« Mettre le non au service d'un oui». Cette phrase de Guy Botinelli sert de canevas à cette tentative de reprise de nos débats de Genève. Ce texte – qui s'inspire librement des idées émises lors de la rencontre - se veut un « arrêt sur image » de notre réflexion, un compte-rendu d'étape pour permettre à chacunE et chaque Frat' de continuer le film, la course, le débat.

Quel est notre « non » ? Nous questionnons la valeur : nous faisons une différence entre le confort matériel et la vraie richesse, n'oubliant pas que Calvin appelait à se concentrer sur la richesse de Dieu. Nous favorisons l'enrichissement collectif, compris comme un avancement, un développement qualitatif collectif. Quelle est pour nous la vraie valeur ? Est-ce l'autonomie ? La relation ? Nous constatons en tous cas, que le système économique actuel entraîne inégalités, désastres écologiques, idolâtrie des fausses richesses, expulsion des moins qualifiés vers le néant, frustration généralisée. Nous devons réfléchir ce qui dans nos vies (collectives, individuel) peut être géré par le marché « sauvage », ce qui doit être régulé, ce qui nécessite que nous nous battions pour que ce soit protégé voir sanctuarisé. Où se placent le social, le médico-social, l'environnement, l'amour ou l'amitié ? En même temps, nous savons que caricaturer le capitalisme risque de le transformer en idole, au risque d'en être fasciné, d'en surestimer la cohérence et la force, et de se condamner à l'impuissance. Nous ne savons si nous devons parler « du » capitalisme ou « des » capitalismes.Y-a-t-il des formes de capitalisme acceptable ? Nous ne savons pas si le capitalisme court vers son auto-destruction ou si sa souplesse lui permettra de s'adapter à toutes les limites qui apparaissent.

Nous voulons interroger notre « non » et nos propres pratiques. Nous devons réfléchir aux mots que nous employons, à la pluralité des réalités, savoir rentre dans l'intérieur du fonctionnement du système pour se donner une chance d'y changer quelque chose. En s'inspirant de Calvin, nous nous rappelons que le capitaliste n'est pas un diable mais un prochain. Nous devons aller chercher dans la réalité économique ce qu'il y a aussi de fonctionnement différent dans les PME, les logiques non-marchandes, de coopération, de diversification de consommation, de finances alternatives... Nos propres pratiques nous posent de nombreuses questions. Ne produisons-nous pas nous aussi des attitudes consuméristes, avec une « consommation » de social ou une « surconsommation » de vêtements d'occasion ? Les entreprises d'insertion ou les services de proximité ne participent-elles à la généralisation de la précarité ? Les colis alimentairent alimentent-ils la « mal-bouffe » ? Que faire de nos contradictions : produits bios ou consommation populaire ? Importer des produits équitables du sud ou acheter des productions locales économes en CO2 ? Faut-il réduire les subventions pour augmenter notre indépendance (au risque de tomber dans quelle nouvelle autre dépendance ?) ou augmenter les subventions pour accentuer les contradictions chez nos subventionneurs ? Respecte-t-on ce qui est gratuit ? La gratuité produit-elle de l'assistanat ?

Le « oui » que nous servons... Nous constatons que dans les Fraternités et dans leurs proximités se développent des logiques alternatives au système dominant : Plusieurs Fraternités servent de dépôt à des paniers bios ou Amap (association pour le maintien de l'agriculture paysanne). Le don et le contre-don fonctionnent dans diverses activités, comme la récupération des vêtements ou les repas préparés en commun. Nous utilisons régulièrment des produits bios ou issus du commerce équitable. Certaines Frats placent leur argent dans les finances solidaires, comme Oïkocrédit qui soutient le micro-crédit au Sud. Plusieurs Frats animent ou sont à l'origine d'entreprises d'insertion. Plus fondamentalement, nous avons le sentiment que notre capacité à faire vivre des lieux où les relations, la convivialité, la découverte de l'autre, la capacité de réfléchir son projet personnel sont premiers, permet d'offrir le lien social comme alternative aux biens marchands, « les liens plutôt que les biens ».

Ce sont ces pratiques concrètes que nous pouvons développer : - Faire un travail d'éducation populaire sur le « savoir consommer » ou « savoir regarder la télévision », en particulier la publicité : nous ne devons pas sous-estimer que le capitalisme ne produit pas que des objets, mais aussi des valeurs (en cela, il est idole) et que c'est cela qu'il faut permettre d'interroger ; offrir une porte de sortie à la surenchère publicitaire et technique (plus de bruit, d'arrogance, de vitesse) pour permettre de réentendre les bruissements de la nature, de la vie, des autres, de l'Esprit. - Offrir des lieux de paroles pour échanger sur nos boulots, nos consommations, nos contradictions. Il s'agit de permettre à chacun de se poser les questions qui permettent de décider de sa vie (qu'est-ce que réussir ? Tout doit-il servir ? Faut-il de l'utile ou du rentable ?...), de « redonner confiance » pour que puisse se réaliser des « ta foi t'a sauvé ». - Cela peut passer aussi par des actes concrets : Favoriser l'auto-production avec le retour de l'agriculture vivrière des jardins ouvriers et les savoirs-populaires qui vont avec ; soutenir la syndicalisation ; soutenir l'auto-organisation des personnes issues de l'immigration, des chômeurs, des jeunes, des anti-pubs... ; être des actionnaires remuants ; developper le micro-crédit ici (sécuriser et adapter les pratiques de tontine) ; soutenir les SELS et autres monnaies locales ; favoriser la réparabilité des objets et donc un « après-vente » intelligent...

A quoi cela sert-il ? Nous ne voulons et n'avons pas les moyens de rentrer dans une logique de puissance ou de rapport de force. Toutes les alternatives ne peuvent à elles seules se substituer au système dominant. Un autre monde est possible, mais son avènement n'est pas du pouvoir de celui-là. Alors, nos alternatives servent-elles à quelque chose ? L'avènement du Royaume n'est pas de notre ressort, mais nos pratiques sont signes et paraboles de ce Royaume dont nous avons la charge de préparer les chemins. Nos pratiques inaugurent d'autres monde possible. Que le capitalisme s'auto-détruise ou pas, nos pratiques sont des réservoirs de renaissance : pour demain mais déjà pour des résurrections – individuelles et collectives - ici et maintenant. Nous réaffirmons en pratique la dignité de l'humain et de la création en général. Nous desserrons ici où là quelques vis du mécano, nous faisons quelques brèches, espérant participer à la chute des murailles, espérant qu'y passe de l'air pour que le monde soit plus respirable. De poche en poche, de proche en proche, ces zones plus vivables, ces espaces humains s'étendent. Dans ces espaces, la relation humaine, les personnes, la vie redeviennent le centre d'intérêt. On peut espérer s'y dégager des logiques dominantes pour ne plus vivre en victime, ne plus être écrasé, ne plus penser que c'est inéluctable. Nous sommes dans ce monde, mais on peut alléger le poids des logiques de ce monde. La tentation existe, mais on peut ne pas y être soumis. Le mal existe, mais on peut ne pas être lié par lui. Pour parodier Paul, nous sommes mariés à ce monde mais nos pratiquent proposent d' y vivre comme n'y étant pas mariés.