Au revoir Inge, et merci.
Par Editeur le mardi 1 avril 2008, 22:20 - Visages de La Maison Verte... - Lien permanent
Inge Schalscha est morte le mois dernier. A son enterrement était venue la famille, parfois du bout du monde. Ses amis, les amis des enfants. La famille de la Maison Verte. Ci-dessous un texte de Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte, écrit à partir des souvenirs des uns et des autres.
Inge ne croyait pas en Dieu. Combien de fois a-t-elle dit à François, à Christine, à moi - et j’imagine à d’autres - qu’elle ne croyait pas en Dieu, qu’elle pensait qu’il n’y avait pas de vie après la mort ? C’est elle qui abordait le sujet, mais elle tenait à le dire. Mais pour autant, n’avait-elle pas la foi ? Peut-on réussir à traverser ce qu’elle a traversé – l’extermination des juifs par le nazisme, la déception de l’espérance du socialisme réel, la vie de couple pas toujours épanouissante, la maladie d’un enfant, la maladie qui vous rend physiquement impotente – sans avoir foi en quelque chose ?
Inge avait foi en la franchise, l’honnêteté intellectuelle, la réalité, la droiture. « Alors, La Maison Verte, comment ça va ? » demandait-elle rituellement à chacune de mes visites. A mon récit, suivait de sa part des « pourquoi ? », des « comment ? », des « tu penses que… » qui tombaient toujours justes. Ce n’était pas la peine de trouver des fuites ou des faux semblants dans les réponses. Rien qu’en répondant, les limites de ce que je pensais ou faisais m’apparaissaient. Et me permettaient d’avancer. L’honnêteté intellectuelle, c’était aussi qu’elle savait reconnaître la justesse des arguments : « ah, tu as peut-être raison ». Ce « peut-être » qui nous dit qu’une réponse n’est que le moyen d’une question suivante. Cette foi en l’honnêteté était une foi intolérante : malheur a celui qui l’avait déçue, qui s’était montré fourbe, avait piqué dans la caisse ou l’avait manipulée.
Inge avait foi en la responsabilité de chacun pour ses
proches. On m’a raconté son dévouement pour son mari malade. J’ai vu
son inquiétude pour Claude. Ce souci du proche était une forme de soucis du
lointain. Celui que je ne connais pas : celui du Darfour - elle y mit
récemment un visage grâce à une présence attentionnée, celui dont on me parle
dans le journal. Même à l’hôpital, il y avait le journal, des livres, elle
souffrait de ne pas pouvoir suivre plus à la télévision l’actualité.
Cette foi en la responsabilité pour ses proches pouvait entrer en
conflit avec une autre foi : la foi dans l’idée que chacun peut être
heureux. Inge n’a pas eu la vie qu’elle méritait peut-être, nous
disons-nous. Qu’elle méritait eu égard à ce par quoi elle est passée. Eu égard
à ses qualités et ses engagements personnels. Si elle est venue aider à la
Maison Verte pendant de nombreuses années, c’est sans doute pour de nombreuses
raisons. Mais parce qu’elle pensait que chacun méritait d’être heureux, et que
la responsabilité de ceux qui avaient un peu ou beaucoup était d’aider ceux qui
n’ont rien. Et qu’être heureux cela passait aussi par du matériel, du concret.
Ainsi pensait-elle qu’il était important d’avoir des dents. Christine m’a
raconté que quand Inge était bénévole à La Maison Verte, venait un grand et
beau jeune homme, Eric, qui couchait dehors, devant les Galeries Lafayette. Il
avait la dentition toute pourrie. Et à chaque fois, elle insistait auprès de
lui : « Pourquoi tu ne te fais pas faire des dents ? ». Je crois
que je garderai longtemps cette histoire : pour certains l’appel à la vie,
l’appel à être heureux, l’appel à la sortir du tombeau c’est « Pourquoi tu
ne te fais pas faire des dents ? ».
Inge avait une autre foi. Mais celle-là, elle l’a vécue en
disant qu’elle n’y croyait pas. Je vous ai parlé de sa foi intolérante en
l’honnêteté : malheur a celui qui l’avait déçue. Il y avait quelque chose
d’implacable dans son jugement sur les personnes. Et pourtant, elle a vécu
elle-même ce en quoi elle ne croyait pas : on peut changer, s’améliorer,
devenir plus heureux. Changer, c’est mettre un pantalon la première fois
qu’elle revient à la Maison Verte après la mort de Horst. C’est s’adoucir,
devenir meilleure et plus heureuse quand les personnes, les personnels
soignants de la Fondation Roguet, vous accordent de l’attention, de l’écoute,
de l’intérêt pour votre histoire.
Tout cela, cela peut se résumer en une seule foi : la foi en la
justice, qui était la foi d’Inge. Une justice qui n'est pas seulement
le contraire de l’injustice. La justice comme l'appel à essayer d’être juste,
de ne pas se défausser, ne pas s’échapper de la réalité du monde. Et je crois
que Bernard a sans doute hérité de cette foi là, cette foi en une justice qui
ne se paie pas de mots. Quand Inge était à l’hôpital Bichat, avec des tuyaux
dans tous les sens, quand elle ne savait pas si elle allait vivre ou mourir,
elle a demandé à Christine – non sans une certaine ironie pour compenser une
demande dans laquelle elle ne savait pas ce qu’elle pensait elle-même – elle a
demandé à Christine de prier pour elle. Prier, pas pour vivre plus longtemps.
Pas pour être accueillie au paradis. Non, à Christine, Inge a demandé qu’elle
prie pour que la mort vienne la chercher plus vite.
Inge méprisait la mort. Il faut sans doute mépriser la mort pour passer toute l’Occupation à Paris quand on est juif. Il faut mépriser la mort pour aller à la piscine pendant la guerre alors qu’on est juive et que les piscines sont interdites aux juifs. Il faut mépriser la mort pour prendre le risque de prévenir ses logeurs juifs que la rafle du Vel d’Hiv' est en cours et qu’on risque comme eux d’être raflés. Si on ne peut plus aller à la piscine, si on ne peut plus flâner dans Paris, si on ne peut plus prévenir ceux qu’on aime, est-ce encore la vie, n’est-ce pas déjà la mort ? Pour vivre, il faut mépriser la mort.
Il faut sans doute mépriser la mort si on veut vivre, comme le fit Inge, la foi en la justice. Même si je suis croyant, et qu’elle ne l’était pas, nous nous retrouvions sans doute dans cette conviction. J'avais rencontré cette conviction dans l’histoire de Jésus de Nazareth qui annonce et fait la justice au risque d’en mourir, en méprisant la mort... Un chemin qui fut celui de milliers d’humanistes, de militants révolutionnaires. Inge, elle, a vécu cette conviction. C’est sans doute parce que cette vie, cette force de vie jusqu'au bout m'impressionnait que je reste violemment frustré par cette mort. Cette rencontre fut trop courte. Ce fut l'une des plus belles, une des plus importantes de ma vie.
Inge méprisait la mort, grâce à ce mépris de la mort, elle a été vivante jusqu’au bout. Luther disait : Si je savais que je dois mourir demain, je planterais un arbre aujourd’hui. Inge a planté et a ensemencé nos vies jusqu’au dernier instant. Planté jusqu’au bout des graines de foi en la justice dans nos vies. Planté jusqu’au bout des graines de foi en la vie, mépris de la mort. Ces graines de foi qui continueront à pousser en nous.
Au moins en cela, sa vie ne s’arrêtera jamais.