8. Or ceux qui vivent selon la chair
ne sauraient plaire à Dieu.

9. Pour vous, vous ne vivez pas selon la chair,
mais selon l'esprit,
si du moins l' Esprit de Dieu habite en vous.
Si quelqu'un n'a pas l' Esprit de Christ,
il ne lui appartient pas.

10. Et si Christ est en vous, le corps, il est vrai,
est mort à cause du péché,
mais l'esprit est vie à cause de la justice.

11. Et si l' Esprit de celui qui a ressuscité Jésus
d'entre les morts habite en vous,
celui qui a ressuscité Christ d'entre les morts
rendra aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit
qui habite en vous.



La chair, le péché de chair, la faiblesse de la chair...
Chair : ce terme n'a pas bonne presse chez les chrétiens,
on lui donne un sens proche de l'impureté, du péché...

On lui préfère volontiers l'esprit,

Chez l'apôtre Paul dont nous venons de lire un extrait
de la lettre aux romains, cela a parfois ce sens.
Mais cela ne se résume pas à cela.

Ce côté « la chair, c'est mal, l'esprit, c'est bien »,
c'est une manière grecque de penser.

Paul est un juif, il entend la chair à la manière d'un juif.
Pour lui, par nature, l'humain est un être de chair.
Ce qui fait qu'il est humain, c'est qu'il est chair.
S'il n'était qu'esprit, il serait Dieu.

C'est Dieu qui en prenant de la terre pour le constituer

en a fait un être concret, matériel.

C'est Dieu qui en le renvoyant du paradis à la terre,
en a fait un humain qui doit se débattre
avec le concret et avec sa chair.
Un être qui a des limites et doit faire des efforts
pour obtenir les choses nécessaires à sa vie.
Pour manger, plus question de se contenter
des fruits du paradis,
il faut travailler.

Pour que la vie dure dans le temps,
pas question de se contenter d'attendre
parce qu'on est immortel.
Il faut donner naissance.

Et une grossesse, un accouchement, élever des enfants,
ça demande des efforts, ça peut faire mal.

Que ce soit une fécondité, des enfants en chair et en os,
ou par nos actes et nos engagements,
des descendances pour les autres dans ce monde,
dans tous les cas, c'est du boulot.

Seul Dieu n'est pas chair.
Tout la création est chair, avec sa lourdeur,
son inertie, ses limites.

Paul n'est pas « contre » la chair, il ne la critique pas :
C'est comme ça, c'est notre nature d'humain.

Ce qui inquiète Paul ce n'est pas que nous soyons de chair
Ce qui l'inquiète, c'est que nous soyons selon la chair.
Ceux qui vivent selon la chair ne sauraient plaire à Dieu dit-il.
Être selon la chair, c'est nous enfermer dans la chair.

Qu'est-ce que cela veut dire ?
On a parlé du travail.
C'est une nécessité lié à notre humanité, à nos besoins.
Heureusement qu'on peut y trouver du plaisir,
de l'épanouissement.
Mais il y a le risque d'en faire toute notre vie,
d'en faire le but de notre vie,
qu'il n'y ait rien d'autre.

On a parlé des enfants,
de la descendance biologique ou symbolique.
C'est une nécessité lié à notre humanité,
à notre continuité comme espèce.
Bien sûr, on peut y trouver du plaisir,
de l'épanouissement.
Mais il y a le risque d'en faire toute notre vie,
d'en faire le but de notre vie, qu'il n'y ait rien d'autre.

On pourrait parler des plaisirs, de la vie sexuelle,
de la nourriture, des objets...
Ce sont des choses propres à notre humanité.

A nos besoins, mais aussi bien sûr à notre plaisir
et à notre épanouissement.
Mais il y a le risque d'en faire toute notre vie,
d'en faire le but de notre vie, qu'il n'y ait rien d'autre.

Etre prisonnier de la chair,
cela peut signifier aussi être emprisonné...
...ne pas mesurer sa vie,
...ne donner de l'importance dans sa vie
qu'à ses échecs, ses réussites, ses difficultés.

Penser qu'on est ses échecs ou ses réussites,
alors qu'on a des échecs ou des réussites.

Et que nos échecs ou nos réussites
ne nous résument pas.

Mais qu'y-a-t-il d'autre que cela,
qu'y-a-t-il d'autre que la chair ?

Ce qui nous fait être de chair, de besoin,

de limite et de plaisir,

c'est l'évènement de la création,
la création de l'homme et de la femme,
et l'événement du départ du paradis pour la terre.

Mais il y a un autre évènement qui compte ;
et Paul revisite toute la question de la chair
avec cet autre événement.

En fait, un double événement.

D'abord Dieu, pur esprit, qui décide de venir sur terre
sous la forme d'un humain : Jésus.
Il décide d'endosser cette forme humaine, de chair.

Avec le plaisir du soleil de Galilée,
Avec les énervements face aux disciples
qui ne comprennent rien
et aux religieux qui détournent la parole de Dieu.

Avec la douceur du raisin qui y a muri
et dont le sucre éclate dans la bouche.
Avec la tentation des jolies créatures
qui se collent à lui.

Avec la tristesse des amis qui vous trahissent.
Avec la douleur de la torture
et de la mort sur une croix.

En prenant le risque d'aller à la rencontre de la réalité

des collecteurs d'impôts, des prostitués

ou des religieux plein de bonne conscience.

Bref, toutes les limites, les plaisirs, les besoins,
les risques de la chair et de la vie.

C'est en cela que notre spiritualité
n'est pas la spiritualité des bouddhistes.
Dans le bouddhisme, il faut se détacher de toutes
les dépendances et tous les besoins terrestres.

Là, c'est au contraire à travers ces besoins,
ces limites que Dieu se manifeste.
C'est cela qu'on appelle l'incarnation.
Dieu ne se détache pas de la chair.
Il se fait chair, il entre dans la chair,
il devient incarné.

Paul re-visite toute la question de la chair
avec un deuxième évènement.

Par la chair, sur la croix, Jésus va mourir.
Mais comme le dit Paul
à la fin du texte que nous avons lu,
l'esprit va ramener Christ d'entre les morts.

Et grâce à cela, il donne vie à nos corps mortels,
limités, fait de besoins, de vie et de tentation.
Il leur donne une autre dimension,
une autre destination.
C'est en cela que si notre Dieu n'est pas
celui des bouddhistes qui nous invite à nier la chair,
ce n'est pas non plus celui des athées
qui pensent qu'il n'y a que la chair.
Il y a une autre dimension, une autre destination.
Un esprit et une chair qui vont ensemble vers Dieu.

Mais comment cet esprit se combine-t-il avec la chair ?
Le texte que nous avons lu
ne nous simplifie pas les choses.

Les personnes pourraient « être dans »
la chair ou l'esprit.
Etre dans la chair, c'est ce dont nous avons parlé :

être selon la chair, être prisonnier du travail,
des enfants, de ses plaisirs ou de ses difficultés,
de ses réussites ou de ses échecs.

Etre dans l'esprit dit le texte,
cela fait que l'esprit est en nous. C'est réciproque.
Et Paul nous dit que cela nous permet de
ne pas être dans la chair.
C'est comme si l'esprit était quelque chose
qui évite que la chair, que la question de nos limites,
de nos besoins, de nos échecs et de nos réussites
ne prenne toute la place dans nos vies
et dans nos personnalités.

Mais selon Paul, cela ne suffit pas.
Si nous nous contentons d'avoir l'esprit en nous,
nos corps resteront morts à cause du péché.
Il y aura toujours d'un côté la chair,
de l'autre, l'esprit.
Alors que ce que Jésus a vécu, c'est Dieu, l'esprit,
qui vit à travers la chair.

Paul a cette expression :
que l'esprit habite en nous.
Qu'est-ce que cela veut dire que
l'esprit habite en nous ?
Prenons vraiment cette image au sens commun,
courant, car c'est bien le terme d'habiter
dans une maison que prend Paul.

Pour que l'esprit puisse habiter en nous,
il faut d'abord lui laisser de la place.
Dans une maison entièrement remplie, d'objets,
de cartons, mais aussi un maison remplie de cris
ou de pleurs, il n'y a de la place pour rien.
Il faut être capable de faire de la place en nous,
de ne pas vouloir en permanence
remplir nos vies ou nos esprits.

De ne pas en permanence être collé
aux gens que nous détestons,
ou aux gens que nous aimons. Savoir faire un peu de vide en nous,
et je le répète, résister à la tentation de trop remplir.

Si Jésus habite chez nous, on ne va pas le laisser
dans son coin. Si on héberge quelqu'un, on discute avec lui,
on s'enrichit de sa présence,
de ce qu'il nous raconte de lui, de son parcours.

Par la prière ou la lecture de son histoire dans la bible,
nous pouvons essayer d'avoir cette conversation avec lui.

Si nous l'hébergeons,
nous devons lui donner à boire et à manger.
Nos prières et nos études de la bible
peuvent être nourrissantes,
même parfois un peu corsées ou fortes,
parfois un peu bourratives, mais pas trop.

S'il habite chez nous, il y habite,
il n'y est pas séquestré.
Il a le droit de sortir comme il veut.
Comme lorsqu'il était en Galilée,
il ira sans doute vers les plus exclus,
les plus petits, les plus pauvres.
Car s'il habite en nous,
il habite de ce fait dans ce monde.

Que ferons-nous quand il sortira ?
Est-ce que nous l'accompagnerons
ou le laisserons y aller seul ?
Sans doute parfois l'un, parfois l'autre,
comme on fait avec un ami qu'on héberge.
Il vit sa vie,
mais on aura envie de faire des choses avec lui.

On pourra même lui faire visiter des lieux
qui nous semblent importants,
qui comptent pour nous,
parce qu'on connait notre quartier, nos voisins etc.

S'il reste longtemps à habiter chez nous,
et en fait on peut espérer qu'il soit un locataire définitif,
alors il donnera un coup de main.

Il n'y a pas de raison qu'il ne fasse pas la vaisselle
ou le ménage.
De temps en temps,
on pourra lui confier ce qui en nous,
nous semble sale, poussiéreux,
nos échecs,
les actes dont nous ne sommes pas fiers,
les trucs cassés qu'on aimerait bien réparer.
Là encore, la prière,
la méditation peuvent être des médiations vers lui.

Petit à petit, ce ne sera plus un voyageur de passage,
hébergé pour un temps, mais un co-locataire.
Et puis, il s'installera dans notre vie,
et on se dit qu'on habitera pour la vie ensemble.

Il partagera nos joies et nos peines,
nos moments de vie, et nos moments de mort.
Les plaisirs comme les déplaisirs de la chair.

Mais par sa présence,
il tirera toujours les moments de morts,
de douleur, d'échec, vers...la vie.

C'est en cela qu'il donnera comme dit le texte :
« vie à nos corps mortels ».