce mouvement que l'on trouve suggéré dans le texte de Matthieu est exprimé
explicitement par Paul dans Galates 4,1 :
nous étions des petits enfants, maintenant des fils.
En Hébreu 5,6, Paul reproche ainsi à ses lecteurs, de ne pas faire assez
d'efforts pour passer de « petit enfant » à fils :
« Vous êtes lents à comprendre, alors que vous devriez être depuis longtemps des
maîtres, » et il leur reproche de rester des tout petits.
Qu'est-ce que ça signifie de devenir fils ou fille ?
Dans le texte de Matthieu, on passe de la révélation... (je te remercie d'avoir
révélé aux petits...)
....à la connaissance (personne ne connait le père, sinon le fils.)
Nous sommes entrées par la révélation, nous avions laissé de côté nos
connaissances, nos instructions, nos certitudes, nos éducations, nos
socialisations, nos identités.
Nous avons été invités à laisser cela pour accueillir une rencontre, une
révélation.
Nous sommes maintenant invités à redonner de la place à la connaissance, à la
réflexion.
Si nous avons été invités à commencer par nous dévêtir,
nous sommes maintenant invités à mettre de nouveaux vêtements, ou les anciens,
de manière nouvelle. Par exemple, la casquette de travers.
Qu'est-ce que cela pourrait signifier d'autres de devenir fils ou fille et de ne
pas rester petit enfant ?
Ça pourrait vouloir dire ne pas vouloir tout tout de suite, comme les bébés qui
crient si le biberon tarde un peu,
mais être capable d'être un frustré, de devoir attendre et même au final de ne
peut-être pas avoir ce qu'on demandait.
Être capable de ne plus croire que les autres sont à votre service,
car ils ne sont pas une maman qui doit sortir le sein dès qu'on pleure.
Ils sont comme vous des fils et filles, donc des soeurs et frères, et donc il
n'y a pas de raison qu'ils soient à votre service, même s'ils sont vos petits
frères et vos grandes soeurs.
Et l'on pourrait transposer ça à notre rapport à Dieu :
notre prière est-elle une impatience face à des choses que Dieu ne nous donnerait pas assez vite ?
N'avons-nous pas tendance à attendre qu'il fasse les choses à notre place, alors
que la question est peut-être
celle de notre engagement, de notre bonne volonté, de notre propre action ?

Et puis, il y a toute cette histoire de fardeau qui se promène dans tous le texte. Que devient le fardeau quand on passe de petit enfant à fils ou fille ?
Jésus insiste sur l'idée que les petits enfants étaient fatigués de porter un
lourd fardeau.
Il ne leur dit pas d'abandonner le fait de porter un fardeau.
Il invite à prendre un fardeau plus léger.
Mais pourquoi devient-il plus léger ?

Première piste,
(j'en aurai trois qui m'amèneront à la fin de la prédication.)

Dans le début du texte, en gros, il y a avait l'idée qu'il y avait d'un côté les
petits enfants, de l'autre les sages et gens instruits...
et que les prêtres, les gens instruits nouaient sur les dos des autres, des
petits enfants, des lourds fardeaux, que les prêtres ne portaient pas eux-mêmes.
Là, si nous sommes tous fils et filles,
nous sommes tous frères et soeurs, tous égaux devant Dieu.
La première façon d'alléger le fardeau, c'est de le partager.
D'en prendre tous et toutes notre part.
Les petits enfants n'ont jamais envie de faire la vaisselle, de faire le
ménage...
Ils disent :
c'est pas moi qui ait sali les assiettes ! Ce n'est pas moi qui ait dérangé le salon !
Grandir, n'est-ce pas prendre conscience plus spontanément que nous devons
partager les fardeaux communs, les tâches communes,
dans la famille, dans l'église, dans la société, au niveau de la planète.
Se porter volontaire et ne pas attendre qu'on nous le demande.
Répondre présent et pas se défiler.
Et pour ceux qui en font beaucoup, ceux qui ont trop de fardeau, être capable de
passer des fardeaux à d'autres.

Deuxième piste :

Quand on est petit, on a du mal à accepter les contraintes de la politesse, de
la vie ensemble, parce qu'on les apprend justement.
Combien de fois faut-il dire à un enfant de ne pas mettre les coudes sur la
table quand il mange ?
Et comme ! Ça ! a l'air ! de lui peser ! de l'embêter ! quand on lui rappelle
repas après repas.
Mais une fois adulte, on n'y pense plus.
On le fait automatiquement.
Et ça ne nous pèse plus, ou peu.
C'est ensuite qu'on peut aller plus loin.
Dans le métro, non seulement on tient la porte de sortie, mais on fait un sourire.
Non seulement on ne bouscule plus les gens, mais on aide à porter une poussette.
Le fardeau est devenu léger, et on peut aider son frère ou sa soeur, faire des
petits geste de solidarité.

Troisième et dernière piste :

Prenez sur vous mon joug et laissez moi vous instruire dit Jésus dans le texte.
Quand on est instruit, quand on comprend les règles, on les applique de moins
mauvaises grâce.
C'est pourquoi de plus en plus dans les écoles (mais les éclaireurs décident de
cette manière une partie des régles du groupe) au lieu d'imposer des règles de
vie aux enfants, on les décide avec eux.
On sait pourquoi on les a choisi.
Les comprendre, ça les rend moins lourdes.
Et surtout quand on sait le sens des règles, on les applique moins bêtement.
Et si l'usage d'une règle a comme effet des résultats contraires à ceux pour
lesquels elle a été créée,
on prend alors la liberté, de ne pas la respecter, de l'adapter, sans la trahir
mais au contraire pour lui permettre d'atteindre son but.
C'est le sens de la fameuse phrase de Jésus :
le sabbat a-t-il été fait pour l'homme ou l'homme pour le sabbat ?
Combien de règles, de lois aujourd'hui, conçues pour protéger la société, sont
devenues des productrices de malheur ?
Comme citoyens, comme chrétiens soucieux du monde, que faisons-nous face à ces
lois, lois sur les étrangers par exemple, qui contredisent les principes du
droit, les principe que nous avons choisi pour notre vie citoyenne commune ?
De petit enfant à fils, voilà le chemin qui nous est proposé.
Comme le dit Paul, de ne plus être esclave, mais fils.
Ce n'est peut-être pas un chemin à toujours faire toujours dans le même sens, le
sens :
Quand on est petit enfant, devenir fils.
A force d'être fils, on glisse, et on devient parfois un peu trop
adulte-sûr-de-soi, donneur de leçon, ne se posant plus de question, bref, un des
sages instruit du texte :
là, ne faut-il pas savoir re-devenir ou devenir petit enfant?
Savoir faire ses aller-retour, ces remises en causes.
Vivre ces devenir fils, ces devenir petit enfant.
Ce n'est pas un chemin très compliqué.
C'est en tout cas un chemin où en permanence, nous pouvons compter sur la
présence et l'amour de Dieu.
Car que l'on soit petit enfant, ou fils, et bien il y a toujours un père.
Car si nous sommes perdus, dans le doute, nous pouvons toujours crier vers lui :
« abba ! Père ! » et nous serons entendus.