1. En vérité, en vérité, je vous le dis,
celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie,
mais qui y monte par ailleurs, est un voleur et un brigand.

2. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.

3. Le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix ;
il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent,
et il les conduit dehors.

4. Lorsqu'il a fait sortir toutes ses propres brebis,
il marche devant elles; et les brebis le suivent,
parce qu'elles connaissent sa voix.

5. Elles ne suivront point un étranger; mais elles fuiront loin de lui,
parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers.

6. Jésus leur dit cette parabole,
mais ils ne comprirent pas de quoi il leur parlait.

7. Jésus leur dit encore :
En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.

8. Tous ceux qui sont venus avant moi
sont des voleurs et des brigands;
mais les brebis ne les ont point écoutés.

9. Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ;
il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages.

10. Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire ;
moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie,
et qu'elles soient dans l'abondance.

A quoi joue Jésus ?

Joue-t-il à « Où est Charlie ? » :
« Au milieu de cette foule de moutons, de bergers,
de voleurs, de portes, retrouvez Jésus ? »
Joue-t-il à question pour un champion ? :
« Je suis un prophète, fils de Marie et
d'on n'est pas trop sûr de qui,
je suis venu après le Baptiste... » « Point ! ».

Quand on lit le début du texte, on se dit que Jésus,
c'est le Berger.
Et dans la deuxième partie, il nous dit lui-même,
je suis la porte.

Entre tout ces personnages,
toutes ces places possible, finalement...
Jésus prend la porte !
Je choisis à dessin cette expression : il prend la porte.
Vous savez qu'en français, cela signifie : sortir.

Jésus pourrait insister sur son côté berger, que l'on suit...
après tout, c'est ce qu'il fait tout le long des évangiles.
Il pourrait insister sur le fait qu'il est mobile.

Il choisit une image où au contraire, il est un objet immobile,
et même immobilier, la porte, et
et il insiste sur le fait que ce sont les autres qui vont bouger.
Si on fait une traduction littérale, cela donne :
« Je suis la porte, si quelqu'un entre il sera sauvé, il entrera,
il sortira et paturage, il trouvera ».
En grec aussi, ça sonne pas mal :

Sotesetaï kai eiseleusétaï kai exéleusétaï kai nomen euréseï. //

Souvent, on ne garde que le début : je suis la porte,
si quelqu'un entre, il sera sauvé.
Pourtant tout le texte insiste sur un mouvement
d'entrée et de sortie.
Au début, le berger est rentré,
mais il est rentré pour faire sortir les brebis de l'enclos.

Quand il n'y a pas sortie, il y a une suite mortifère.

Quand on évoque le brigand,
il ne fait qu'un mouvement dans un sens, il s'introduit.
Il se garde bien de passer par la porte.
Et ça l'arrange que la porte reste fermée :
cela évite que les brebis ne fuient.
Il peut à loisir les voler, les égorger, les faire périr.

D'ailleurs, quand bien même, il voudrait les faire sortir
pour les emmener dans son projet mortifère,
par exemple pour aller les égorger loin de l'enclos,
ça ne marche pas, car les brebis refusent de le suivre,
elles ne reconnaissent pas sa voix.//

Jésus lui, est la porte.

Il faut entrer et sortir pour trouver le pâturage, la vie éternelle.

C'est une peu l'histoire de la communauté de Jean
dans laquelle a été écrit ce texte.
Jésus est rentré dans la synagogue.
On lui a indiqué la porte.
Il est devenu la porte. Il a été cloué sur la porte,
comme autrefois on clouait les chauve-souris sur les portes,
l'accusant de blasphème.
Ils sont sortis de la synagogue,

et même sortie d'Israël puisque
ils ont sans doute émigré en Syrie.
Ils ont du sortir de la synagogue et d'Israël
pour trouver leur salut.

Maintenant, ils ont formé une communauté.
La communauté de Jean, d'après ce qu'on en devine,
est une communauté très diverses dans sa composition :
y sont rentrée des personnes issues du judaïsme,
d'autres des millieux païens.

Elle est très diverse mais en même temps, très refermée sur elle-même :
si elle ne veut pas devenir un lieu mortifère, comme les sectes aujourd'hui,
comme le troupeau bloqué dans l'enclos,

il faut qu'elle sache s'ouvrir, laisser aller et venir les gens.

C'est leur histoire, est-ce que ce n'est pas notre histoire ?
Pourquoi vient-on à La Maison Verte
ou dans un lieu comme celui-là ?

Je rentre là, pour sortir, peut-être seulement le temps d'une heure,
de là où je suis d'habitude.
Je sors d'un milieu social homogène pour rentrer
dans un endroit où il y a des gens très différents.

Par exemple, une partie des femmes étrangères
viennent au cours de français, juste pour sortir de chez elles.

Et sortir de son milieu homogène,
venir dans un lieu avec des gens très différents,
ce n'est pas toujours facile.

On a beau tous plus ou moins parler le français on est différents,
avec des histoires, des cultures différentes,
des milieux sociaux différents.

ça multiplie les occasions d'incompréhension, de quiproquo,
d'échanges de phrases ou de gestes
qui ne signifient pas la même chose
pour les uns et pour les autres.

Ça peut devenir même difficile à vivre et à supporter,
comme dans le cas de nos braderies toutes les six semaines,
sans doute le moment où le mélange est à son comble,
entre les SDF, les familles étrangères, les étudiants,
les bobos, les blancs populos etc.
C'est souvent très convivial, et souvent très tendu.
On y rentre, on en sort, avec ou sans vêtements,
mais quand on rentre chez soi, on peut déplier devant soi,
comme un pâturage de toutes les couleurs :
les vêtements achetés ou les souvenirs des gens rencontrés.
On est sorti de chez soi, de son milieu homogène,
on est rentré à la braderie, on en est ressorti.

Je peux rentrer à la Maison verte pour sortir de mon isolement.

Je peux rentrer à la Maison verte
en espérant sortir de l'image qu'on a de moi ailleurs,
l'image dans laquelle on m'a peut-être enfermé,
dans la famille, dans le travail.
Les gens que nous accueillons
pour les travaux d'intérêt général,
peine alternative à la prison,
ont l'occasion de passer des heures ici,
non plus avec l'étiquette délinquant,
mais celle de « donnant un coup de main ».

Autre étiquettes.
Il arrive qu'on contacte le pasteur de la Maison Verte,
par exemple, pour sortir du placard comme on dit.
C'est à dire pour trouver un soutien pour oser dire à ses amis,
à sa famille,
qu'on n'est pas de l'orientation sexuelle qu'ils pensaient,
mais d'une autre. Entrer à la Maison verte
en espérant sortir de l'image qu'on a de moi ailleurs,
l'image dans laquelle on m'a peut-être enfermé.

Tout ce qu'on vient d'évoquer, ça secoue,
ça remue au fond de soi, ça ressasse des choses de notre enfance,
de notre histoire, des vexations qu'on a pu subir.
On peut être amené à rentrer dans une colère noire,
sortir de ses gonds.
Ce sont des moments difficiles,
on s'en souvient la plupart du temps négativement.
On se les reproche.

Les gonds, c'est ce qui tient la porte.
C'est là-dessus que la porte tourne. Sortir de ses gonds,
est-ce que ça ne signifie pas qu'on est en train de changer de porte ?
C'est peut-être difficile parce que justement,
on est habitué à une porte :
finalement, ça tournait pas si mal même si ça grinçait un peu.

Là, on sort de ses gonds, et on change de porte.
On change peut-être pour une porte
qui n'est plus celle de nos anciennes maisons,
anciennes demeures qui nous enfermaient,
qui nous empêchaient de rentrer et sortir.

Peut-être que cette nouvelle porte, c'est Jésus.
Jésus n'est pas alors à entendre
comme un personnage en particulier,
la marque déposée d'une religion,
mais Jésus étant à comprendre comme toute les portes

qui ont cette qualité de nous permettre de rentrer et de sortir,

toutes les portes qui nous permettent
de sortir de nos enfermements,
de sortir des enfermements qui nous empêchent de respirer,
des enfermements qui nous laissent
ou nous ont laissé à la merci des brigands et des voleurs
qui s' introduisent dans les lieux clos
pour à l'abri des regards égorger et faire périr.

C'est pour cela que c'est important de réfléchir à nos portes.
Dans nos vies, nos portes permettent-elles d'entrer et de sortir ?
Dans nos familles, nos portes permettent-elles d'entrer et de sortir ?
Les portes de la Chine permettent-elles à tout le monde
d'entrer et de sortir, aux journalistes d'entrer,
et au peuple de sortir ?
Les portes de l'Europe, de la France,
permettent-elles à tous d'entrer et de sortir ?

Si toutes ces portes sont fermées,
ne sommes-nous pas à la merci des brigands et des voleurs
qui s'introduisent dans ces lieux clos
pour à l'abri des regards égorger et faire périr ?

C'est pour ça qu'à La Maison Verte, l'important, c'est notre porte.
Depuis que je suis arrivé il y a un an et demi,
il y a un débat sans fin dans la Maison sur la porte d'entrée.
Pour des raisons de sécurité, c'est une lourde porte en métal.
Prétextant sa lourdeur, nous la laissons tout le temps ouverte.
Résultat, en hiver, on se gèle.
Mais je suis sûr que même si elle était légère comme une plume,
elle resterait quand même ouverte.
Moi-même, ici, j'ai un mal fou à fermer les portes de mon bureau.

Ça a pour effet que je n'arrive quasiment jamais
à y être tranquille pour par exemple écrire ma prédication.

Parce que la porte est ouverte, physiquement,
et dans nos têtes et nos coeurs,
je crois que c'est pour ça qu'à La Maison Verte,
n'importe qui y rentre et en sort.

Parce que la porte est ouverte, physiquement,
et dans nos têtes et nos coeurs,
il y a à la Maison Verte cette diversité.
On a cette possibilité de sortir de son milieu,
de ses habitudes, de ses vérités.

Parce que la porte est ouverte, viennent chez nous,
tout ceux qui ont pris la porte.
Qui se sont fait jeter d'ailleurs,
ou qui cherchent autre chose que ce qu'ils avaient jusque-là.
Avec ce que ça comporte d'inconforts et d'engueulades.
Avec ce que ça comporte de gens
qui après des mois passés avec nous, partent un jour,
sortent, sans qu'on sache toujours pourquoi.

C'est le mouvement, entrer, sortir,
aller voir si les pâturages sont plus verts ailleurs.

A La Maison Verte, il n'y a pas besoin de crucifix
dans les pièces ou dans la grande salle.
Notre statue de Jésus à nous, elle est visible,

elle est emprunté par des centaines de personnes par jour. 

C'est notre porte d'entrée.

Dans nos vies, est-ce que ce qui compte
c'est la croix que nous avons autour du cou,
ou notre capacité à prendre des portes,
et à être porte pour les autres.

Moi je suis la porte, si par moi quelqu'un entre,
il sera sauvé et il entrera et il sortira et le pâturage il trouvera.