Ayant ainsi parlé, Jésus fut troublé en son esprit, et il dit expressément: En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera.

Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il parlait.

Un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus.
Simon Pierre lui fit signe de demander qui était celui dont parlait Jésus.

Et ce disciple, s'étant penché sur la poitrine de Jésus, lui dit: Seigneur, qui est-ce?

Jésus répondit: C'est celui à qui je donnerai le morceau trempé. Et, ayant trempé le morceau, il le donna à Judas, fils de Simon, l'Iscariot.

Dès que le morceau fut donné, Satan entra dans Judas. Jésus lui dit: Ce que tu fais, fais-le promptement.

Mais aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui disait cela;

car quelques-uns pensaient que, comme Judas avait la bourse, Jésus voulait lui dire: Achète ce dont nous avons besoin pour la fête, ou qu'il lui
commandait de donner quelque chose aux pauvres.

Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit.

Lorsque Judas fut sorti, Jésus dit: Maintenant, le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en lui.

Si Dieu a été glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même, et il le glorifiera bientôt.

Jésus aimerait que ses disciple se posent la question du « quoi » : que va-t-il se passer pour lui ? Que signifie qu’il va être « livré » ? Que signifie que le fils de l’homme soit glorifié ? Mais les disciples ne se posent que la question du « qui ». Déjà dans l’épisode précédent, Pierre se souciait de « qui » devait laver les pieds « à qui » et pas de ce que signifiait ce lavement. « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? » demande Jésus aux disciples.

Dans le passage de la désignation de Judas, les disciples se posent la question du « qui » : qui va livrer Jésus ? Ils se posent la question du «quoi » seulement à la fin. Et encore, on peut douter qu’ils se posent vraiment la question : ils y répondent eux-mêmes par avance. Juda va donner de l’argent aux pauvres pensent les uns, il va acheter de quoi faire la fête, estiment les autres. A penser qu’ils ont déjà la réponse, ils vont passer à côté du vrai « quoi ». Les disciples des siècles suivant vont souvent être focalisés sur le « qui ».

Plutôt que de savoir pourquoi est mort Jésus, ils vont se concentrer sur le « qui » : c’est la faute de Judas, des religieux juifs. Et ainsi – laissant de côté la responsabilité des romains – naîtra l’antisémitisme chrétien. A force de se demander « qui » dirige l’église, ils ont laissé de côté le « quoi » de son action. A force de se demander « qui » est autorisé à la prêtrise, ils vont laisser le « quoi » du rôle de la communauté.

Aujourd’hui, comme dans le cas du Da Vinci Code, on peut encore faire un best-seller en se demandant « qui » partageait la vie sexuelle de Jésus. On s’excitera en pensant qu’il s’agit de Marie-Madeleine et qu’ils ont eu des enfants. Ce n’est pas un « quoi » - la trahison du message évangélique – mais un « qui » - Jésus a des descendants ! – qui pourrait ruiner les institutions ecclésiales.

Le « qui » est tellement stratégique, qu’est impensable un « qui » remettant en cause nos certitudes, nos vérités modernes. Ainsi, alors que la clarté du texte devrait rendre gay friendly n’importe quel fondamentaliste, on passe sous silence le personnage du disciple bien aimé. Le repas semble se passer à la mode romaine. Etendu sur un divan, en appui sur le coude. Le disciple bien aimé est installé à la droite de Jésus : une position de favori et d’intimité, ose la Nouvelle bible Segond dans une notre bien osée… Il n’est pas disciple « bien aimé » - oui l’agapé – pour rien.

Pédé Jésus ? Pédé le disciple bien aimé ? Ça n’aurait aucun sens : si on suit Michel Foucault, l’homosexualité et l’hétérosexualité ne commencent à se construire dans les formes que nous connaissons aujourd’hui qu’à partir du 16e siècle. Si Jésus a vécu quelque chose avec Marie-Madeleine ou avec le disciple bien aimé, c’était une autre configuration sexuelle et sentimentale que ce que nous connaissons aujourd’hui. Une autre façon d’imaginer et de vivre le donner et prendre du plaisir, un autre « comment on aime ».

D’ailleurs Jésus nous met en garde : la question importante, c’est le « quoi », pas le « qui ». Le « quoi » : il va être livré, arrêté, crucifié, mis à mort et va ressusciter.

Et si cela était la grande leçon pour nos débats sur le genre, la famille, l’homosexualité ?

A partir du 16e siècles, les dispositifs sexuels vont organiser les catégories sexuelles en fonction de l’objet du désir, du « qui » : quelqu’un du même sexe ou de l’autre sexe ? Un humain ou un animal ? Un adulte ou un enfant ? C’est l’objet qui compte. Le contenu, la qualité, la justice de la relation n’a que peu d’intérêt. Lutter contre l’homosexualité va être plus important que faire reculer le viol.

Quand on lit la relation de David et Jonathan, de Ruth et Noémie, d’Abraham et Sarah, d’Abraham et Agar, qu’est-ce qui est important ? Est-ce le sexe du partenaire ? Ou qu’il soit effectivement considéré comme un autre, dont je respecte les différences ? Considéré comme un individu toujours unique à l’irréductible différence, quel que soit sa différence ou sa similitude de sexe biologique, sa similitude ou sa différence d’origine sociale, de couleur de peau ? Qu’est-ce qui est important : le sexe de l’autre, ou la force des sentiments qui m’unissent à lui ? Est-ce son sexe, ou le fait que je le considère comme une personne et non comme un objet ? Est-ce son sexe ou ma manière de vivre une relation de justice et de sincérité ?

Est-ce le « qui » ou le « quoi » ?