"L'histoire de Ruth c'est l'histoire de 'comment on construit un nouveau

chez-soi'.


A la mort de son mari, en absence d'autres hommes de la famille,

Noémi propose à ses belles-filles de retourner chez leur mère, dans leur chez-elles originaire.

Orpa, l'autre belle-fille, finit pour retourner là d'où elle était partie. Mais pas Ruth, elle suit Noémi loin de chez-elle, de la maison de sa mère, de son père, loin de son peuple et de ses dieux.

Elle suit Noémi vers une terre étrangère, là où rien ne lui est familier.

Celle de Ruth et Noémi c'est une histoire d'amour. Je ne dirais pas que c'est une histoire d'amour sentimental. Car il ne s'agit pas de faire dire au texte ce qu'il ne dit pas, et de plus cela ne changerait pas grand chose. Mais ce que le texte dit c'est que cet amour de Ruth pour Noémi la déracine loin de chez-elle, et la lance sur une longue route. Le déracinement c'est aussi ce que nous est donné a vivre en tant que lesbiennes et gay, un déracinement qui peut-être brutal et tragique, comme quand on se trouve face à la porte fermée de nos familles d'origine, ou de nos amis.

Mais il y a aussi un déracinement qui nous concerne tous. Quand plus au moins jeunes on prend conscience de notre homosexualité on fait alors l'expérience du vide, de l'isolement. Un gouffre s'ouvre et nous engloutit.

Tout ceci est loin d'être seulement une émotion, un sentiment. Il décrit fidèlement la réalité dans laquelle la société nous met, en-dehors en marge, nous ne sommes plus chez-nous dans le monde normal où on avait vécu jusqu'alors. Nous n'avons plus de chez nous car nous sommes différentes, étrangères, car les hommes de la maison ne sont pas l'objet de notre désir. Comme Ruth nous sommes alors à la recherche d'un nouveau chez-soi, d'un lieu auquel appartenir, qui nous reconnaisse comme siens, un lieu qui soit notre

nouvelle origine, notre nouvelle maison. Vers quoi allons-nous alors ? Non, vers qui allons nous ?

Comme Ruth, nous allons vers la femme que nous aimons, vers celle qui nous a révélé à nous mêmes. Rappelez-vous la force, la folie de votre premier amour. A elle j'ai dit, comme Ruth : je te supplie répond à mon amour, ne me repousse pas, ne me pousse pas à t'abandonner, ne m'oblige pas à me détourner de toi.

A celle que j'aime je dis : Où tu iras, j'irai ; là où tu passeras la nuit, je passerai la nuit ; ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu

là où tu mourras, je mourrai, et c'est là que je serai ensevelie. A côté de toi, mon amour.

C'est ce lien, ce nouveau lien, fragile mais ô combien puissant qui nous construit, et nous donne une nouvelle origine, une nouvelle naissance. Là nous sommes finalement à nouveau chez-nous. Comme Ruth et Noémi nous sommes en marche, et c'est cette autre que nous aimons, c'est cette femme, cet homme qui nous a rendu à nous même qui nous met sur la voie qui conduit à notre nouvelle maison, à notre origine, à notre aboutissement.

Regardons notre texte : cette déclaration a été faite sur la route, déjà loin de la terre de Ruth et encore loin de la patrie de Noémi. Loin de la ville et de ses lois cet amour a trouvé l'espace pour se dire.

Mais l'histoire, nous le savons, ne termine pas sur cette déclaration d'amour, si cela avait été le cas, elle n'aurait probablement jamais trouvé place dans le canon.

En silence, Ruth et Noémi marchent vers Bethléem, elles font retour à la ville et à ses lois. Elles doivent maintenant composer, trouver une façon de dire leur amour dans le cadre de ces lois.

Nous remarquons que ce sont les femmes qui les reçoivent a Bethléem, elles qui les accueillent à leur arrivée, elles qui se disent l'une à l'autre : mais est-ce vraiment Noémi ? Cette femme qui revient vers nous, c'est celle là même qui était partie ?

Après leur retour, Ruth prend l'initiative d'aller leur procurer de quoi survivre : elle va donc glaner dans un champ qui se trouve appartenir à un parent de Noémi. Booz ; c'est son nom, se montre généreux car il admire l'attitude de Ruth. Noémi lui dit alors : « Ma fille, je dois chercher à assurer ton avenir pour que tu sois heureuse » et elle lui dit de se rendre chez Booz, d'attendre qu'il soit couché et d'aller alors se coucher à ses pieds sous sa couverture Après quoi, Ruth devra faire ce qu'il lui dira.

La nuit Booz se réveille : une femme !

Il dit « qui es-tu ? » et elle répondit : "Je suis Ruth, ta servante. Etends le pan de ton vêtement sur moi". La formule que Ruth emploi c'est une expression consacrée qui revient à

dire

"prends-moi pour femme".

C'est probablement grâce à cette phrase que ce livre nous a été transmis.

Tout rentre alors dans les normes ? Oui et non.

Oui, car Noémi, Ruth et Booz agissent ici en fonction des lois qui donnent aux hommes appartenant à la parentèle d'un défunt le droit, et dans une certaine mesure le devoir, de susciter une descendance à la veuve pour perpétuer la famille et garder le patrimoine.

Non, car même si nous le souhaitons, il n'y a pas ici d'amour sentimental hétérosexuel. Ruth ce n'est pas une histoire d'amour romantique.

Booz le sait très bien: car il félicite Ruth de ne pas avoir couru après

les jeunes gens, mais d'avoir pour la deuxième fois fait marque de fidélité.

De quoi parle t-il ? Evidemment de la fidélité de Ruth vers Noémi.

Car en se mariant avec Booz, Ruth est fidèle à Noémi. C'est ce que nous dit le texte.

Lequel continue en nous racontant comment une fois mariée, Ruth donne naissance à un fils.

Et là pour la deuxième fois, les femmes de Bethléem prennent la parole.

Elles parlent à Noémi et lui disent sa bénédiction d'avoir une

descendance.

Un enfant que pourvoira à ses besoins quand elle sera vieille. Elles lui disent : ta belle fille qui t'aime, l'a mis au monde, elle qui vaut mieux pour toi que sept fils.

Et les femmes, les voisines, comme dit le texte font quelque chose d'inouï, elles donnèrent un nom à l'enfant, elles l'appelèrent Obed.

Non pas Booz, mais les femmes donnent un nom à cet enfant. Elles disent encore : « Un fils est né à Noémi ! » ou dans d'autres versions

« Noémi a un fils »

Oui, cet enfant est présenté par le texte en lien avec Noémi, en fonction d'elle et non pas de Booz. Car Obed c'est le fils de Noémi, parce que Ruth

lui a fait un enfant.

Ruth et Noémi ont un fils. Leur amour s'est multiplié.

Ici se termine l'histoire de ce livre. Un livre de lois et d'accommodements / interprétation/ évolution avec la loi.

Un livre d'amour et de naissances.

Un livre de femmes.