5. Comme Jésus entrait dans Capernaüm, un centenier l'aborda,

6. le priant et disant: Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant beaucoup.

7. Jésus lui dit: J'irai, et je le guérirai.

8. Le centenier répondit: Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri.

9. Car, moi qui suis soumis à des supérieurs, j'ai des soldats sous mes ordres; et je dis à l'un: Va! et il va; à l'autre: Viens! et il vient; et à mon serviteur: Fais cela! et il le fait.

10. Après l'avoir entendu, Jésus fut dans l'étonnement, et il dit à ceux qui le suivaient: Je vous le dis en vérité, même en Israël je n'ai pas trouvé une aussi grande foi.

11. Or, je vous déclare que plusieurs viendront de l'orient et de l'occident, et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux.

12. Mais les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

13. Puis Jésus dit au centenier: Va, qu'il te soit fait selon ta foi. Et à l'heure même le serviteur fut guéri.

Quelle est la relation du centurion et de son serviteur ?

Classiquement, on y voit juste le soucis d'un maître pour un de ses esclaves.
Dans la version qu'en donne Luc il est écrit : « un centurion avait un esclave
malade qui était sur le point de mourir et qui lui était très cher » ou autre
traduction « auquel il tient ».

Bien sûr, la question est de se demander ce que veut dire qu'il y tient.
Imagine-t-on qu'il ne lui est cher qu'au sens où il avait de la valeur sur le
marché des esclaves ?

Imagine-t-on les propriétaires d'esclaves venir faire la queue chez Jésus dès
qu'un esclave un peu cher est malade ?
Et Jésus les réparer comme on répare le pneu d'une voiture de luxe ?

Ou alors, lui est-il cher au sens où l'on dit :

pour moi c'est un être cher.

On retrouve une histoire similaire dans Jean.
Là le centurion devient un officier royal, et l'enfant est tout simplement son fils :

Il lui est cher comme un fils peut-être cher aux yeux de son père.
Certains théologiens gays, certaines théologiennes lesbiennes, comme Nancy
Wilson ou Elizabeth Stuart rappellent les habitudes dans le monde romain en ce
temps.

Dans les chroniques de l'époque, les histoires d'amour entre maîtres et esclaves
étaient courantes.

On rapporte aussi que la plupart des empereurs avaient des amants – parfois il
s'agissait même d'autres rois - et de manière très publique.

Comme chez les grecs, l'éducation sexuelle des jeunes garçons pouvait être
confiée jusqu'à la puberté à des hommes plus murs.

Nancy Wilson s'interrogent sur le terme grec qui est utilisé pour parler de
l'esclave.

Dans Matthieu, ce n'est pas "doulos" qui signifie purement et simplement esclave.
Mais "pais", terme justement utilisé pour les jeunes garçons dans ce type de relation.

C'est donc un être cher, auquel il tient, qui habite, nous dit Matthieu,
dans sa maison, sous son toît.

C'est donc quelqu'un qui lui est très proche.

D'ailleurs dans les évangiles, on ne fait pas de demande de guérison pour un voisin
ou quelqu'un du village, mais pour un membre de sa famille.
Est-ce son fils comme le suggère Jean ?

Un fils illégitime, puisqu'il ne le dit pas clairement dans l'évangile de Matthieu ?

Est-ce son jeune amant, comme peut le faire penser le contexte de l'époque et le terme pais ?

Que ce soit le cas ou pas, le centurion sait bien que ses interlocuteurs juifs
risquent de le supposer, les sous-entendre, de l'en soupçonner.

Vous aurez remarqué que je ne dis pas qu'il s'agit d'une relation homosexuelle.
Car même si cette relation était une relation sexuelle et sentimentale entre
personnes de même sexe, cela suffirait-il à dire que c'est une relation homosexuelle,
au sens où le terme est apparu au XIXe siècle, et au sens où cela se vit maintenant ?

Une relation homosexuelle moderne,
c'est généralement une relation entre des personnes d'un niveau de développement
personnel équivalent – des ados entre eux, des adultes entre eux -,

une relation égalitaire – et non entre un maître et son esclave ou un élève et son professeur –

et une relation où l'orientation sexuelle est relativement fixée, alors qu'à l'époque,
le fait d'avoir officiellement pour les hommes des amants hommes,
n'empêchait pas d'avoir officiellement une femme.

C'est une tout autre configuration des relations.
Homosexuel ou hétérosexuel, ce sont des termes apparus en français entre 1870 et 1880,
ce sont des réalités d'aujourd'hui.

D'ailleurs, ce qui nous intéresse dans ce texte, ce n'est pas de mettre une
étiquette sur cette relation, ce n'est pas d'annexer un personnage pour notre

cause ou contre une autre.

Demandons-nous plutôt :
Comment se situe cet élément de la relation entre le centurion et son pais dans
l'ensemble de la démonstration du texte?

Que cela dit-il pour notre réalité aujourd'hui ?///

Quel est la pointe du texte, quelle est la démonstration forte de Jésus ?

Le Royaume ne sera pas donné à ceux qui étaient persuadés qu'il était pour eux,
qu'il était pour eux parce qu'ils sont descendant des bonnes familles, de la bonne ethnie,
de la bonne religion,

il sera donné à ceux qui viennent de l'est et de l'ouest, à ceux qui paraissent
le plus éloignés des bons critères, de descendance, d'ethnie, de religion,
de morale.

Et pour illustrer cela, Jésus prend l'exemple de ce centurion romain.
Il n'est peut-être pas romain, mais il est un officier de l'armée romaine.
Pour les plus radicaux des juifs - les zélotes et les pharisiens - au plus doux,
il faut refuser de collaborer, au plus dur, il faut préparer la révolte.
Pour tous, par exemple pour les sadducéens, le parti des prêtres qui collabore
avec les romains, c'est un païen.

Son contact, aller par exemple chez lui, c'est risquer l'impureté, qui vous
empêche ensuite de participer aux rituels.

Ce que souligne le texte c'est la distance du centurion avec le judaïsme,
ses principes, sa morale, son sens du pur et de l'impur.
Les juifs ont été occupés par les grecs, à partir du 4e siècles, puis par les
romains, à partir de – 63.
Un des arguments classiques de la polémique juive contre les grecs puis les romains,
c'était justement les moeurs sexuels des grecs et des romains,
en particulier la place des relations entre hommes.

Certains exégètes estiment par exemple que les condamnations des relations entre hommes ont été rajoutées dans le Lévitique à l'époque de la domination grecque comme une polémique avec l'envahisseur.

Si la relation entre le centurion et son pais était de l'ordre du sentimental et du sexuel,
cela ferait donc partie des éléments choisis par Matthieu pour
décrire combien le centurion, membre de l'armée romaine, païen, impur
est éloigné du judaïsme...

Il est d'autant plus souligné combien ces éléments font distance avec le
judaïsme majoritaire de l'époque,
que l'auteur de ces lignes veut nous dire que ce sont les plus éloignés qui vont
trouver la place la plus centrale dans le Royaume, et dans le projet de Jésus.

Ils vont trouver cette place centrale, parce que d'abord, ils bougent.
Dans ce lieu frontière qu'est Capharnaüm, poste-frontière entre les états des
rois Hérode et Philippe, nommés par Rome,
ce personnage frontière qu'est le centurion, (sans doute comme la plupart des
centurions un soldats devenus officier, un non-romain, non-juif mais qui sert le
pouvoir romain en pays juif,)
le centurion va passer des frontières.

Il sort de sa garnison pour s'aventurer dans les rues populeuses, on ne parle jamais d'escorte, de protection.
Il va vers les juifs, qui étaient souvent méprisés par les romains comme une populace ingèrable,
il va vers les juifs même s'il sait que ce qu'il va dire de son pais, de son
enfant-serviteur, risque de lui rapporter les moqueries, les sous-entendus,
le mépris de la part des interlocuteurs juifs bien-pensants.
Il dit lui-même qu'il ne se sent pas suffisamment « bien ».
Il ne se sent pas « suffisant », dit le texte.
Et surtout, il va se débarrasser du seul critère qui le définit explicitement :
son autorité.

Centurion, cela veut dire que vous commandez à soixante à cent hommes.
C'est d'ailleurs avec ce thème là qu'il va s'adresser à Jésus :
J'ai des soldats sous mes ordres, je dis à l'un « va ».
Centurions, cela veut dire : j'ai de l'autorité.
Et il se débarrasse de cela, de ce seul éléments qui le définit explicitement aux
yeux de son interlocuteur, et qui ne laisse de lui que la relation avec son serviteur.

Il dit : j'ai de l'autorité mais avec cela, je ne suis pas « suffisant ».
Son autorité de centurion n'est pas suffisante, ne sert à rien, pour soigner ce
serviteur auquel il tient.

Il reconnaît en revanche la vraie autorité de Jésus, qui – lui - peut faire plus important,
plus puissant que donner des ordres à ses soldats.
Représentant de l'autorité de Rome, du monde, il se soumet à l'autorité de Jésus,
au nom du fait qu'il tient à une personne.

Il soumet le politique à la fragilité, à la beauté, de la relation essentielle :
celle des personnes qui tiennent les unes aux autres.
Il soumet le politique à la fragilité, à la beauté, de la question essentielle :
la fragilité de l'être humain.

C'est sans doute le premier miracle que fait Jésus.
Faire que le centurion réveille sa foi,
prenne le risque de passer toutes ces frontières,
d'aller au delà de toutes ces barrières sociales et de ces images,
relativise toutes ces questions du temps et du monde,
mette en seconde place l'importance donnée aux identités sociales, de genres,
de culture,
relativise sa propre autorité et son propre pouvoir,
fasse tout cela dans les mots de son identité de centurion.
Il fait tout ce chemin
pour donner la première place à ce qui compte :

la souffrance d'un humain qui est proche de la mort,
le fait de tenir à quelqu'un qui est important pour vous,
la croyance folle que la vie peut toujours être plus forte que la mort,
que les paroles qui tuent si souvent – parole de mépris, d'homophobie,
de racisme, de harcèlement au travail -, les paroles peuvent aussi être des paroles
qui redonnent vie.

Ce que nous chrétiens aujourd'hui – et visiblement le centurion en son temps –
reconnaissons dans la vie et le message de Jésus.

A la différence de ce qui se passera un peu plus tard dans l'évangile avec la
femme syro-phénicienne, le centurion sera bien accueilli par Jésus.
Il lui accorde ce qu'il demande.
Il est prêt à aller chez lui, donc à rentrer dans une maison impure, païenne.
Il ne lui dit pas « va, et ne pêche plus »,
il ne lui demande pas de se repentir, de cesser sa relation avec son jeune serviteur,
soit que cela confirme qu'il n'y avait pas relation d'amant entre les deux,
soit que si elle existe, Jésus ne demande pas qu'elle cesse.

Jésus fait tout cela et dit :

« Je vous le dis, même en Israël, je n'ai pas trouvé une telle foi ».

Et tout cela ne se passe pas en cachette, cela ne se passe pas dans la pénombre
d'une sacristie,
mais en pleine rue, au vu et au su de tous,
au vu et au su des disciples de Jésus et de ses ennemis qui le suivent partout,
au vu et au su de la population de Capharnaüm,
ceux qui doivent obeïr au centurion de la garnison de la ville.
Ils ne se cachent pas, pas plus que nous ne nous sommes cachés cet après-midi
dans les rues de Paris,
pas plus que la célébration de ce soir ou celle d'hier soir à La Maison verte
ne se sont faites cachées.

Les églises qui disent vouloir continuer à clamer la bonne nouvelle sont-elles
à la hauteur de cela ?

Sont-elles prêtes à accueillir chacun et en particulier les personnes gays,
lesbiennes, bi et trans avec la même ouverture que Jésus le faisait pour le centurion ?

Sont-elles prêtes à le faire au grand jour comme est accueilli le centurion ?

Sommes-nous prêts les uns et les autres à relativiser, nos cultures, nos identités,
nos places hiérarchiques, nos impressions d'avoir raison, d'avoir de l'autorité,

avons-nous conscience que si nous parlons et nous raisonnons toujours avec tous
ces éléments identitaires,
nous devons en même temps les faire seconds pour pouvoir rencontrer
le vrai message de la vie et de l'amour ?

En tous cas, Jésus, lui est prêt à nous accueillir si les uns et les autres,  

comme le centurion, nous nous avançons sur ce chemin.

Pas plus aujourd'hui qu'à l'époque de cette rencontre de Jésus et du centurion,
l'amour de Dieu, la place dans son projet, le cadeau de la vie et de l'amour,
rien de tout cela n'est la propriété de ceux qui s'en croient propriétaires,

rien de tout cela n'est prisonnier des réalités très temporelles,
des réalités très humaines et très sociales que sont

 la morale, les identités, les hiérarchies et les autorités,

rien de tout cela n'est prisonnier des formes que prennent les façons de
s'aimer, de faire famille, de faire société.

L'amour de Dieu, une place dans son projet, le cadeau de la vie et de l'amour,
tout cela se vit à travers toutes ces formes temporelles sans s'y laisser
emprisonner.

Ne laissez personne vous dire que vous êtes trop à l'Est ou trop à l'Ouest 

pour vous asseoir à la table de Dieu, à la table de la vie et de l'amour.
Avec le centurion, vous pouvez-dire : dis seulement une parole et mon serviteur
sera guéri.

Jésus a dit cette parole. Il a dit : « viens ».

C'est maintenant à nous de nous avancer vers son royaume de vie et d'amour.